L A   B R O U I L L O N N O L O G I E

TdM


Guy Laflèche, Université de Montréal

TGdM

Laflèche Grésillon Biasi Cerquiglini BIBLIOGRAPHIES

  1. Introduction
  2. Le sujet de la brouillonnologie
  3. Brève réflexion sur la nature et la teneur du mot « brouillon » (NR)
  4. La critique de Laurent Jenny
  5. La génétique et la « CGMM »
  6. La critique de Jean-Yves Tadié
  7. La bibliographie courante de Genesis : modestes suggestions
  8. « La CGMM au Québec »

Brouillon sur le brouillon
Notes de travail


(1) GL, 8 juin 1997 (révisé le 18 juillet). Sujet : introduction.

Le présent fichier, intitulé « brouillon », sert à mettre en place et à développer les idées de notre petit groupe sur le sujet. Un brouillon composé à trois ou quatre. Nous innovons non seulement en brouillonnologie, mais également en brouillonnage : UN BROUILLON EN COURS SUR LE BROUILLON ! C'est ici que l'équipe de recherche en brouillonnologie élaborera sa théorie.

Le brouillon, mental, griffonné ou imprimé est une opération essentielle de la rédaction. Dans notre métier, on s'y retrouve comme des poissons dans l'eau. D'où l'idée qu'il faut procéder au classement et à la définition des brouillons : brouillon à corriger ou non (premier jet) et brouillon(s) corrigé(s), avec campagnes de correction, comme disent les brouillonnologues. Mais attention : l'idée de « manuscrit moderne » est d'autant plus inexacte que les brouillons peuvent être imprimés : soit à la machine à écrire, soit encore par l'imprimerie : c'est non seulement le cas de la correction d'épreuves, mais également celui de l'édition en feuilleton dans le journal (le roman qui paraît ensuite en volume peut être une sorte de mise au propre : il faut voir si c'est le cas de Balzac qui a fait paraître ainsi ses premiers romans); le cas également des articles de revues qui paraissent ensuite en recueil, même si on ne peut pas facilement considérer l'édition en revue comme un brouillon aussi aisément que dans le cas du journal où paraît le feuilleton, car l'auteur sait bien que son « roman » ne sera pas souvent conservé (je connais le cas de Maria Chapdelaine de Louis Hémon paru dans le Temps que les éditeurs subséquents ont considéré comme un véritable brouillon, avant que Nicole Deschamps mette la main sur le tapuscrit annoté, soit le brouillon corrigé avant la mise au net éditoriale (qui le trahissait largement).


(2) GL, 21 août 1994. Sujet : Le sujet de la brouillonnologie.

L'objet de la brouillonnologie, c'est d'abord sa matière (ce sera ensuite ses méthodes et ses problématiques, la mise en place d'une théorie du brouillon). Et sa matière, ce devrait être la nature propre du brouillon, avant même de se mettre en frais de préciser les diverses formes qu'il peut prendre (formulation de projet d'écriture, notes et annotations, plans, scénarios, rédactions de fragments, etc., bref les diverses formes écrites de l'avant-texte, dont il faudra faire l'inventaire).

TERMINOLOGIE. Le Dictionnaire historique de la langue française (Paris, Robert, 1992) enregistre le verbe transitif « brouillonner » (1829), dérivé de « brouillon », fém. « brouillonne ». On construit donc brouillonnologie pour désigner « l'étude scientifique du brouillon » improprement désigné depuis quelques années par le mot « génétique » (« génétique textuelle », « génétique littéraire », etc.) comme si les études de genèse textuelle pouvaient se réduire à l'étude des brouillons ou de l'ensemble des pièces de l'avant-texte.

ETYMOLOGIE. « Brouillon » apparaît en français en 1649, sur le verbe « brouiller » (au sens de « griffonner »), pour désigner le « travail destiné à être recopié ». « Brouiller », quant à lui, paraît venir de « bro » ou « brou » (dont le sens est la « boue » ou l'« écume »), de l'ancien provençal, tel qu'on le trouve dans « brouet » en français et « brodo » en italien, « soupe » et « bouillon ». La première forme du mot en français, dans ce sens de « brouillon » est « brouillard », en 1550 (toutes ces informations sont prises de Bloch et von Wartburg, Dict. étymologique de la langue française, Paris, P.U.F., 1968).

DÉFINITION. Au XVIIe siècle, le mot a déjà les deux familles de sens que l'on trouve en français contemporain. Le premier contexte est celui où le mot désigne « une personne semant le trouble » ou « qui manque de clarté dans les idées » (un brouillon, une brouillonne, nom et adjectif). Le second contexte, celui qui nous intéresse ici, avait déjà au XVIIe siècle les trois sens qu'il a encore aujourd'hui. Il désigne (1) un écrit de premier jet (qu'on se propose de corriger), cet (2) écrit corrigé (avec ses ratures et ses additions et corrections, avant la mise au net) et enfin, par métonymie, (3) le papier lui-même qui contient cet écrit, écrit que l'on donne à « transcrire et mettre au net ».

Voici l'article correspondant du dictionnaire de Furetière (1690) : « BROUILLON est aussi un papier sur lequel on jette ses premieres pensées en écrivant, qu'on revoit aprés, & qu'on rature avant que de mettre l'ouvrage au net. [Exemple :] Ce n'est là que le brouillon, je le vais faire transcrire & mettre au net. »

Depuis que l'on donne aux auteurs des épreuves à corriger, qui sont évidemment des brouillons par rapport à la copie qui aura le « bon à tirer », plus nettement encore depuis la généralisation de la machine à écrire, le « brouillon » n'est plus consigné aux seuls manuscrits. Mais déjà on peut considérer que la première édition d'un ouvrage comme un brouillon de la seconde. On dit souvent « édition revue et corrigée ». La MANUSCRIPTOLOGIE (qui n'est d'ailleurs qu'un inutile synonyme de « paléographie ») ne convient donc pas pour désigner l'étude du brouillon. Pour la même raison, on ne peut pas parler non plus, comme le font à tort les adeptes de la CGMM, du « manuscrit moderne » et de la « science des manuscrits modernes » (mis d'ailleurs pour « manuscrit des écrivains modernes »).

