L A   B R O U I L L O N N O L O G I E

TdM


Guy Laflèche, Université de Montréal

TGdM

Laflèche Grésillon Biasi Cerquiglini BIBLIOGRAPHIES

Table

1. Le manuscrit médiéval
et le Texte moderne

2. Le manuscrit médiéval
et le brouillon moderne

Le mirage des variantes
Éloge du texte sans variantes ni variorum

Présentation

  Maintenant qu'on s'est beaucoup amusé des sottises des adeptes patentés de la CGMM de l'Institut et avant de présenter l'analyse critique des travaux de genèse de Jeanne Goldin, il est bon d'évaluer tout ce qui a pu séduire et aussi ce qu'on doit pouvoir retenir des idées, des intuitions et des hypothèses de la soi-disant « critique génétique du manuscrit moderne ». Après tout, après trente ans de pratique, la CGMM pourrait bien avoir du bon et rien n'empêche de le chercher. On peut le faire très simplement à l'aide du compte rendu d'un petit bijou, l'essai de Bernard Cerquiglini, Éloge de la variante (Paris, Seuil, coll. « Des travaux », 1989, 130 p.).

  On sait déjà qu'on doit rejeter toutes les lubies des brouillonnologues qui s'ignorent, à commencer par leurs idées saugrenues sur les « brouillons » et les prétendus « manuscrits modernes ». Justement, Bernard Cerquiglini ne travaille ni sur des brouillons ni sur des manuscrits d'auteurs modernes, mais sur les oeuvres du Moyen Âge français et leurs manuscrits. Et pour nous changer des brillantes ignorances dont font preuve les adeptes de la CGMM et leur manuel sur les méthodes indispensables à la description de leur objet, l'étude bibliographique et la philologie sont bien connues et remarquablement maîtrisées par l'auteur de cet essai. Il nous propose d'ailleurs une « Histoire critique de la philologie » (c'est le sous-titre du livre).

  Avec lui, on pourra donc explorer le versant positif, si tel pouvait être le cas, de la pensée de la CGMM, l'adret qui justement l'inspire. C'est le Texte.


1. Le manuscrit médiéval et le Texte moderne

  Je commence par vous présenter le contenu de l'ouvrage, en insistant sur ses nombreuses qualités. Certes, voilà qui pourrait faire croire à un ouvrage sans défauts et ce serait bien le cas si, malheureusement, les adeptes de la CGMM de l'Institut n'y trouvaient avec raison une mise en scène originale de leurs idées et un exposé brillant de leurs conceptions théoriques, s'appliquant à l'époque pré-moderne par excellence, le Moyen Âge ! Comme si le Manuscrit moderne et son Texte (attention à la téléologie...) avaient trouvé leur preuve d'existence dans le Manuscrit « ancien » de notre Moyen Âge, où la convulsion des variantes correspondrait à l'épilepsie des ratures et des surcharges dans les brouillons de nos auteurs romantiques, une petite partie de nos écrivains qui, depuis le siècle dernier, ont conservé non sans masochisme toutes les preuves et les moindres reliques de la torture que fut pour eux l'écriture... Mais, sachons-le, le bel échafaudage, celui de Bernard Cerquiglini comme les autres, avant de s'effondrer, n'en est pas moins admirable, même si l'on s'arrête à penser que les théories les plus belles ne sont pas forcément les plus justes. Et qu'il est même assez rare qu'elles le soient lorsqu'elles sont trop séduisantes.

