L A   B R O U I L L O N N O L O G I E

TdM


Guy Laflèche, Université de Montréal

TGdM

Laflèche Grésillon Biasi Cerquiglini BIBLIOGRAPHIES

  1. Désignations et objet(s) de la CGMM
  2. L'art de Gugusse
  3. La maladie de Gugusse et sa contagion : la logique de la CGMM
  4. Gugusse témoigne
  5. L'histoire fabuleuse des aventures de l'incipit de « La légende de saint Julien l'Hospitalier » selon la CGMM
  6. Brouillonnologie de l'incipit
  7. Étude structurale de l'incipit

  8. L'objet de la CGMM :
  1. Une oeuvre ne peut être interprétée à la lumière de ses brouillons, jamais un brouillon ne peut servir à interpréter une oeuvre
  2. Les oeuvres littéraires n'ont pas de secrets
  3. Le poème du brouillon selon la CGMM, objet anti-structuraliste
  4. Une pensée institutionnelle de fonctionnaires des lettres

Le traité de CGMM
de Pierre-Marc de Biasi
Second manifeste de l'école de l'ITEM

      L'humour blanc du manuel d'Almuth Grésillon, on s'en doutait bien un peu, est un trait de l'école de l'Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM), comme on le voit au petit traité de Génétique des textes paru en 2000 chez Nathan (livre scolaire de 128 pages). Cela commence d'ailleurs avec son titre qui devrait être franchement la Critique génétique des manuscrits modernes (CGMM). Mais l'humour involontaire de Pierre-Marc de Biasi comprend aussi des traits particuliers qu'on ne trouve pas chez Almuth Grésillon, notamment la surenchère de la logique, là où la logique n'a rien à faire. Cela se voit dans les distinguos et typologies qui ne sont fondés sur aucun critère discriminant, dans les tableaux fantaisistes aux entrées aléatoires ou dans la multiplication des notions, concepts et objets qui n'ont aucune définition rigoureuse, mais de longues, multiples et contradictoires descriptions impressionnistes, comme c'est le cas de la fameuse « rature ». C'est bien normal, car rien ne saurait être défini sans correspondre à l'analyse scientifique ou structurale, comme le sont dans notre domaine les concepts de la phonologie, de la grammaire ou des diverses sciences de la littérature. Ici, tout au contraire, ce qui ne manque pas de piquant, l'objet du traité, l'objet même de la CGMM, n'est pas désigné de manière univoque. Mais ce n'est pas faute d'une humoristique logique de plastique.


      Le traité comprend quatre parties, suivies de deux « appendices », ce qui donne un total de six chapitres, dont la structure d'ensemble n'est présentée nulle part. Le premier chapitre, « Naissance d'une problématique », tente de définir la CGMM en annulant ses origines (les études génétiques) et en neutralisant le structuralisme, dont elle aurait pris la succession comme avant-garde de la recherche littéraire. Rien de moins ! Le second chapitre se présente comme un exposé méthodologique décrivant les « Processus d'écriture et phases génétiques » (c'est son titre) : il « définit » le dossier de genèse et ses pièces; il prétend « définir » les étapes de la rédaction (pré-rédaction, rédaction, post-rédaction ou pré-édition, puis édition !). Suit, après l'exposé magistral sur la « rature », une présentation des divers types de transcriptions des brouillons, tandis que le chapitre suivant divise les éditions « génétiques » en éditions horizontale et verticale, nouveau méli-mélo digne du méli-mélo des « ratures ». Logique de plastique. En effet, ce chapitre intitulé « Éditions génétiques » n'arrive pas à distinguer les éditions de pièces d'archives isolées (carnets, brouillons et manuscrits) et les éditions de dossiers de genèse d'une oeuvre ou d'une de ses parties, soit l'ensemble des pièces produites, conservées et retrouvées (ou un échantillon d'un de ces trois corpus) conduisant au texte de l'oeuvre. Le dernier chapitre du traité (le chapitre 6) sera un exemple de « microanalyse » des plus verticales, étudiant l'incipit du second des Trois contes de Flaubert, « La légende de saint Julien l'Hospitalier », depuis les idées germant dans le crâne brouillonnant de l'auteur, jusqu'au texte paisible d'un petit alinéa d'une phrase. Une bien belle aventure produite par la CGMM à travers la jungle des brouillons de monsieur Flaubert. L'avant-dernier chapitre du traité est une anthologie censée représenter les formes d'« interprétations » de la « genèse des oeuvres ». Ce chapitre 5 s'intitule « Critique génétique : interpréter la genèse de l'oeuvre ». L'ensemble s'ouvre sur un exposé philosophique présentant la « pensée » de la CGMM selon Pierre-Marc de Biasi, morceau de bravoure en forme de petit manifeste (p. 85-87); ce sont ensuite les « méthodes » des maîtres de la CGMM : l'infinition génétique de Jean Levaillant, l'exogénèse et la poétique génétiques de Raymonde Debray-Genette, la génétique biographique de Michel Contat, la génétique autobiographique de Philippe Lejeune, la génétique psychanalytique de Jean Bellemin-Noël, la génétique thématique de Raymonde Debray-Genette et de Michel Collot, la génétique phénoménologique d'Éric Marty, la génétique linguistique d'Almuth Grésillon, la génétique historique de Michael Werner et enfin la génétique sociocritique d'Henri Mitterand. Comme on le voit, il s'agit d'un chapitre de recettes critiques par les textes, sauce génétique. Ce serait le point faible du traité s'il n'était l'éclatante démonstration que la CGMM est bien l'idéologie d'une école dont on illustre ici les maîtres travaux, les travaux des maîtres. Cela fait donc partie des articles du traité.