D'ailleurs le brouillon n'a absolument rien de moderne. En effet, avec son sens scolaire, la première idée que suggère le « brouillon » est le premier jet d'une lettre manuscrite que l'on garde comme copie (copia, en latin; sans même distinguer les deux familles du mot brouillon, le TLF compte 41 cas de co-occurrences des mots lettre et brouillon sur un total de 200 occurrences du mot brouillon). Parmi les recueils les plus célèbres de ces brouillons figurent ceux des Généraux de la Compagnie de Jésus à Rome (Epistolae Generalium), depuis le XVIe siècle.

TRADUCTIONS

LATIN, sens légal : copia (copie originale, minute, procès-verbal). Donc pas d'équivalent au mot français.

ITALIEN : brutta copia, minuta. Donc pas d'équivalent au mot français, mais plutôt une périphrase.

ESPAGNOL : borrador (de borrar, « effacer », d'ailleurs borrador signifie également « gomme à effacer »), le mot apparaît en 1570 (Joan Corominas, Breve diccionario etimológico, Madrid, Gredos, 1996); borrador et borrón désignent tous deux le cahier de brouillons : borrón signifie d'abord « tache d'encre » et dérive aussi de borrar.

ANGLAIS : rough copy. La même périphrase qu'en italien. Dans un sens particulier du mot brouillon en français (correspondant plus généralement à scribouillard, scribouilleur), on trouve : scribble (et to scribble), scribbler et scribbly, tous très péjoratifs, qui dérivent évidemment de scribe.

BIBLIOGRAPHIE

Il est souvent question des brouillons dans les études de la CGMM, mais, comme son nom l'indique, ils sont assimilés incorrectement aux « manuscrits [des écrivains] modernes », c'est-à-dire limités à une part négligeable du phénomène (phénomène qui devrait justement permettre de les étudier !), on ne sera pas trop surpris que le sujet y soit traité de manière assez superficielle. On y trouve au moins un titre évocateur :

Christian Béthune, « Qu'est-ce qu'un brouillon ? ou le brouillon, objet transitionnel », Revue d'esthétique, nos 3-4 (coll. « 10/18 », 1979), p. 43-52.

Je n'ai trouvé encore aucune étude d'ensemble sur le brouillon. Et une seule étude spécialisée, sur le brouillon scolaire :

Claudine Fabre, les Brouillons d'écoliers ou l'entrée en écriture, Grenoble, CEDITEL, 1990.


(3) 5 septembre 1997. Noële Racine.
Sujet : Courte réflexion sur la nature et la teneur du mot « brouillon ».

Comme l'a fait remarquer Guy Laflèche, le brouillon peut être « mental, griffonné ou imprimé ». Il ne se limite aucunement à la définition du manuscrit moderne ou encore à celle du « premier jet ». Ainsi, le sens du mot « brouillon » semble élargi, mais la question qui demeure est la suivante : gagnerait-il à s'ouvrir davantage ?

« Les brouillons peuvent être imprimés : soit à la machine à écrire, soit encore à l'imprimerie : c'est non seulement le cas de la correction d'épreuves, mais également celui de l'édition en feuilleton dans le journal... ». Et le roman devient ainsi volume et les articles se voisinent dans un recueil... Mais que faire — ou plutôt que dire —des textes — en fait, des brouillons — imprimés qui n'étaient pas destinés à l'être ?

Attention, ici, nous ne parlons ni des projets interrompus par la mort de l'auteur ni des publications posthumes. Nous pensons aux « brouillons » publiés, mais qui en eux-mêmes ne constituent pas une matière « imprimable », c'est-à-dire qui ne se révèlent pas d'une importance transcendante. Pensons, par exemple à la publication des notes que Racine avait mises dans les marges des livres composant sa bibliothèque ou encore aux notes de cours des étudiants de Saussure. Ceci, parce qu'avouons-le, ces écrits n'avaient pas pour but ultime d'être dévoilés à tous et à toutes. Le fait qu'ils soient imprimés ou non, publiés ou non « ne change rien à l'affaire » pour reprendre la formule de Brassens — le « brouillon » n'étant pas une question de matière, mais bien une question d'essence. En fait, le « brouillon » n'est pas une état fixé du texte (parce que tout état doit se redéfinir par rapport à un autre qui le suit ou le précède : il est donc en perpétuelle mouvance, en constante redéfinition), mais plutôt une nature essentielle de l'écrit. Un « brouillon » est un texte qui appelle ou commande une suite — supposément meilleure — de lui-même.

Aussi, le cas des annotations que Jean Racine inscrivait dans les marges de ses bouquins, ou les notes que les étudiants de Saussure prenaient religieusement sur les bancs d'école ne pourraient pas porter, selon nous, l'appellation de « brouillons », puisqu'ils n'étaient pas destinés à être retravaillés, paufinés, imprimés ou encore édités. Si nous devions les caractériser d' « oeuvre », nous devrions les appeler «©oeuvres achevées » puisque non retouchées — et qui dans une certaine mesure restent non retouchables (qui tiendrait mordicus a perfectionner le style de ses notes télégraphiques ?) !

Le seul problème — qui, malheureusement, demeure irrésolu — c'est que seuls ces écrits — du moins, dans la critique racinienne — qui ne seraient pas des brouillons sont étudiés comme des brouillons, au sens ou la génétique textuelle classique l'entend. Ce sont les seuls qui bénéficient de remarques telles que : « la phrase est écrite à l'encre noire en diagonale dans la marge de droite » (nous inventons, bien entendu). Rien de tel pour les manuscrits restant des tragédies ou encore des lettres manuscrites et inédites ! Ce cas mérite donc réflexion.

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En terminant, vous me permettrez une remarque tout à fait hors propos, mais néanmoins pertinente au sujet qui nous intéresse.

À lire l'étymologie du mot brouillon et à chercher les mots qui composent sa famille lexicale, nous serons surpris de constater comment le sens du mot brouillon et l'étude du brouillon en tant que tel sont totalement contradictoires.