  Question de beauté, tout est pétillant dans l'Éloge de Bernard Cerquiglini. On aimerait tous être sa variante, tant il écrit bien. Une expression concise, un vocabulaire précis, avec un bonheur de la création lexicale (la variance de l'oeuvre médiévale est proprement figée par une philologie française que Gaston Paris lahcmannise plus encore que Lachmann); une originale syntaxe elliptique et rebondissante, un sens de la formule, avec un art de l'image et un humour de la mise en scène, qui peut être assassin : « La philologie est une pensée bourgeoise, paternaliste et hygiénistes de la famille, qui chérit la filiation, pourchasse l'adultère, s'effraie de la contamination » (p. 76). Cela donne un ouvrage composé avec beaucoup de rigueur, un livre qui se lit avec entrain, alors qu'il traite d'un pauvre petit sujet, une histoire de variantes (Bernard Cerquiglini fera encore mieux, avec toujours plus de verve, un grand livre sur l'accent circonflexe !, l'Accent du souvenir, Paris, Minuit, 1995). Tandis que sa matière est de l'ordre de l'explication de texte dans les cours universitaires. La variante, d'ailleurs, est une chose qui nourrit les mémoires et les thèses, fort savante, et réputée ennuyante. Or on se retrouve avec un récit d'épouvante où les malheureux manuscrits de langue romane, minutieusement orchestrés en variations pour plumes et encriers, sont pris d'assaut d'abord par les imprimeurs et ensuite par les philologues qui sont parvenus à les robotiser, les transformant en texte. Le récit prend même des allures de roman policier : Marie de France, nom proprement inventé par des philologues en quête d'auteurs, serait probablement la couverture de trois Marie, tandis que Perceval de Chrétien de Troie est en fait deux oeuvres, T et A, de styles très différents, et la Chanson de Roland, une bonne dizaine d'oeuvres de ce nom ! Et ce n'est pas tout. Les déclinaisons de l'ancien français que vous avez apprises au collège, avec leurs cas sujets et leurs cas régimes, eh bien ! oubliez cela, c'est une autre invention des philologues. Éloge de la variante vaut un roman (qu'on imagine sur le modèle du titre d'Umberto Eco, « Au nom de la variante », tandis que l'auteur nous écrira plus tard le Roman de l'orthographe).

Le preux chevalier à la variante

  Présupposés et définitions. La variante. Soit un groupe de manuscrits et/ou un ensemble de livres qui présentent diverses copies, versions ou tirages du texte d'une oeuvre. On appelle variante tout ce qui varie sur un point donné du texte entre ces diverses variations. Ce sont les différences. L'accord ou le genre d'une forme, un mot (une variante lexicale), un groupe de mots ou un fragment, l'ordre des mots, un signe de ponctuation, une tournure syntaxique comme l'articulation de deux propositions. Ces variations peuvent être des soustractions, des additions ou des transformations. Le résultat d'une variation est deux variantes. Sauf dans le cas des fautes, lapsus et coquilles. Que ces fautes soient ou non significatives (aient du sens ou en produisent, à commencer par désigner les mauvais copistes et les mauvais typographes), les corrections produisent des « variantes » qui n'ont pas leurs pareilles, en quelque sorte. Le mot variante a un synonyme savant, c'est la leçon (de lectio, lecture, ce qui est lu dans une version). On utilise généralement les deux mots comme Bernard Cerquiglini dans son livre : on dit que les variantes sont les leçons non retenues par un éditeur. Ce sont celles qu'on trouvera en marge d'un texte, en note ou en appendice d'un livre.

  L'Éloge de la variante, ce sera l'éloge de la variation, mais également l'occasion de blâmer l'institution littéraire pour la marginalisation des variantes. Les choses se passent probablement de la manière suivante. Bernard Cerquiglini nous dira si elle est juste. C'est en 1981 que celui-ci fait paraître la version abrégée de sa thèse de doctorat d'État (1979), la Parole médiévale (Paris, Minuit), qui étudie les structures du style direct (la parole rapportée) dans les romans en vers et en prose du Moyen Âge, à partir du corpus des versions du Roman du Graal de Robert de Boron (c'est du moins l'auteur du roman en vers original). Par ailleurs, Bernard Cerquiglini édite lui-même l'une des trois versions en prose du Roman du Graal (Paris, U.G.E., coll. « 10/18 », 1981), celle du manuscrit de Modène, avec la traduction des passages difficiles ajoutée entre crochets dans le corps du texte. Alors que sa thèse étudie toutes les variations des manuscrits sur la question à l'étude (mais sans les hiérarchiser ou leur supposer de filiation), son édition présente au contraire le texte intégral d'une version et d'une seule, sans apparat critique, donc sans « leçons non retenues », sans variantes. Résultat ? Dans les deux cas, contradictoirement, Bernard cerquiglini innove, soit en étudiant essentiellement le jeu des variantes dans sa thèse, soit en ne les désignant pas dans son édition. D'où, probablement, la rédaction de l'Éloge. Mais peu importe la genèse de l'ouvrage, le résultat tient de la « génétique » : « L'intérêt actuel pour la trace manuscrite, pour le frayage de l'expression, l'attention minutieuse portée à la préparation de l'oeuvre ainsi qu'au précaire de l'écriture traduisent quelque impatience devant le texte écrit » (p. 10).