      Y a-t-il une stylistique biographique, une étude narrative autobiographique, une étude thématique sociocritique et autres étourderies ? Bref, les études stylistiques, narratives et thématiques sont des sciences propres aux études littéraires, la CGMM, une pseudo-science.

1.  Désignations et objet(s) de la CGMM

      Voici un traité sur la « génétique des textes » qui oppose, bien entendu, s'agissant de la CGMM, la « nouvelle génétique » (c'est, modestement, la CGMM !) à l'« ancienne génétique » ou aux « anciennes études de genèse » (titre de la section 3.2, cf. p. 18-19, puis p. 63) représentées par la solide naïveté (p. 23) des Abalat, Rudler et Dumesnil, sans compter les spécialistes de plus d'un siècle d'étude génétique (p. 22). Mais le mépris ici est de l'ordre de la méprise logique, car il faudrait distinguer la génétique des manuscrits (celle de la CGMM) de la génétique de l'imprimé (sic, paragraphe 1.1, p. 29), ce qui oppose, semble-t-il, une « génétique avant-textuelle des manuscrits » à une « génétique de l'imprimé (génétique textuelle) » (p. 29). Oups ! La génétique textuelle, cela doit correspondre un peu à la « génétique des textes », qui donne son titre au traité, non ? Mais non, voyons ! Il ne faut pas être cartésien comme Aristote : Pierre-Marc de Biasi a bien le droit d'être platonicien et sa logique, de plastique... Mais le titre du traité correspond en fait à une « génétique des textes » mise pour « génétique des manuscrits » ou plus explicitement « génétique avant-textuelle des manuscrits », soit finalement la « génétique textuelle non textuelle », au sens platonicien, c'est-à-dire la critique et/de la génétique du « texte non encore (tout à fait) textualisé », ce qui ne peut désigner que le manuscrit, non, le manuscrit moderne -- en quatre mots la « critique génétique du manuscrit moderne », en quatre lettres, la CGMM. Cela précisé (on ne fait jamais trop de distinguos logiques), Pierre-Marc de Biasi a déjà distingué la « génétique des textes » de la « critique génétique », dès la première phrase de son traité (p. 6), ce qui veut dire qu'il existe deux formes ou deux activités de la CGMM, soit la GMM et la CGMM. C'est ce que l'on trouvera à nouveau exposé au début du chapitre 3 consacré aux Principes et méthodes de l'analyse des manuscrits (p. 50), où on oppose la « génétique textuelle » (CMM) et la « critique génétique » (CGMM), qui prend appui sur les résultats de la première (la CMM). Toutefois, au dernier chapitre, réapparaît la « génétique textuelle », la « génétique » ou la « génétique littéraire » qu'on oppose à l'impuissante et suffisante « critique textuelle » (p. 86) des partisans de l'« herméneutique textuelle », ce qui a bien l'air de représenter toutes les études littéraires moins la CGMM. Voilà qui n'est plus très clair. Sans compter, on le voit, que Pierre-Marc de Biasi appelle « la génétique » la CGMM, alors qu'il s'agit d'une marque déposée depuis plus d'un siècle en littérature et en histoire de l'art, récusée pourtant depuis le départ comme « ancienne génétique ».

      Objet. Enfin, on aura droit à un peu de logique, croit-on : ce seront les « manuscrits modernes », notion « qui n'est pas simple » ! (p. 10). Voici un petit travail de recherche à mener à la première occasion, l'histoire des désignations des avant-textes par la CGMM, soit les « manuscrits » (p. 7, 69), les « manuscrits de travail autographes » (p. 30), les « manuscrits de travail » (p. 6, 7, 10, 12, 15, 17, 50, 69, 104), les « manuscrits d'écrivains modernes » (p. 19), les « manuscrits modernes » (p. 10, 13, 14, 19, 27), les « documents préparatoires » (p. 6), les « documents de rédaction autographes » (p. 16), les « manuscrits de rédaction » (p. 64), les « brouillons rédactionnels » (112, 113), les « brouillons » (p. 6) et les « brouillons proprement dits » (p. 66), tandis que « ce que l'on appelle usuellement brouillons de l'oeuvre correspond au travail "rédactionnel" : ce sont les manuscrits [sic] souvent couverts de ratures [sic], qui ont été consacrés au travail de "textualisation", c'est-à-dire à la "mise en phrase", proprement dite de l'oeuvre » (p. 32). -- Bref, « le "manuscrit moderne" est né, et c'est à l'étude de cet objet historiquement déterminé que se consacre aujourd'hui la » CGMM (p. 14).