« Brouillon » d'une part, et d'autre part : « brouille » (mésintelligence); « rouiller » (mêler, troubler, rendre confus); « embrouillement » (confusion, enchevêtrement, complication); « embrouiller » (enchevêtrer, entortiller, compliquer, rendre obscur); « embrouillage » (désordre); « embrouille » (tromperie); « brouillage » (confusion, trouble); « brouillamini » (désordre extrême, confusion)... Tous ces termes s'opposent à la simplicité et à la clarté. Le mot « brouillon » semble porter en lui-même un sème de difficulté, d'obscurité — et ce, jusqu'aux termes « brouillasse » et « brouillasser » qui suggèrent une bruine opaque : tout le contraire de la limpidité.

Et si le « brouillon » est synonyme de désordre, l'étude de ce même « brouillon » peut amener à son contraire, puisqu'en l'analysant, les pistes se démultiplient et se complexient, certes... mais il n'en reste pas moins qu'il en ressort un clarification certaine — sinon une certaine clarification. Et tout comme l'ordre sort du chaos, la noirceur (page noircie) faît naître la lumière. (Pensez à Phèdre, fille du Soleil, sortant d'un sombre palais où elle se meurt !)


(4) GL, 12 juin 1999

  Notes sur l'article de Laurent Jenny à Yale French Studies (no 89, 1996, p. 9-25), « Genetic Criticism and its Myths », complété par son intervention dans le Monde des livres, « Divagations généticiennes » (20 décembre 1996, p. V). J'en prends connaissance au printemps 1999, à l'occasion de la mise à jour de mes bibliographies. Cette critique a été formulée à peine six mois avant que la mienne ne commence à prendre forme, au printemps 1997. Il s'agit de deux critiques radicales, indépendantes, faites de deux points de vue différents. N'est-il pas symptomatique que les deux critiques viennent de Genève et de Montréal, alors qu'on ne trouve rien d'équivalent en France ?

  C'est le début et la fin de l'article qui correspondent le mieux au contenu de l'intervention parue dans le Monde et ils expliquent la raison, la nature et la violence de la réplique de Pierre Marc de Biasi (le Monde, 14 février 1997, p. XII). Laurent Jenny oppose le succès institutionnel de la CGMM et son échec scientifique. Le succès institutionnel repose tout simplement sur une parodie de science pure et un simulacre d'objet scientifique, la réalité matérielle des brouillons des écrivains modernes et l'ensemble des avant-textes de leurs oeuvres, (1) objet on ne peut plus matériel, nécessitant (2) d'importantes équipes de recherche manipulant une (3) lourde technologie informatique de pointe (p. 9-10). À l'autre bout de la chaîne de production, Laurent Jenny nous présente les utopies de Pierre-Marc de Biasi rêvant d'une sorte de Pentecôte archivistique (« an archival Pentecost », p. 24), où les textes des oeuvres seront complètement noyés, dissous et désintégrés, comme le fragile papier acide des brouillons de ces écrivains, sous la masse d'information hypertextuelle. À l'image de la théorie des tenants de la CGMM, on va le voir, qui tend à dissoudre le texte dans l'avant-texte. Conclusion : « ...in theory and in the logig of its emergence, genetic criticism renders the critical relationship null and void. For more than fifteen years now, genetic criticism has engaged in enormous archival and methodological word and yet has remained astonishingly ininterested in the meaning of its own practice. We seek here only to break the silence » (p. 25 : « en théorie comme dans la logique de son développement, la critique génétique a rendu la relation critique nulle et non avenue. Depuis plus de vingt-cinq ans maintenant, la génétique a entrepris un énorme travail d'archivage et de technologie, mais reste toujours étonnamment silencieuse sur le sens de ces pratiques. Nous avons seulement cherché ici à briser ce silence »).

  Genèse de la CGMM (« The genealogy of genetic criticism », p. 11-16). Laurent Jenny voit l'origine de la CGMM dans le renversement de la critique textuelle. Sur deux exemples très précis, l'écriture de Roland Barthes et l'OEuvre ouverte d'Umberto Eco, il montre comment ces deux notions structurales, deux notions clés de la critique textuelle, sont complètement inversées par la CGMM : l'écriture n'est plus l'écriture du texte, mais une sorte de « texte de l'écriture », à textualiser, celui du brouillon et des avant-textes, et surtout une écriture qui s'oppose au texte. Non pas d'ailleurs vraiment un « texte de l'écriture » qui prendrait appui sur les processus de la production textuelle attestées par les brouillons, mais plustôt une sorte de récit ou d'histoire des gestes de l'écriture (d'un texte) où la fascination est tout entière dans le pré-textuel absolu. En fait, de ce point de vue, pour Laurent Jenny, il existe deux formes de la CGMM, la génétique de l'écriture (selon Louis Hay, c'est connu, « Le texte n'existe pas », Poétique, no 24, 1985) et une génétique du texte (Raymonde Debray-Genette, « Génétique et poétique », dans les Essais de critique génétique, 1979, p. 21-68). La seconde seule se propose d'interpréter ou de réinterpréter le texte, la première ayant produit l'inverse de la clôture du texte, le refus de la relation téléologique au produit textuel « (unless the final text is itself considered to be homogeneous to the pre-text, the final creative trace) » (p. 14).

  Pour toutes sortes de raisons, dans les deux cas, l'étude littéraire devient proprement impossible. Elle est indéfiniment suspendue. Pour une raison de fait : les brouillons et avant-textes édités ou simplement publiés deviennent à leur tour un texte (un texte, c'est ça ! ce qu'on établie ou publie, comme le montre les oeuvres de Ponge). Pour une raison de logique assez évidente : l'avant-texte est par définition infini, puisqu'on ne peut en rassembler toutes les pièces et que toutes les pièces théoriquement données, elles représentent un processus dont on ne rassemble que des traces, quelques traces (d'où l'image du sismographe, p. 22). Et pour la raison que l'essence du processus n'est pas réductibles aux traces laissées dans ces pièces. Conclusion : « If genetic criticism, then, can hardly hope to prop up interpretation, it certainly has the power to suspend interpretation or render it indeterminate for reasons of a quasi-technical nature » (p. 15).