La thèse du Texte (imprimé)

  La philologie, l'analyse globale du texte littéraire, ou si l'on veut l'analyse littéraire de la grammaire ou de la langue d'un texte, car rien n'est plus difficile à définir que la philologie, conduit souvent (c'est la tentation philologique à laquelle Bernard Cerquiglini n'a pas résisté, comme on vient de le voir), à l'édition. C'est l'édition philologique du texte et de ses variantes. À ce moment précis, Bernard Cerquiglini introduit sa thèse avec une majuscule : le Texte. Du coup, toute la mythologie de la CGMM entre en scène, dans un rôle écrit précisément pour elle. « Le Texte, la Presses industrielle et la Modernité ne font qu'un » (p. 11). La thèse n'est pourtant qu'une simple règle de trois. Ainsi que la CGMM oppose le Manuscrit moderne au Texte, il s'agit tout bonnement d'opposer nos manuscrits du Moyen Âge... à leurs éditions modernes, ce qui permet la magistrale opposition du Manuscrit au Texte moderne. Si l'opposition n'est pas la même, bien entendu, et si la modernité est passée subrepticement du dénominateur assez commun au numérateur, le théoricien pose l'équation dans une perspective historique. Le Texte, produit de l'imprimerie, du XVIe au XIXe siècle, légalisé avec la signature du bon à tirer (le dernier trait manuscrit du rédacteur), est le résultat de deux histoires convergentes, celle de l'imprimerie qui produit le texte imprimé, bien sûr, mais aussi celle de la philologie qui édite, dans ce carcan, l'oeuvre médiévale mouvante. Total de l'addition: le Texte moderne. Voilà comment de nos jours l'oeuvre cesse brutalement de se développer, comment on se refuse à tenir compte d'une écriture en mouvement à travers les versions manuscrites d'une oeuvre, le Roman du graal par exemple, comment enfin on peut figer l'oeuvre dans un Texte qui, s'agissant du Moyen Âge, la contredit absolument.

  Si la publication peut être encore aujourd'hui, heureusement, l'objet de maintes rédactions préliminaires, qui toutes s'arrêtent avec elle, il n'est pas nécessaire d'être un génie de la génétique pour comprendre que tel ne pouvait pas être le cas avant la dea ex machina de Gutenberg, la déesse en question étant elle-même une machine, la presse. La thèse de Bernard Cerquiglini va dès lors de soi : « La génétique littéraire [c'est la CGMM] est fort représentative de la conception moderne du texte », c'est-à-dire post-moderne, celle qui nous est aujourd'hui familière, celle qui refuse la dictature du Texte imprimé; « elle explore l'activité d'écriture polymorphe qui précède le geste ultime de la main, par lequel la conformité de l'épreuve est souverainement attestée, et est permise, mais sans intervention possible, la reproduction. Le bon à tirer sépare l'écriture du texte, l'écrivant et l'auteur, la liberté et le droit; ligne de faîte du processus littéraire, dont la génétique sonde l'ubac, toujours plus ténébreux et profond » (p. 19). Les caractères, c'est le mot juste, du texte imprimé correspondent à la « fixation » (p. 19) de l'oeuvre, à l'« immobilisme » (p. 20) du texte « conforme et définitif » (p. 19), « immuable » (p. 22), « unique » (passim) dans tous ses exemplaires. Or cette notion moderne qui nous est toute naturelle, puisque nous avons mis trois siècles à l'intérioriser, et qui n'a pas d'avenir, s'oppose tout simplement à l'écriture, qui, elle, a une histoire plurimillénaire et qui se voit contrainte par les exigences artificielles de la machine. Le texte imprimé qui fige depuis peu l'écriture nous paralyse la main, l'esprit.

  Paradoxalement, « la lecture qu'offre l'analyse génétique n'est plus seulement la reconstruction cohérente d'un des sens de l'oeuvre, elle participe concrètement à en établir la lettre » (p. 10). C'est la guerre des jeunes généticiens contre les vieux philologues. Les premiers se battent à mains nues, comme jadis les scribes. Entre les mains des philologues, la loi du texte aura été une arme criminelle à découper les manuscrits. Première victime : la variante. Victime d'autant plus significative qu'on ne peut même plus la lire.