      Quelles sont les pièces de cet ensemble d'avant-textes constituant le « dossier de genèse », présenté lui-aussi comme une chose en soi et l'objet propre de la CGMM sous les désignations que l'on vient d'énumérer ? Eh bien, la principale et la plus fréquente de ces pièces se nomme « etcetera ». Du début à la fin du traité, on trouve des énumérations de pièces, énumérations toutes plus saugrenues les unes que les autres, telles qu'on les verra rassemblées dans quatre tableaux qui deviendront plus bas fameux où l'on trouve tout, sauf les « etcetera », et pour cause ! Voici la première énumération de ces documents de rédaction autographes: « le brouillon, mais aussi le plan, le scénario, le calepin, l'agenda, le dossier de notes de lecture, l'idée griffonnée au dos d'une enveloppe, ou sur la nappe en papier d'une table de restaurant, etc. » (p. 16; cf. 18, 30, 31..., 77, 78, 89). « Etcetera » signifie « n'importe quoi », ce qui frappe d'inanité toute l'énumération décrivant pourtant « le véritable objet » de la CGMM.

2.  L'art de Gugusse

      Pierre-Marc de Biasi n'a rien inventé. Les romanciers qui ne savent pas écrire ne sont pas des exceptions, loin de là. Rares sont ceux qui ont fait des études universitaires et suivi des cours de création. Prenons-en un au hasard, n'importe quel, Gugusse par exemple, pourquoi pas ? Non seulement c'est un fend-le-vent de la rédaction, un « écrivain », un « artiste », pense-t-il, mais également un nul, vraiment poche, qui ne sait pas écrire correctement, qui ne sait pas même rédiger et encore moins composer. Dans ces tristes conditions, son grand « travail », c'est le cas de le dire, est d'accoucher à tous les trois, quatre ou cinq ans d'un roman mal ficelé, où un ami (appelons-le Maxime) qui connaît son français lui trouve plein de fautes, fautes clairement indiquées et justifiées, que notre « génie » n'est pas foutu de corriger plus d'une fois sur trois. C'est lui l'« écrivain », évidemment, pas Maxime, qui pourtant ne manque ni de compassion ni de jugement, et dont l'opinion générale, invariable pour chaque roman, est qu'on y trouve bien des longueurs. C'est le moins qu'on puisse dire. Mais pour Gugusse, ce sont les « affres » de la rédaction et non la correction qui opèrent la création, la seconde opération n'étant d'ailleurs pour lui qu'une variante de la première et qui consiste à réécrire encore et encore, certes en les condensant, les derniers brouillons inspirés, jusqu'à ce qu'il parvienne à cette oeuvre où il ne voit pas une seule longueur (ce qui est normal, lui explique Maxime, les longueurs ayant la propriété de ne se trouver qu'au pluriel, ce qui est ennuyeux et même très ennuyant). Bref, on le voit, Gugusse n'est pas doué pour ce travail et travail est peu dire, lorsqu'on connaît ses caisses de documents préparatoires, plans, synopsis, brouillons, des brouillons surtout, des dizaines de feuillets parfois pour la moindre ligne de « texte définitif ». C'est le martyre, le supplice de la rédaction, un travail de forçat.

      Il est tout à fait normal que Pierre-Marc de Biasi, tombé sur de tels romanciers certainement, soit quelque peu subjectif à cet égard et que, pour lui, les écrivains soient tous un peu caissiers. Je cite quelques-unes seulement de ses déclarations péremptoires décrivant ces victimes de scriptorrhée compulsive. C'est l'« épaisseur des brouillons » qu'Albalat « fouille » rarement (p. 21); ce n'est qu'après lui dans les années 1920-1930 (tiens ! avant la CGMM ?) que « quelques dossiers de manuscrits particulièrement compacts commencent à faire l'objet de transcriptions et de publications... » (p. 21-22). D'ailleurs, rassembler les pièces du dossier est déjà une chose épuisante : « Ce travail de récollection peut à lui seul demander plusieurs années de recherches et de négociations » (p. 58). Imaginez le travail qui va suivre... L'édition complète des dossiers génétiques est difficile, affirme-t-il, « compte tenu des disproportions ordinaires [sic] que l'on observe dans la masse [sic] des brouillons et les dimensions du texte final (5 à 10 folios de manuscrits rédactionnels pour une page de texte final)... » (p. 69). Statistiques : « on peut considérer que l'édition génétique des documents rédactionnels sera de 10 à 30 fois plus étendue que l'oeuvre elle-même : la transcription des brouillons d'un roman de 500 pages se traduirait par une publication comprise entre 5 000 et 15 000 pages, chiffres [sic] évidemment incompatibles avec les réalités commerciales de l'édition » ! (p. 69). « En raison des dimensions propres aux corpus du manuscrit de travail [il s'agit des brouillons] (des milliers de pages, 5 à 10 fois le texte définitif)... » (p. 79) : question de statistique, comment passe-t-on de 10 à 30 fois à 5 à 10 fois le texte définitif ? Poursuivons : « ...le statut spécifique des "restes" de l'opération créatrice, de ce "surplus" exorbitant (souvent très supérieur en dimensions au texte "résiduel") » (p. 87); « Un roman au brouillon contient assez facilement une demi-douzaine d'intrigues différentes et des centaines de développements en tiroirs... » etc. (p. 88). Voilà qui explique, au bout du compte, que les travaux et en particulier les éditions de la CGMM soient de peu de profit et d'intérêt -- et surtout d'un pénible assez évident. Cela dit, la vocation de la CGMM découle du supplice de Gugusse, particulièrement avec le classement et le déchiffrement du dossier de genèse dans son intégralité : « l'ampleur et la difficulté de l'entreprise n'ont d'égal que son austérité » (p. 62). Bref, redisons-le, la CGMM c'est chiant.