  La suspension de l'interprétation (p. 16-20) tient à une double corrélation. D'abord son corpus fort limité, essentiellement les textes de Hugo et de Flaubert, puis de Zola, Valéry et Proust, rédigés de 1850 à 1920 environ. Ensuite, l'esthétique mise en place par ces auteurs, le « testament » de Victor Hugo (31 août 1881) et le culte du travail stylistique de Flaubert, de sorte que le matériel étudié et la théorie (= l'idéologie) qui le sous-tend concordent : le passé de l'oeuvre se perd dans les intentions du créateur et son futur dans la mise à jour et le dépouillement de l'oeuvre complète ou, plutôt, de l'oeuvre toujours incomplète (this « posthumous narcissism », this « textual infiniteness » : « c'est la fonction de la science du Manuscrit de nous présenter cet infini en détruisant la notion d'oeuvre complète », p. 17). En conséquence, il est assez attendu que les spécialistes de la CGMM retrouvent chez Flaubert la pensée, la théorie ou l'idéologie qui les a produits ! C'est le concept d'indédermination (p. 18). Bref, la génétique est la « couverture scientifique » des auteurs romantiques qui nous prient de croire que ce devait être très beau et qui nous demandent d'attendre de tout lire, leur oeuvre complète, puis leurs archives, avant de juger.

  La CGMM interdit et s'interdit l'interprétation des oeuvres. Elle fait plus : elle empêche la lecture de celles qu'elle édite. En textualisant les archives, l'édition génétique entremêle l'axe horizontal de la genèse et l'axe vertical ou paradigmatique des états à chaque point du texte. Voilà qui conduit l'éditeur à ne pas éditer et le lecteur à ne plus pouvoir lire (« It seeks, rather, to undo these same texts and to suspend their interpretations », p. 19).

  La troisième et dernière section de l'article porte sur la réalité utopique de l'objet de la CGMM (« The dream of the real », le rêve de la réalité, p. 20-25). Comme j'ai déjà parlé de la conclusion dès le début, je m'en tiendrai à une proposition : il serait fascinant et extrêmement significatif de poursuivre le travail esquissé ici par Laurent Jenny. Il consiste à faire l'étude thématique et idéologique des brouillons tels qu'ils sont présentés par les divers spécialistes de la CGMM : la « pensée à l'état naissant », le « travail du désir », la « route sauvage », l'« inconscient du texte », etc. (p. 20-21). Ces ténébreux caractères, ce sont les divers aspects de la réalité pour la CGMM, l'« homme-plume » de Pierre-Marc de Biasi par exemple, que l'on prétend cerner dans le matériel dont on produit finalement de monumentales éditions. Une réalité rêvée. Un rêve.

  Jusqu'ici, j'espère ne pas avoir trahi la pensée de Laurent Jenny en la traduisant non seulement de l'anglais au français (car j'espère bien que l'original français de ce texte sera publié), mais aussi dans mon vocabulaire incomparablement plus abrupt et polémique que le sien. Et justement, je crois que la première faille de cette analyse est de se situer trop aisément du point de vue de la CGMM, sans commencer par montrer que ce point de vue est intenable.

  Seconde critique. En conséquence, je ne crois pas qu'il soit possible de parler d'une « théorie » de la CGMM, au sens scientifique. Il s'agit proprement d'une idéologie. En ce sens, je crois que l'article de Laurent Jenny ne tient pas les promesses de son titre. On ne peut donc pas prêter aux adeptes de la CGMM une pensée en exposant les idées qu'ils enfilent en utilisant constamment un vocabulaire jamais défini. Avant-texte, brouillon, écriture, édition, genèse, génétique, manuscrit, oeuvre, rédaction et texte, voilà dix concepts qui ont la propriété d'être complètement vides de sens sous la plume des tenants de la CGMM. Ce sont pourtant les dix mots les plus fréquents de leurs exposés. Alors le moins que l'on puisse dire est qu'il ne s'agit pas d'exposés théoriques, mais bien de discours idéologiques.

  Dernières critiques. Comment Laurent Jenny peut-il ignorer complètement le manuel d'Almuth Grésillon ? Est-ce par charité qu'il ne la cite jamais dans son article ? En tout cas, je crois qu'il a tort de situer implicitement en 1979 le « moment fondamental » de la genèse de la CGMM (avec l'article de Debray-Genette cité plus haut). À mon avis, il serait plus logique d'en chercher les toutes premières expressions (d'où la mise en place de ma chrono-bibliographie) : l'oeuvre de Jean Bellemin-Noël en représente la naissance mythique, l'enfantement se trouve peut-être dans un numéro de Zeitschrift für Literaturwissenschaft und Linguistik (Jahrgang 5, Heft 19-20, Wolfgang Haubrichs éd.), « Edition und Wirkung », en 1975. C'est là qu'on trouve l'article de Henning Boetius, « Vorüberlegungen zu einer generativen Editionstheorie » (p. 147-159), dont toute la CGMM pourrait bien être sortie. En tout cas c'est à la lumière de ce texte et de ce recueil (car on peut penser également à l'influence des travaux de Hans Zeller) qu'il faudrait lire les articles des Cahiers Heine et des autres recueils de l'école de 1965 à 1975, ceux en particulier de Louis Hay, d'Almuth Grésillon et de Jean-Louis Lebrave. Mon intuition repose sur une idée bien simple : si la CGMM s'est inventé une origine, c'est qu'elle pourrait en cacher une véritable, celle qui expliquerait pourquoi elle tient un discours idéologique et non théorique ou scientifique, la théorie se trouvant peut-être chez Boetius.

  À suivre ! Je ne lis pas l'allemand, malheureusement, de sorte qu'on devra m'aider à évaluer l'influence des travaux de Boetius (éventuellement aussi ceux de Zeller) sur les origines cachées de la CGMM, voire secrètes, Boetius ne figurant pas à la bibliographie des Éléments de critique génétique.


(5) GL, 10 mai 2000

  C'est en préparant le premier état de la bibliographie des travaux de genèse, ce printemps, que j'ai pris conscience de l'usurpation à laquelle nous participons tous lorsque nous adoptons le jargon de l'Institut.