Dea ex machina : l'imprimerie

  Chapitre premier ou chapitre préliminaire, histoire de l'imprimerie (p. 15-29). Cet essai consiste à caractériser ce que la machine produit. La presse imprime le texte, un objet uniforme et sans variation, contrairement aux copies des scribes. Mais la presse produit un objet économique (moins cher et partant plus profitable au capital industriel et commercial que les manuscrits); un objet juridique, puisqu'un rédacteur, un imprimeur et un libraire doivent se partager légalement des profits et pertes; c'est cet objet juridique qui donne naissance à la propriété intellectuelle : avec le droit d'auteur, la notion même d'auteur, apparue vers le XIVe siècle, prend pouvoir légal (les Grecs et les Romains n'avaient pas d'auteurs ?). Et tout cela, ne l'oublions pas, est le produit d'une machine.

  Bernard Cerquiglini choisit d'illustrer les annales de cette histoire à l'aide de deux situations opposées : d'abord la place de l'auteur de plus en plus réduite dans l'atelier d'imprimerie, voire dans le processus de l'impression (c'est à son domicile que l'auteur reverra finalement le dernier jeu d'épreuves sur lequel il signera le bon à tirer), ensuite la place du nom de l'auteur sur la page de titre des livres. Cet exposé passionnant nous invite à relire les ouvrages de Percy Simpson, de Hans Widmann et d'Elizabeth Eisenstein dans la perspective de la CGMM (dont un seul théoricien est cité dans tout l'ouvrage, Louis Hay, p. 23) : c'est la mise en place du Texte moderne.

La philologie

  Restait à faire du manuscrit médiéval un Texte moderne. Ce sera l'affaire de la philologie. Pour ceux qui n'ont jamais suivi les cours d'histoire de la philologie et les exposés méthodologiques qui s'en donnent dans les classes de lettres de toute bonne université, le coeur du livre de Bernard Cerquiglini risque de leur communiquer la passion de l'édition, le goût de lire et de relire les « Classiques français du Moyen Âge » non seulement pour les oeuvres, mais pour confronter les éditions qu'on en a données. Avec ce haut lieu des controverses et des polémiques, il n'est pas trop difficile d'en faire un récit passionnant. Mais pour tous ceux qui sont déjà intéressés par ces questions, les trois chapitres que l'essai consacre à ces rebondissements seront bien plus qu'un aide-mémoire. Une vivifiante reconstruction, puisqu'il s'agit de prouver que le lachmannisme aura été en domaine français, de Gaston Paris à Joseph Bédier, la disparition élocutoire de la variante. Des manuscrits médiévaux mouvant, vivant, on aura produit des Textes modernes, c'est-à-dire des dinosaures platement figés dans le grand hall d'entrée de la littérature française. Alors même qu'on avait sous les yeux la magie d'un Steven Spielberg, on nous tirait le portrait de l'oeuvre dans un éclair de magnésium. La variance s'en perdait du même coup, bien entendu. Le texte modernisé, le Texte moderne de l'oeuvre éditée par Gaston Paris, lui-même dinosaure homologué, n'a rien à voir avec un rajeunissement, bien au contraire : dans la « stabilité close du texte moderne » (p. 57), le texte mouvant du manuscrit roman est brutalement renvoyé à la préhistoire de la langue française; c'est un texte fautif et lacunaire. Un véritable brouillon.

  Toute l'« Histoire critique de la philologie » repose sur une découverte qui aura beaucoup d'importance dans les recherches suivantes de Bernard Cerquiglini. L'histoire révisée de l'écriture du français et la définition de cette écriture dans son opposition avec ce qui, pourtant, la manifeste, le texte imprimé.

L'écriture et la naissance du français

  Les linguistes, ceux dont les travaux aboutiront au Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure, auront réussi à mettre en place le structuralisme non seulement en détachant les langues de leur grammaire, mais plus encore de leur écriture, considérée comme un simple code de transcription. Du même mouvement, la « langue parlée » a pris la vedette, en réaction contre les grammaires du bon usage qui était depuis notre XVIIe siècle celui des bons écrivains. Nouvelle réaction vraiment justifiée de Bernard Cerquiglini : la Naissance du français (ce sera le titre de son « Que sais-je ? », Paris, P.U.F., 1991, puis une part importante du Roman de l'orthographe, Paris, Hatier, 1996, qui ignore pourtant complètement l'imprimerie : l'orthographe avant Furetière ?), la naissance du français, donc, c'est l'écriture du français. Lorsque les lettrés du IXe siècle vont mettre par écrit pour la première fois une langue romane, ils vont lui délivrer du même coup son certificat de naissance : ils la nomment, puis surtout l'analysent (du XIe au XIIe siècle) et ainsi lui donnent forme, vie. Il n'en va certainement pas de même de toutes les langues du monde (et en cela il ne fait pas de doute que la théorie de Cerquiglini est à la fois le paradoxe d'un provocateur et la réaction d'un bon observateur de la naissance des langues romanes).