      Nous voilà devant « un immense chantier de recherche : l'étendue inexplorée d'un vaste continent de documents inédits (des milliers de manuscrits de travail)... » (p. 6). On connaît le bon mot d'Isidore Ducasse sur les écrivains romantiques, ces malades qui faisaient de leurs lecteurs leurs garde-malades. Il semble que ce soit là le rôle des adeptes de la CGMM, du moins pour ceux de ces malades atteints du syndrome de la scriptorrhée compulsive. Après les plaintes des romantiques, voici leurs brouillons... On se croirait en salle d'autopsie. On est à l'ITEM.

3.  La maladie de Gugusse et sa contagion : la logique de la CGMM

      Revenons à notre malade. Rien ne dit qu'il faut savoir écrire pour rédiger un roman qui sera un chef-d'oeuvre. Mais non, je n'ironise pas. Vous avez déjà lu du Cervantes, du Rabelais, du Voltaire, du Zola ou du Simon, j'imagine. Sauf qu'aucun de ces génies n'a jamais perdu (c'est-à-dire « consacré ») des années et des années à brouillonner et rebrouillonner une oeuvre, comme Gugusse. À côté de celui-ci, Balzac est un lièvre de la création. Plus lents et travaillants que notre tortue, on trouvera deux exemples très représentatifs du phénomène dans les lettres françaises, me semble-t-il. D'abord le cas de Gustave Flaubert qui était neurasthénique, ce qui explique qu'il tentait d'imiter les mystiques épileptiques de l'inspiration : c'est l'histoire de l'auteur sacré qui rédige le brouillon de la Bible en quelques mois à peine d'inspiration, puis il faut un millénaire pour réécrire tout cela au propre, de la Genèse à l'Apocalypse, avec un saint Jérôme pour produire le manuscrit définitif. Ensuite, surtout, Louis-Ferdinand Destouches dit Céline qui, après avoir improvisé son Voyage au bout de la nuit en moins de quinze jours prétendra lui-aussi prendre des dix ans pour accoucher de chacun de ses romans. Curieux, tout de même, pour un homme qui a su torcher quatre fameux pamphlets en quelques jours, dont Bagatelles en quelques heures... Peut-être y aurait-il un mythomane du syndrome romantique là-dessous ?

      Il faut à Pierre Marc de Biasi un chapitre complet de son traité de CGMM pour raconter sommairement les affres de ces années d'accouchement. Et pas moins de quatre forts tableaux des phases symptomatiques de la maladie. Bon d'accord, cela a l'air plus compliqué que ce ne l'est en réalité, car Pierre-Marc de Biasi reprend l'enseignement du manuel d'Almuth Grésillon qui a déjà savamment distingué trois phases de la rédaction, la phase pré-rédactionnelle, la phase rédactionnelle et la phase post-rédactionnelle. Mais attention, il rédige six ans après la savante théoricienne, de sorte qu'il peut identifier avec clairvoyance la phase post-rédactionnelle à la phrase pré-éditoriale et lui adjoindre la phase éditoriale (laissant la phrase post-éditoriale aux futurs théoriciens). Il a compris que l'auteur continue de travailler et même de travailler avec sa main, alors qu'il a fini de rédiger son oeuvre, comme en font preuve la rédaction manuscrite du « bon à tirer » et sa signature manuscrite qui accompagnent les ultimes corrections du texte typographié et passé du placard à la mise en page, au cours des corrections d'épreuves. Cela dit, il faut admettre que l'essentiel des années de travail de Gugusse consiste à concevoir ses nombreuses pièces avant-textuelles et surtout à mettre minutieusement au point ses brouillons, ses dizaines de brouillons des diverses phrases, comme des divers fragments et feuillets de son manuscrit pré-définitif. C'est son travail principal, sa raison d'être, sa vocation : la rédaction des brouillons.

      Les supplices de l'écrit et les tortures de l'écriture, objets pluriels de la CGMM, se présentent donc en quatre « phases » ou « processus » qu'il est préférable de numéroter : (1) pré-rédactionnelle, (2) rédactionnelle, (3) post-rédactionnelle ou pré-éditoriale, (4) éditoriale. Pour chacune de ces phases ou processus, Pierre-Marc de Biasi imagine les processus ou sous-processus de l'ensemble du procès qu'étudie scientifiquement la CGMM. C'est d'abord le « processus provisionnel » précédant immédiatement le « processus exploratoire » du « processus préparatoire » de la phase pré-rédactionnelle qui s'achève sur le « processus d'initialisation » (cf. le premier tableau, p. 34, première colonne). C'est à ce moment, si l'on comprend bien, que Gugusse est prêt à se mettre au travail, après avoir beaucoup « pensé ». Ces quatre sous-processus ont quatre fonctions (p. 34, premier tableau de la série toujours, deuxième colonne). Je pense qu'il vaut la peine de les énumérer : orientations ou recherche préliminaire, exploration, conception, information et finalement programmation et préfiguration. Un processus a sa fonction, bien entendu, et c'est la fonction du processus. Par exemple, le processus exploratoire correspond à la fonction d'exploration. Tout cela est d'une implacable logique de plastique et recommence de manière aussi aléatoire avec chaque phase, sauf que la phase post-rédactionnelle ou pré-éditoriale n'a qu'un seul et unique sous-processus (sic), soit la « finalisation post-rédactionnelle » (p. 45, troisième tableau de la série, première colonne -- cela ne s'invente pas) : avec Pierre-Marc de Biasi, l'ITEM accède à l'« univers légologique » de la CGMM, application avant-gardiste du « Legoland », marque déposée de la compagnie Lego.