  On comprend vite que le « manuscrit moderne », dans la phraséologie de l'école, désigne tout simplement le brouillon et on voit aussitôt quels avantages les fonctionnaires ont pu tirer à leur profit de ce détournement de sens. Non seulement, en bon français, un « manuscrit » vaut forcément plus cher qu'un « brouillon », mais il est assez évident que les ...brouillonnologues n'apprécient pas beaucoup (et c'est bien dommage) la seule désignation qui leur convienne pourtant. Ou du moins leur conviendrait s'ils faisaient oeuvre scientifique. Chose certaine, leur objet, c'est essentiellement le brouillon. Brouillon, brouillonnologue, brouillonnologie : on sait de quoi l'on parle.

  Il est plus difficile d'être clairement conscient du détournement de sens des mots « genèse », « génétique » et « généticien » par l'école d'Almuth Grésillon. Pire, c'est l'usurpation d'une compétence dont on se fait complice : voilà des « généticiens » promus au titre de spécialiste de la « génétique textuelle », de la « critique génétique » et de l'« édition génétique ». L'emploi des composés du mot « genèse » dans tous ces contextes doit être dénoncé comme une scandaleuse usurpation. — Pour illustrer le problème, il faut dire que j'ai moi-même participé à cette usurpation, avec la plus parfaite inconscience, depuis trois ans, ici même... (de sorte que j'ai dû me corriger pour désigner la CGMM correctement par son nom).

  Voyez aussi les rares opposants de l'école. Jean Pierre Chopin analyse la « critique génétique » et Laurent Jenny s'en prend aux « divagation généticiennes » pour stigmatiser les mythes de la « critique génétique ». Le nom courant des pratiques de nos brouillonnologues n'est rien de moins que la « génétique textuelle ». C'est scandaleux. Ainsi donc tout le présent fichier aura été affligé durant trois ans (comme j'en laisse la trace dans les comptes rendus et les sottisiers) de guillemets et de toutes sortes de restrictions au sujet de la prétendue « critique génétique » des prétendus « généticiens ». Et j'en viens naturellement, à force de guillements et de restriction, à parler simplement de la génétique textuelle pour désigner des travaux sans rapport avec les études de genèse et qui ne portent même pas sur des textes.

  C'est continuer à faire le jeu de l'Institut. Les « manuscrits modernes » sont des brouillons comme les autres et les travaux des fonctionnaires de l'Institut ne sont pas des études de genèse. Il faut donc les baptiser. Puisqu'ils ont été incapables de se désigner correctement et qu'en plus ils s'approprient injustement le nom d'une science qu'ils ignorent et dénigrent en même temps, il faut absolument qu'ils soient nommés par cette imposture même. Alors il faut appeler l'école de l'ITEM du CNRS très simplement du même nom que le « manuel » qu'ils se sont donné. C'est la critique génétique du manuscrit moderne (ou des manuscrits modernes).

  Ce n'est pas tout. Il faut, dans cette désignation, que les quatre mots soient indissolubles, car la « critique génétique » est aujourd'hui centenaire dans notre domaine, tandis que le « manuscrit moderne » est apparu avec la machine à écrire, au début du siècle. On désignera donc d'un sigle la science prétendue d'un objet incorrectement nommé. Ce sera la CGMM, la Critique Génétique du/des Manuscrit(s) Moderne(s). Il est assez heureux que le mot « critique », à peu près disparu des études littéraires avec le structuralisme, soit le premier mot du nom de cette activité. Les membres de l'école sont en effet les spécialistes, les praticiens, les théoriciens (!), les tenants ou même les adeptes de la CGMM - les derniers critiques, survivants d'une autre époque.

  Toute simple et objective que soit cette désignation, le sigle CGMM, elle a un impact critique considérable, car elle permet de libérer la génétique que la CGMM avait prise en otage. La preuve en est qu'on en venait à reprocher à Jean-Yves Tadié d'appeler la critique génétique par son nom ! L'imposture a des limites. Que les grands prêtres de la CGMM s'imaginent avoir inventé une science et qu'il l'appelle la génétique textuelle, c'est une chose, qu'on leur accorde cette prétention, c'en est une autre.

  En réalité, on est maintenant en droit d'écrire en français et d'affirmer que la CGMM a fort peu de rapport avec la génétique. Bien plus, il faut rappeler qu'elle ignore la critique génétique. Et qu'elle n'a absolument aucune idée de ce qu'est un manuscrit moderne. L'avenir de la CGMM augure mal, dès qu'on l'appelle par son nom.


(6) GL, 13 juin 2003

Voici, pour le plaisir de la chose, un petit compte rendu critique du « débat » lancé par Jean-Yves Tadié dans la revue Débat, notamment pour s'amuser à voir le travail du fonctionnaire de service chargé de lui répliquer au nom de l'ITEM. Espérons que Louis Hay, renvoyé aux douches, ne sera pas trop vite déclaré perdant par défaut (d'arguments et de logique) et que son combat ne découragera pas tous les Itémiens. On aimerait bien s'amuser encore un peu.

Jean-Yves Tadié, « L'écrivain et ses archives » entretien avec J.-Y. Tadié, le Débat (Paris), no 102, p. 174-181. Louis Hay, « Le débat du Débat », le Débat, no 105, 1999, p. 188-190, avec la mise au point de Jean-Yves Tadié.