  Ça s'écrit comme ça se prononce ? La codification du français dans l'alphabet latin ne saurait avoir été une simple transcription de la langue orale. L'écriture d'une langue analphabète correspond rigoureusement à ce que les linguistes appellent une analyse en constituants immédiats (son découpage syntagmatique), puis au classement implicite des formes de ses phrases minimales et de leurs expansions (c'est la grammaire transformationnelle ou générative). Par ailleurs, dès qu'on analyse une langue en l'écrivant, on en crée une autre, la langue écrite... On sait depuis longtemps que la langue orale et la langue écrite sont deux systèmes qui s'influencent mutuellement, mais qui n'obéissent pas toujours aux mêmes règles, chacune ayant ses dictionnaires et ses grammaires propres, sa morphologie et sa syntaxe notamment.

Critique de la philologie

  Il suffisait certainement d'appliquer cette analyse aux manuscrits français du Moyen Âge pour présenter une critique originale et efficace des présupposés de la philologie romane. Il n'est pas nécessaire pour notre propos de résumer l'exposé historique et méthodologique qui amène l'auteur à nous proposer de « tourner la page », comme le porte le titre du cinquième et dernier chapitre de l'Éloge où la conclusion est attendue : « On comprend enfin », après l'étude morpho-syntaxique d'une phrase de la Conquête de Constantinople de Geoffroy de Villehardouin éditée par Edmond Faral, « on comprend enfin ce qui fonde l'apparat critique, et qui se maintient parfaitement, de Karl Lachmann à Joseph Bédier et ses actuels successeurs. Par sa disposition, par son fonctionnement, l'apparat critique conjoint le mode de pensée de la linguistique historique (la variante est le mot, une forme isolée) et la volonté textuaire de donner à lire un texte stable et unique, en faisant éclater, en éparpillant la textualité qui l'entoure (la variante est du non textuel) » (p. 111). Si l'auteur par là vise la question de la dimension des variantes, sa conclusion a une portée bien plus générale, mais elle est finalement peu concluante, sinon fausse, étant donné que c'est l'édition philologique d'Edmond Feral, avec ses variantes, qui lui a permis de mener son analyse de la variation dans la Conquête de Constantinople !

  Pourtant, je n'ai absolument rien à reprocher à l'« Histoire critique de la philologie » menée jusqu'ici dans l'Éloge de la variante. Je ne suis pas de ceux qui croient à la « critique constructive ». Vraiment pas. En mettant au jour les présupposés cachés, les contradictions et les faiblesses de l'édition philologique, Bernard Cerquiglini a vaguement en tête, mais c'est déjà beaucoup, l'édition hypertextuelle (html) de la télématique telle qu'elle se pratique alors depuis une décennie peut-être sur Internet et telle qu'on commence à la mettre au point sur disque multi-média. Même si le médium n'est qu'évoqué en introduction, jamais rappelé au cours de l'analyse, c'est la conclusion virtuelle à laquelle aboutit tout l'ouvrage (dans la seconde moitié du dernier chapitre). Si « la variance de l'oeuvre médiévale est son caractère premier » (p. 111), alors « sur l'écran de l'ordinateur, apparaissent les linéaments d'une philologie post-textuaire » (p. 115-116), non seulement avec la possibilité d'avoir à l'écran toute les données d'une oeuvre (la photographie et la transcription de tous ses manuscrits, ses dictionnaires et ses concordances et une banque complète des données critiques, au fil de l'analyse philologique et par tranche du savoir), mais surtout le « jeu de la redite et du retour, de la reprise et du changement qu'est l'écriture médiévale » (p. 114).