4.  Gugusse témoigne

      Tout cela n'est pas sans soulever quelques difficultés. Que produit Gugusse lorsqu'il est au prise avec le processus exploratoire à fonction d'exploration ? (p. 34, premier tableau, troisième colonne). Je cite l'énumération des documents de genèse attendus : « Canevas exploratoires, fragments de rédaction exploratoires, nouvelles notes de projets et d'idées » (p. 34), projets et idées exploratoires, il va sans dire, après les « notes de projets, d'idées... », notes provisionnelles du processus à fonction d'orientations des recherches préliminaires, comprenant également, il faut le dire, des « notes de voyages » (ou peut-être de « projet de voyage », ce n'est pas clair), soit : « notes de projets, d'idées, de voyages ». Ce qui plaît le plus ici, ce sont les « notes d'idées »...

      « Oh! un instant ». Gugusse vient de sortir sa caisse étiquetée « documents préparatoires du processus exploratoire à fonction d'exploration ». Un peu plus et il endommageait mon clavier en le balançant sur ma table de travail. C'est pas croyable tout ce qu'il y a là-dedans.

      « T'es malade Gugusse ?

      -- Fouille ! Tu ne trouveras pas un seul « canevas exploratoires » dans cette caisse-là. Ces canevas se trouvent dans la caisse des « documents préparatoires issus du processus préparatoire correspondant à la fonction conception », évidemment. Pierre-Marc de Biasi confond tout ! Ah ! ces fonctionnaires des lettres. Ils simplifient toujours, ils généralisent. Et je vais dire le fond de ma pensée : je trouve qu'il y a une très grande confusion à ranger dans le processus « provisionnel » mes notes de séjour à la maison de campagne. Je ne vois pas d'autres place dans la « grille de Biasi » que la rubrique Notes de voyage pour ranger ces blocs de papiers lignés. D'ailleurs placés, comme tu vois, au centre de mes « notes de projets, d'idées et de lectures» (au centre, c'est beaucoup dire, car je n'ai jamais pris que des « notes d'idées » : au chalet, j'oublie mes projets et je ne lis pas plus qu'ailleurs), juste avant mes « notes et documentations diverses ». En plus, j'ai de l'ordre et de la méthode comme un fonctionnaire, un érudit et un savant de l'ITEM, tu peux le voir, car mes notes d'idées venues lors de séjours à la maison de campagne, sont en double, par ordre chronologique et en fonction des thématiques. Autre exemple.

      -- Quoi ?

      -- Tu ne sais pas lire un plan au brouillon ? Tu vois bien que ce sont mes canevas exploratoires de la recherche préliminaire, en six ou sept campagnes, plan non abouti, puis développé en plan initial d'abord, plan global ensuite, le tout en deux versions complémentaires, revues et corrigées en phase terminale, pour préparer mes entrevues de la phase post-éditoriale, en pré-fortune littéraire.

      -- Gugusse, tu vas mélanger tout le monde. Tu débordes tous les processus...».

      Boum ! Voici l'essentiel, je le vois bien. Une tranche de correspondance, section « Lettres d'amour », brouillons et copies des lettres envoyées, originaux des lettres reçues, le tout prêt à être réécrit pour « inspirer » le roman épistolaire aujourd'hui célèbre. Cette caisse est un lourd témoignage du processus provisionnel, section documentation, phase brouillons et mises au net. Je ne peux retenir l'exclamation d'admiration :

      « Gugusse !... ».

      C'est Pierre-Marc de Biasi qui n'en reviendrait pas. Ses trois lignes et colonnes du second tableau (p. 39) sommées d'être lues en diagonale. On aura tout vu. La caisse correspond à peu près au brouillon des Liaisons dangereuses, en pire, question CGMM : le vicomte Gugusse étale devant moi, qui en ai les larmes aux yeux, toute la « documentation » correspondant à la fonction (documentation) du processus (documentation) central de la phase rédactionnelle (rédaction ? non : documentation !). Incroyable. Rien dans cette caisse de dix-huit cartons qui corresponde aux superbes tableaux du maître de la CGMM. « Notes de lecture, d'enquête, de voyage »; mais il est vrai que Gugusse ne lit pas, n'enquête jamais et ne voyage pas non plus; « notes iconographiques, topographiques; croquis, schémas, dessins, photos; documents divers, coupures de presse » (p. 39) -- absolument rien de cela dans le processus central de la phrase rédactionnelle du grand roman de Gugusse. À se demander si nous n'avons pas affaire, dans le tableau de Pierre-Marc de Biasi, aux habitudes rédactionnelles de la vicomtesse de Ségur où les trois sous-processus de la phrase rédactionnelle ne serait pas, finalement, (1) phase préalable à la préparation de la rédaction, « processus scénarique », (2) phase pré-rédactionnelle, « processus documentaire » et (3) phase rédactionnelle, « processus rédactionnel » (p. 39). À se demander, surtout, si cette énumération est crédible en regard de la position centrale de la rédaction : le coeur de la rédaction, selon Pierre-Marc de Biasi, ce serait la documentation (de la fonction opératoire « documentation »). Cela dit, la caisse de Gugusse correspond bien au centre du processus rédactionnel, en déjà quasi tout rédigé : une (vraie) correspondance déjà rédigée, mise au net et corrigée (pour les fins des réalités amoureuses de Gugusse), prête à être réécrite (pour le roman).