Commençons par la réplique désolante de Louis Hay qui pose l'ITEM en victime alors que l'Institut aurait produit mer et monde depuis vingt-cinq ans, permettant de « saisir l'oeuvre à travers le mouvement de son devenir » (p. 189b) ou encore de « faire revivre le mouvement de la plume » (ibid.). Bref, on devrait à l'ITEM ce phénomène vraiment extraordinaire, voir la plume de Flaubert écrivant Madame Bovary. C'est la phraséologie insipide de la CGMM. Mais attention, voici ce qu'en déduit le plus naïvement du monde notre brouillonnologue qui s'ignore : « Sans une telle ambition, on aurait d'ailleurs peine à comprendre à quel usage sont destinés les considérables moyens consacrés à l'acquisition et la conservation des manuscrits de travail littéraires » (ibid.). Comme il ne s'agit pas d'une phrase toute faite, comme les deux précédentes, on ne peut être absolument certain que Louis Hay se rend compte de ce qu'il dit ici. On sait bien, évidemment, que les brouillons de l'ITEM ne servent à rien d'autre qu'à justifier l'utilisation de ressources considérables en pure perte, mais on ne s'attend pas à ce que Louis Hay le déclare tout ingénument ! Bref, nous dit-il, si l'ITEM et de façon plus générale si la CGMM accaparent des moyens si considérables pour acquérir et conserver des brouillons d'écrivains modernes, cela prouve qu'elle est une activité extraordinairement importante. Saisir Madame Bovary dans le mouvement de son devenir, par exemple. Par ailleurs, si on comprend bien le généticien de la CGMM, lire le roman de Flaubert, ce serait se contraindre à « la seule contemplation archéologique de l'objet » (ibid.) — à moins qu'il n'entende le contraire, à savoir qu'on ne saurait s'en tenir à la nature même des brouillons, ce qui serait une lueur de génie vraiment inattendue de la part d'un porte-parole de l'École, prêtant ainsi flanc à la téléologie.

Cela dit, Louis Hay ne désire nullement nous convaincre de quoi que ce soit et ne répond d'ailleurs à aucune des critiques de Jean-Yves Tadié, d'où le rôle de victime qu'il se donne à travers l'Institut. Il s'en prend donc seulement à la critique qu'il appelle la polémique (p. 190a). Il ne trouve absolument aucune « justification scientifique, ou tout simplement intellectuelle » à la critique (ibid.). Pour lui, la CGMM est complémentaire de toutes les études littéraires que l'on voudra. « En définitive, écrit-il, rien ne serait plus vain que de se disputer des places au soleil des institutions... » (p. 190b). Jean-Yves Tadié répond à cela que voilà précisément la pensée « communiste » qu'il reproche à l'Institut (c'est-à-dire la mise en place par un gouvernement « de gauche » d'une Institution « technocratique ») : pas d'opposition, pas de critique, pas de polémique, tout le monde doit être d'accord, et avoir un peu raison, ceux qui ont tort comme les autres. C'est évidemment la logique de Louis Hay, des fonctionnaires et des Instituts (il n'y en a pas qu'un !). Je pense qu'il faut être encore plus sévère envers ces prétendus généticiens en expliquant une chose toute simple. Puisqu'il dénonce la polémique au lieu de répondre à la critique, Louis Hay fait du même coup la preuve de l'inanité de la CGMM. La pensée scientifique n'est jamais si heureuse qu'au moment de voir contester ses observations, ses hypothèses et ses théories.

Bref, Louis Hay doit être envoyé aux douches !

Cela dit, soyons réalistes et par conséquent cruels : la CGMM est une sinistre imposture intellectuelle qui ne saurait résister à la polémique du brouillonnologue, ni même affronter la douce critique du spécialiste des études littéraires.

Je la résume en disant que Jean-Yves Tadié, dans son travail d'édition critique de l'oeuvre de Proust et de Sarraute a trouvé fort peu d'avantages à étudier systématiquement les brouillons du premier et peu d'inconvénients à n'avoir pas accès aux brouillons de la seconde. À son avis, les brouillons ont généralement deux intérêts en regard de l'étude et de l'analyse des oeuvres littéraires, le premier est de servir parfois à rétablir la lettre du texte lorsqu'elle a été déformée par l'édition, le second est de permettre de mieux saisir le sens de raccourcis stylistiques ou de formulations hermétiques. De ce second cas, il donne l'exemple des versions successives des oeuvres de Mallarmé. Pour ma part, je trouve que Jean-Yves Tadié schématise beaucoup trop les études génétique dont les impacts sont variés aussi bien sur l'établissement de la lettre du texte que sur son interprétation. En revanche, il a parfaitement raison d'expliquer que l'étude des brouillons d'une oeuvre ne saurait conduire à autre chose qu'à l'oeuvre, du point de vue génétique (Tadié n'est évidemment pas un brouillonnologue et encore moins un brouillonnologue qui s'ignore !), c'est le bon sens qui le dit. Et le moins que l'on puisse dire est que Jean-Yves Tadié est un homme intelligent.

Du point de vue historique, la génétique littéraire fait partie depuis longtemps de l'arsenal classique des études littéraires. Tadié pense que la critique génétique universitaire a commencé vers 1880 à la Nouvelle Sorbonne et que Gustave Lanson compte parmi ses fondateurs avec son analyse du manuscrit de Paul et Virginie (1908). Au départ, l'étude de genèse n'est donc pas finaliste par vocation, précise-t-il, puisque justement Lanson croit la version manuscrite supérieure aux éditions données par Bernardin de Saint-Pierre. Très souvent, d'ailleurs, la question se pose dans l'évaluation des versions, depuis les brouillons jusqu'aux éditions et rééditions. Toute l'oeuvre de Proust, notamment, est faite d'états successifs dont le premier brouillon était déjà un chef-d'oeuvre : « Je redeviens finaliste, en somme. Avec un génie tel que Proust, on ne peut être que finaliste. Le dernier état est toujours le meilleur » (p. 179a). Mais, dans cet entretien qu'il accorde à Débat, il arrive vite là où il veut en venir, c'est-à-dire au saccage idéologique de l'ITEM. Et la réussite est vraiment spectaculaire. Pour lui, c'est clair, l'Institut est une institution politique à la noix de coco digne des petits politiciens de républiques de bananes. Évidemment, on peut difficilement lui donner tort, puisqu'il appuie son argumentation et sur les réalisations de la CGMM (ou plutôt son tout petit nombre de réalisations intéressantes du point de vue des études littéraires) et sur sa phraséologie insignifiante qui est justement sa plus grande réalisation. L'Institut est une créature des communistes (il faut entendre des politiciens communistes français) et par conséquent animé par une pensée « communiste » qu'il ridiculise dans une très simple formule polémique :

« Aux yeux de l'équipe des fondateurs, les brouillons sont devenus des prolétaires opprimés par le patronat du texte définitif. Il y a donc eu révolte du brouillon, grâce aux gens qui les analysaient. Fini le règne du texte final, à nous l'oeuvre ouverte. »

Je ne sais pas encore si l'analyse politique et idéologique est fondée. En revanche, la description de la phraséologie (théorie sans aucun fondement scientifique) est, elle, parfaitement juste. « Au début, on crée une association pour accueillir les brouillons, et puis, à la fin, les brouillons sont faits pour l'institution » (p. 180a). Et sur l'imposture, Jean-Yves Tadié est bien plus féroce que je ne l'ai jamais été : « l'Institut Machin », dit-il, « appelons-le Zénaïde-Fleuriot pour ne froisser personne », n'est fondé que pour obtenir des budget et construire des carrières. Et voilà comment au terme d'une florissante recherche on publiera une édition génétique de quelques pages d'un carnet de Fleuriot.

Reste la brouillonnologie. Jean-Yves Tadié n'en connaît vraisemblablement pas l'existence, mais en fin critique il trouve le moyen de ne jamais nommer autrement que par leur nom les brouillons des oeuvres littéraires. Je le répète, il s'agit vraiment d'un homme intelligent et de bon sens. Aussi le coeur de l'entretien est-il consacré tout simplement à exposer les divers rapports que des auteurs entretiennent avec leurs brouillons. Il s'agit, dans l'ordre, de Victor Hugo, Mallarmé, Apollinaire, Malraux, Mauriac, Proust (passim), Byron, Sarraute (passim) et Henry James. Aussi bien du point de vue de l'analyse littéraire que de la brouillonnologie, son exposé est implacable : ou bien on utilise le brouillon pour étudier la genèse de l'oeuvre et en tirer les conséquences littéraires (l'établissement du texte et son interprétation), ou bien on fait du brouillon son objet — dans ce cas on ne fait pas d'études littéraires, évidemment, et par conséquent, pour Jean-Yves Tadié, on perd son temps et son énergie, avec les deniers de l'État, et c'est ce que font fort bien les carriéristes de la CGMM. Pour ma part, je crois que dans ce second cas, on doit décider d'étudier le brouillon pour ce qu'il est : c'est la brouillonnologie.


(7) GL, 20 juin 2003

Je viens de dépouiller la bibliographie d'Odile de Guidis (Genesis, no 15, 2000), comme je le fais chaque année et comme toujours avec plaisir et profit.

Bien entendu, je suis très critique vis-à-vis de la bibliographie de l'organe officiel de l'ITEM. Certes, je ne peux pas m'attendre à ce que le répertoire officiel de la CGMM distingue radicalement, comme je le fais, les publication de l'École et de ses adeptes, des travaux scientifiques de génétique littéraire, mais on pourrait au moins s'attendre à ce qu'Odile de Guidis s'en tienne aux travaux de la CGMM. Or, de plus en plus souvent (comme je viens de l'expliquer à l'occasion des « Mélanges Beugnot »), elle répertorie les publications des tenants, adeptes, sympathisants de la CGMM, quels que soient ces publications, souvent sans aucun rapport avec la CGMM, de sorte que la bibliographie est détournée de son objet.

En revanche, il ne me viendrait pas à l'esprit de chicaner la bibliographe pour ses rares coquilles, dont quelques répétitions d'un numéro à l'autre de la bibliographie ou encore les fautes qui tiennent manifestement aux manipulations informatiques des entrées. Elles sont d'autant moins importantes qu'on les corrige soi-même sans peine. Bien au contraire, la bibliographie d'Odile de Guidis est d'une remarquable tenue orthographique, typographique et bibliographique, comme on l'attend toujours d'un tel travail, alors même qu'il est très difficile de le réaliser avec autant de soin. Cela représente un travail considérable et beaucoup de minutie.

Dès lors, quelques fautes inattendues, toutes petites, paraissent vraiment monstrueuses en regard de la maîtrise d'Odile de Guidis. La première est d'affubler toutes les entrées de langues romanes autres que le français de la mention « En portugais », « En espagnol », etc., alors que tout le monde le voit bien au titre en portugais ou en espagnol ! Plus inacceptable et moins comique est la mention « En russe » ou « En japonais » alors que le titre est donné... en français.

La seconde faute importante tient au classement. Je ne dis rien, évidemment, de la première section que j'ai déjà critiquée sévèrement : la désignation « Éditions de texte, inédits » ne recouvre nullement les très précises et heureusement fort peu nombreuses transcriptions de la CGMM. Je ne dis rien du drôlatique qu'il y a maintenant à les retenir également... en traduction ! puisqu'il s'agit de répertorier quelques travaux d'amis de la CGMM. Ma critique porte simplement sur la seconde section et ses trois premières « catégories » :

1- La collection « Textes et manuscrits » de l'IMEC, trois titres dont un repris de la dernière tranche de la bibliographie;
2- Tous les ouvrages collectifs du monde entier, hors de la collection de l'IMEC;
3-... Ouvrage en russe ! (un seul dans le numéro 18).

Il n'y a évidemment aucune raison d'établir de telles catégories, contrairement à la quatrième, bien appropriée (« Catalogues d'exposition »).


(8) GL, novembre-décembre 2005

La CGMM au Québec. Oui, c'est reparti ! Au cours des prochaines semaines, je m'offre quelques jours de vacances. Il était temps qu'on s'amuse un peu. Et ça commence bien. Figurez-vous que Genesis a publié un dossier sur la CGMM au Canada ! C'est grand le Canada. Les Maritimes et le FarWest doivent nous réserver de belles surprises... Il est significatif, très significatif que le Québec se fonde dans le grand tout canadien question CGMM, ce qui devrait indiquer justement le caractère totalement artificiel (pour ne pas dire « ethnique »,) de l'affaire, dont probablement la domination parisienne de l'ITEM via quelques maître et disciples montréalais.