      -- « Longtemps, je me suis couché de bonne heure, cite Gugusse, rayé, surcharge : Depuis longtemps, couché pourtant, de bonne heure < rayé, interligne : > de bonheur < en un mot >, je n'arrive plus à m'endormir »...

      -- L'incipit !

      -- Oui, première feuille de la liasse de 64 feuillets dont la première partie m'avait demandé six heures ininterrompues, sans même aucune pause pour le déjeuner et, pour finir, pas moins de cinq jours de rédaction au brouillon pour venir à bout de ma première phrase : « Trop peu longtemps je me suis levé tard, épuisé de ces nuits sans sommeil...

      -- consacrées à te rêver, mon amour ». Ah ! Gugusse, inutile de t'interroger sur le travail acharné de ta main à produire cette phrase inaugurale connue aujourd'hui de tous tes lecteurs et qui a toujours parue comme un simple, limpide et facile clin d'oeil, créant l'effet d'un pavé disjoint dans la gorgée d'une tasse de thé. Comme ce n'est pas si rare, cette liasse de manuscrits de travail montre bien que la critique structuraliste avait tout faux : cet incipit n'a rien d'insipide, clin d'oeil facile à l'incipit proustien, au contraire, il est difficile, il est complexe, il est obscur et il est profond, comme en témoigne hors de tout doute la liasse de 64 feuillets ».

      Cela suffit. Gugusse peut sortir de scène, toutes caisses remises au grenier. Autrement, le travail de Pierre-Marc de Biasi apparaît pour ce qu'il est, une construction de jeu de blocs, comme nous en avons tous réalisées vers l'âge de quatre ans. Ces phases, processus, sous-processus et fonctions correspondant imaginairement à des « documents de genèse » ne présentent pas d'autre intérêt que de rendre explicite la rêverie de leur auteur sur la création littéraire. En plus, on voit bien qu'il tient cette conception romantique de la création, fort particulière, de la fréquentation de romanciers comme Gugusse. Il faut au contraire poser que le dossier de chaque oeuvre est unique; et pour l'étudier, le mieux serait d'interroger l'auteur à ce propos. Car tout ici tient de l'imaginaire, aussi bien les « processus » de rédaction que les « exemples » de documents de genèse correspondant. Il n'existe pas une telle chose qu'un « processus d'écriture » avec ses « phases génétiques » propres à la création littéraire, comme le présuppose tout le chapitre 2 de l'essai de Pierre-Marc de Biasi, sans s'interroger à ce propos. C'est une invention de l'esprit.

      Résumons : Gugusse écrit un roman; il meurt et ne peut plus se défendre; les adeptes de la CGMM de l'ITEM du CNRS s'emparent de ses caisses de « documents de genèse »; à partir de ces traces aléatoires, ils reconstituent de la manière la plus fantaisiste son « processus d'écriture » réputé correspondre au « processus de la création littéraire », avec ses belles et grandes phases génétiques. Je connais assez l'auteur en question, et bien d'autres, pour voir que c'est ridicule.

      Gugusse écrit comme tout le monde, ce qui implique que les écrivains n'ont pas de manière d'écrire qui leur soit propre. Il suit que l'écriture comprend des mécanismes de rédaction que la psychologie cognitive peut identifier, certes, mais que ces processus relèvent toujours d'appropriations individuelles, strictement individuelles. On peut, dans chaque cas, avec l'aide des rédacteurs, en faire l'histoire et la description, du moins si on en a la compétence dans le domaine de la psychologie cognitive, ce qui ne s'improvise pas; en revanche, il n'y en a pas de théorie possible, s'agissant d'un art et d'une pratique. Aucune science des pratiques n'est possible, chacun faisant les choses et chaque chose à sa manière. L'art d'aimer, sauf pour la logique de plastique, n'est pas pas une science et il n'y en a pas de science possible, chacun baisant à sa manière. Aucune « manière de faire » n'est susceptible d'une théorie, par définition (bien qu'elle puisse être étudiée du point de vue des diverses sciences de l'homme, cet objet -- manière de faire, pratique, artisanat ou art -- ne constituant pas une science). En ce domaine, c'est le résultat qui compte, ni l'« art », ni le « savoir faire », sauf pour la morale -- ce roman n'est peut-être pas très bon, mais l'auteur a tellement travaillé qu'il mérite bien le Médicis, surtout contre ce petit chef-d'oeuvre que l'auteur, comme on sait, a improvisé en quelques petites semaines...