Autrement, on aurait droit à une CGMM proprement québécoise, bien entendu. En tout cas, je vois d'un coup d'oeil que cet état présent ignore mes travaux et mes critiques. Ce qui est assez canadien comme attitude, en effet. Autrement, au Québec, en France, aux États-Unis, à peu près dans tous les PAYS du monde, on prendrait en considération mes critiques, sans les dénigrer sous le nom de « polémiques », évidemment. Cela dit, nous sommes ici devant des maître et disciples de le CGMM. Aucun esprit critique.

Mais moi, tout « polémiste impénitent » qu'on me qualifie et discrédite, je suis mort de rire. Jacinthe Martel, introduction Bernard Beugnot, nous propose « La critique génétique au Canada » (Genesis, no 23, 2004). Alors, je vais vous proposer, à partir de ce dépouillement même, un véritable historique et une analyse critique de la CGMM au Québec !

Ça va faire mal !


      Voici en vrac les éléments pertinents de l'analyse en cours. L'avant-propos de Bernard Beugnot repose sur une idée empruntée toute crue au dernier livre de Louis Hay qu'il vient de lire, repiquage qui ne manque pas de piquant. Ce qu'illustrerait le « bilan » de Jacinthe Martel sur la CGMM au Canada, c'est qu'il s'agit d'une « discipline de plein droit » ! Louis Hay, dans « Critique de la génétique » (1995, rééd. la Littérature des écrivains, Paris, José Corti, 2002, p. 89-110), tente de répondre à la critique de Graham Falconer, en supposant un objet valéryen à la CGMM (OVNI = objet valéryen non identifié des études littéraires, à ce qu'on sache), les processus d'écriture inscrits dans les brouillons — bien le dire : jamais Valéry n'a dit une telle sottise, ce qu'on appelle de la récupération < note de régie : je crois, vérifier > — : « Ce faisant, elle prend place de plein droit dans le champ des études littéraires... » (p. 103). Bernard Beugnot est pragmatique, fondant une discipline sur la géographie de ces pratiques, comme l'illustrerait le bilan de Jacinthe Martel. Bilan, parlons-en. L'essentiel du panorama consiste à torcher un sommaire très approximatif de l'histoire de l'édition critique au Québec (oui, au Québec, non pas au Canada), tandis que la dernière note de la dernière page de son texte cite... le bilan parfaitement bien informé, lui, de Marcel Olscamp (p. 19, n. 25 !), manifestement découvert après sa recherche très sommaire, vraisemblalement réalisée par des étudiants de recherche, tandis que mon étude critique de l'édition critique au Québec (dans Polémiques, 1992) aura échappé aux dépouillements. On appelle cela « découvrir la lune » et n'en connaître qu'une face. C'est avant l'ère des spoutnics. Situer les travaux de Graham Falconer (oui, lui !) et de Brian T. Fitch à leur place, à l'opposé des fumeux adeptes de la CGMM; autrement, en faire des « Bernard Beugnot », c'est plus que ridicule, c'est risible. Humour blanc : comique < surcharge, car nous sommes ici dans un brouillon : pathétique >, étant donné que jamais d'aucune manière Jacinthe Martel ne présente le contenu d'aucune, absolument aucune étude de CGMM, ce qui paraît vraiment incroyable, même pas une petite liste des auteurs québécois victimes de la CGMM. Pour Bernard Beugnot aussi, évidemment, plus comique assurément < surcharge : pathétique >, lorsqu'il juge du rayonnement des « travaux » de Julie LeBlanc, étant donné son auteur, ce qui sans conteste accuserait un clair-obscur < rayé : dit-il sérieusement >. Ignorer activement mon analyse critique, alors qu'on est forcé de la citer (et deux fois), ce n'est forcément pas intelligent. Organiser l'histoire de la CGMM au Québec impose qu'on y reporte la distinction de la génétique et de la CGMM, comme aussi des pratiques et des théorisations < corriger : théories de la génétique d'un côté, fumisteries de l'école de l'autre >, notamment en regard du discours idéologique de l'école de l'ITEM < note de régie — répéter deux fois « fumisteries » pour être certain que même les adeptes novices comprennent > dont Bernard Beugnot et Jacinthe Martel sont précisément des adeptes et propagandistes. Histoire précise et détaillée de l'expression de ce discours délirant au Québec. L'histoire de la génétique au Québec se dégage aisément des pratiques de l'édition critique et ses deux exemples priviligiés seront forcément les éditions des Poésies et des carnets de Nelligan, puis celles de Maria Chapdelaine. Travail de recherche simple : les travaux et les directions respectives de Jeanne Goldin et de Bernard Beugnot à l'Université de Montréal; bibliographie stricte des travaux, mémoires et thèses, de même que la liste des subventions obtenues, dans le cadre strict de l'école de l'ITEM. Conférenciers de l'ITEM au Québec, Québécois invités dans les colloques de l'ITEM. Les travaux divers de Bernard Beugnot dans le texte et la bibliographie de Jacinthe Martel; moi-même (aucune de mes éditions citées, aucun de mes travaux de génétique, les niaiseries dites sur ma brouillonnologie). Carrière en CGMM : Julie LeBlanc, Sophie Marcotte et Jacinthe Martel. Postulat non interrogé : en quoi une science et sa pratique peuvent-elles être le moindrement nationales, voire géographiques ? sauf précisément dans le cas des pseudo-sciences — excellente illustration de l'idéologie d'une école, quelques membres de la secte oeuvrant au Québec. Le Québec, terre de missions étrangères, avec le Brésil ! De quoi amuser follement le polémiste. Bernard Beugnot = saint François-Xavier de l'ITEM à Montréal. La combine : comparer les achats de papiers d'écrivain à la BNQ et à la BNC. Fonds d'archives. Insister : jamais ce panorama de la CGMM « au Canada » ne présente le contenu d'aucune des études à l'étude, j-a-m-a-i-s. Analphabètes ? Question : ce travail subventionné réalisé par des assistants de recherche à la gloire de la CGMM de l'école de l'ITEM du CNRS de la République française permettra-t-il autre chose que d'obtenir d'autres subventions de recherche pour faire encore pis ? Belle finale ? Non : écraser l'infâme fumisterie. Style Voltaire. Cela s'enseigne au Québec actuellemement ? Voir le programme de l'UQAM.


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