      Bref, les écrivains rédigent et écrivent comme tout le monde, c'est-à-dire « chacun à sa manière ». Même Gugusse, affecté pourtant de scriptorrhée compulsive, incapable d'écrire la moindre phrase sans la réécrire trente-six fois.

5.  L'histoire fabuleuse des aventures de l'incipit de
« La légende de saint Julien l'Hospitalier » selon la CGMM

      Pierre-Marc de Biasi nous propose ce qu'il appelle une « analyse microgénétique » et qui est en fait la genèse de la première phrase de « La légende de saint Julien l'hospitalier », le second des Trois contes de Flaubert. « Le père et la mère de Julien habitaient un château, au milieu des bois, sur la pente d'une colline ». Il lui a fallu des heures et des heures, des années, pour constituer ce formidable « dossier de genèse » fait de sept brouillons de manuscrits modernes où il distingue pas moins de dix étapes de rédaction.

      Tout commence, après mures réflexions de la part de Flaubert, d'après Pierre-Marc de Biasi, avec une feuille de papier vierge que l'auteur barbouille le 22 septembre 1875. En regard de la rédaction suivante de l'incipit originel, Pierre-Marc de Biasi sait qu'il s'agit d'une ouverture rédigée « de chic » (p. 109), dans la précipitation (« visiblement à la hâte », p. 109) et que c'est très mauvais, juge-t-il : « Jamais il n'y eut meilleurs parents, ni d'enfant mieux élevé que le petit Julien ». Avec un brouillon, rien n'est jamais mauvais, tout est pire, et la faute de goût est peu de chose à côté de la « faute de syntaxe » (p. 109, 110) et surtout la faute narrative qui consiste à présenter de manière « prématurée » un héros non encore né (p. 109), « problème » d'une formidable « acuité » (p. 113), bien observé du premier coup d'oeil par Pierre-Marc de Biasi. Au texte : « l'incohérence qui consiste à commencer par une évocation du "petit Julien" alors que le personnage n'est pas encore né » ! (p. 114), quelle distraction !, problème d'une acuité telle que Flaubert devrait le résoudre à la sixième étape de sa rédaction, sur son troisième « brouillon rédactionnel ». Mais non : le voilà qu'il laisse ce problème « en attente » (p. 113). À l'étape suivante, nous pourrions nous « attendre à ce que Flaubert, enfin, se décide à le résoudre. Eh bien non » (p. 114). -- « C'est que Flaubert se trouve en fait attelé à une réflexion autrement plus importante, une question de sens à portée globale, vis-à-vis de laquelle cette affaire de cohérence diégétique n'est qu'un détail mineur » (p. 114). Bref, une chose à la fois. Nous n'assisterons que plus tard, in extremis, au « naufrage de la formule comparative » (p. 116) : l'auteur comprend enfin sa méprise -- « inadvertance qui saute aux yeux de l'écrivain à la relecture » (p. 116) --, de sorte qu'il pourra maintenant envisager sérieusement « le problème de cohérence diégétique, en suspens depuis le début de la rédaction » (p. 116). Et voici comment « Julien n'est plus présenté comme un enfant, mais comme la pure instance de son nom, dans une sorte de suspension initiale du temps qui approfondit singulièrement l'espace du récit » (p. 116). Et je n'invente rien, car je cite entre guillemets Pierre-Marc de Biasi en respectant strictement et rigoureusement les contextes. L'incipit porte enfin : « Le père et la mère de Julien » et non plus, disons-le, « Julien fils de ses parents », « Julien fils de son père et de sa mère », ce qui était contradictoire avec sa future conception accouchementale : maintenant, « il lui reste à naître et à recevoir un nom par le baptême » (p. 117). Textuel. Je résume : les parents de Julien auront bientôt, dès que Flaubert aura achevé la longue description de leur château, un fils qu'ils baptiseront Julien. Voilà ce que nous apprend jusqu'ici la CGMM de la genèse de l'incipit du conte. Cela signifie que Gustave Flaubert est un génie, qui a pu comprendre ce qu'il devait enfin écrire, même s'il y a mis du temps, ce qui n'est somme toute pas si mal. Car « Julien » n'est nommé dans l'incipit que du point de vue de Dieu qui est celui du titre... Qui aurait deviné cela sans le brouillon et le fameux premier incipit si mauvais enfin corrigé ? Personne, évidemment. « ...Cela n'est pas si rare... » !

      Je laisse ici aux écoliers le devoir suivant : relire le petit essai de microgénétique de Pierre-Marc de Biasi pour faire la liste de ses jugements de valeurs. Simplement. Très simplement. Exemples : « Écrites visiblement à la hâte, etc. » (p. 109), « Sous cette forme primitive et approximative... » (p. 109), « L'ensemble est musicalement désastreux » (p. 111). C'est un devoir facile et amusant que je vous laisse poursuivre. Les écoliers et lycéens évalueront sans peine chacun de ces jugements de valeur pré-structuralistes, si je puis dire, en fonction de la compétence et de la performance de Pierre-Marc de Biasi. Il y a en effet au moins trente ans que la critique normative n'est plus de mise en grammaire et en littérature. Cela dit, je suis bien d'accord avec lui, Gustave Flaubert est un brouillon, comme le prouvent ses brouillons.

      Toutes ces fautes du premier incipit corrigées, Pierre-Marc de Biasi refuse de cacher que Flaubert en avait fait plusieurs autres, dont quelques-unes seront aussi corrigées, d'autres pas. Heureusement, la faute la plus grave sera rectifiée. Figurez-vous que l'incipit original de Flaubert était double ! Ce distrait, digne de notre Gugusse atteint de scriptorrhée proverbiale, n'avait pu s'empêcher de commencer son roman par « un incipit de deux phrases » (p. 110), qui heureusement, après beaucoup de travail aboutira à un « incipit désormais unique » (p. 116). Il s'agit en fait de l'« incipit » du texte définitif, son premier alinéa.

      Voici maintenant la phrase ou le début de la phrase qui suivait l'incipit originel ou le véritable incipit de la rédaction pour l'étude de genèse : « Ils habitaient un château sur une montagne boisée, ensemble dans le paysage... » (les points de suspension sont de Pierre-Marc de Biasi, p. 108). Le fragment est réécrit « ils habitaient un château au milieu des bois, sur la pente d'une colline [dominant une large vallée] » et le fragment entre crochets dans cette citation est ensuite biffé. Non seulement « l'ensemble est musicalement désastreux » (p. 111), mais Pierre-Marc de Biasi lui-même voit vite que cette configuration topographique est « assez étrange » (p. 110), avant de comprendre qu'il y a là une localisation « un peu contradictoire », entre le sommet de la colline et le fond d'une vallée bientôt effacée, situation qui constitue « maintenant pour Flaubert une affaire essentielle qui engage le sens même de son récit » (p. 113). Pourquoi ? « Il vient de le découvrir en faisant évoluer sa description du château » (p. 113). Quoi donc ? « Tout se tient, mais le plus petit détail compte, et celui-ci n'est pas des moindres » (p. 113). Comme a l'habitude de le répéter Pierre-Marc de Biasi, « il n'est pas si rare » que les études littéraires, « à l'abri de la clôture du texte », si fameuse, « se trouvent en contradiction flagrante avec ce que nous disent les brouillons de l'oeuvre » (p. 85 et passim dans son oeuvre complète en cours). Ici, le cas est flagrant. Voilà pour les études littéraires un château à mi-pente d'une colline. Or, ce château, comme tous les châteaux, le Louvre, Versailles, Fontainebleau, enfin tous, ouvrez vos bandes dessinées, sont, tout comme l'était celui des parents de Julien, au sommet d'une montagne. Voilà ce qu'aucun lecteur ni spécialiste ne pouvaient savoir : le château avait dégringolé dans les manuscrits rédactionnels modernes de travail du sommet d'une montagne jusqu'à mi-pente d'une colline, risquant de s'écraser dans la vallée que Flaubert, dans un geste spontanée de sa plume salvatrice a eu la prudence de rayer. Résultat ? Laissons parler la CGMM : voilà le château entre Ciel et terre. Arrêté à mi-pente dans la dégringolade manuscrite, Pierre-Marc de Biasi peut reprendre son souffle et nous émouvoir profondément dans une des pages les mieux senties de son petit traité de CGMM (p. 120-121). Silence et recueillement. Dieu entre ici en scène. C'est pour dire, n'est-ce pas ?, car si le Seigneur n'apparaît qu'aux toutes dernières lignes du Texte clos et définitif de Flaubert, miraculeusement, c'est qu'il avait été mis en place depuis l'incipit, en secret, comme la CGMM permet de le découvrir, afin d'interpréter le Texte. Là, il faut un peu de concentration : situé en haut de la montagne, le château serait vu des hommes, mais dans la vallée, de Dieu, ou l'inverse peut-être, tandis qu'à mi-pente, comme on le « voit » dans les manuscrits rédactionnels modernes de travail, le château est vu à la fois d'en haut et d'en bas. « Il fallait qu'on puisse le voir en perspective, d'en bas, et tout aussi naturellement comme un plan, d'en haut » (p. 121). Interprétation de la CGMM : « Tout comme la vie de Julien devra être interprétable à la fois d'en haut, du point de vue de la Providence, et d'en bas, du point de vue de la clinique psychiatrique » (p. 121). Que viennent faire ici la Providence et la Clinique ? C'est très simple. En clinique psychiatrique aucun patient ne saurait attester de l'existence concrète d'un château, même avec le témoignage impuissant de la Providence, surtout un château fort jadis au sommet de la montagne, mais dégringolé depuis au milieu des bois où personne ne sauraient le voir, ni d'en bas ni d'en haut, sauf s'il ne commence à lire le conte dans la version définitive du Texte où persiste cette « anomalie » incroyable de la localisation « bizarre » de par « son caractère improbable : les châteaux forts sont ordinairement bâtis sur les hauteurs, en terrain découvert, rarement dans les bois et encore plus rarement sur la pente d'une colline... » (p. 120). Sauf Pierre-Marc de Biasi armé de la CGMM, seule capable d'expliquer,  e-x-p-l-i-q-u-e-r, le sens profond de la situation d'un château dans le texte définitif, « ce qui n'est pas si rare ».

Suite du compte rendu critique


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