  Si l'on croyait comme moi que l'édition philologique mettaient déjà tout cela entre les mains des lecteurs, l'essai n'en a pas moins beaucoup plus de portée encore que sa conclusion. Celle-ci, en particulier, toute simple : admettons que l'oeuvre médiévale de langue française n'existe, virtuellement, qu'à l'horizon, jamais perçue qu'à travers une symphonie de ses parties, de leurs versions, avec chacune ses variantes, alors c'est l'éditeur qui doit disparaître et c'est le lecteur qui doit pouvoir éditer (sur papier ou sur écran) l'oeuvre telle qu'il veut la lire. Il suffit pour cela d'accumuler et d'ordonner l'information, avec imagination et intelligence, pour que le lecteur puisse éditer en connaissance de cause la Chanson de Roland. Puisqu'on n'en aura probablement jamais le texte (si tel était le cas), alors aussi bien profiter de l'occasion pour produire le texte de l'oeuvre à son goût. En tout cas, grâce au merveilleux petit essai de Bernard Cerquiglini, on aura peut-être saisi une idée vraiment nouvelle : lire une oeuvre médiévale, c'est l'éditer, et le lecteur n'a aucune raison de laisser ce soin à un autre.

2. Le manuscrit médiéval et le brouillon moderne

  Si l'« Histoire critique de la philologie » est une remarquable réussite, l'Éloge de la variante qui l'enrobe est en revanche un échec retentissant, propre à discréditer tout l'essai. Bernard Cerquiglini a tout faux d'un bout à l'autre. Lui qui ne manque pas d'esprit critique pour les dinosaures de la philologie en est totalement dépourvu vis-à-vis des présupposés, des truismes et des platitude des adeptes de la « critique génétique du manuscrit moderne », qu'il prend soin de ne jamais nommer toutefois, mais qu'il recopie et imite jusque dans leurs tournures de style.

  De ce point de vue, sans pouvoir malheureusement donner lieu à un sottisier d'humour blanc, tout le troisième chapitre de l'essai, « L'excès joyeux » (p. 55-69), est assez bien réussi et parfois même hilarant, notamment dans la longue parenthèse où Bernard Cerquiglini imagine « l'effroi du public cultivé anglo-saxon ouvrant l'une des éditions de Shakespeare que procurent les allègres partisans de la New Bibliography » (p. 63). On croirait la réflexion sortie tout droit des carnets d'Almuth Grésillon, tant elle est inattendue sous sa plume. D'abord ce n'est pas une édition critique doublée d'une étude bibliographique qui peut effrayer un Anglo-saxon, même du West-Island de Montréal. Ensuite, plus grave, toutes les oeuvres de Shakespeare sont imprimées et non manuscrites... Oups ! Et n'allons pas penser, en se plaçant dans la perspective de l'Éloge, que le Texte moderne, qui serait l'aboutissement de trois siècles d'imprimerie, ne serait pas encore tout à fait en place avec l'impression d'Hamlet, dont les tirages vaudraient pour des manuscrits. L'étude bibliographique, qui n'est pas forcément anglo-saxonne (celle-là, c'était la New Bibliography, à laquelle personne ne donne plus son nom sans la dater : 1935-1945 !), montre aisément que les impressions du XIXe siècle varient tout autant, celle du Père Goriot par exemple, et même beaucoup plus, les versions, les éditions et les tirages étant incomparablement plus nombreux et variés, passant de la parution en feuilleton à toute une série de collections de livres, notamment avec la littérature industrielle née de la grande presse moderne depuis le début du siècle. On met probablement plus de temps à colliger le moindre Simenon que n'importe quelle pièce de Molière. Alors imaginez avec un Balzac. Mais alors d'où sort donc cette idée complètement fausse que le Texte moderne soit unique et immuable grâce à l'imprimerie ?

  Tout droit des fabulations de la CGMM, bien entendu. Le texte imprimé (réputé figé) serait l'aboutissement d'un nombre fantastique de notes, de brouillons toujours recorrigés, puis de manuscrits qu'on n'arrête pas de mettre au point et de refaire. Il faut souvent deux ou trois classeurs de l'Institut pour ranger les archives du roman que vous placez très modestement en édition de poche dans votre bibliothèque. Et on n'a pas idée de toutes les variantes qui se trouvent enfermées dans ces classeurs. Et je ne caricature nullement. Ou c'est Bernard Cerquiglini qui parodie la pensée des brouillonnologues en se l'appropriant pour décrire la variance manuscrite et l'invariant imprimé décrété « texte » : « Ce texte, c'est la Bible, parole de Dieu, immuable, que l'on peut certes gloser mais non pas récrire. Énoncé stable et fini, structure close : textus (participe passé de textere) est ce qui a été tissé, tressé, entrelacé, construit; c'est une trame. Forme accomplie du verbe tisser, textus possède une connotation de fixité, de complétude structurelle à laquelle la pensée textuaire [sic] donnera une pleine vigueur sémantique, c'est-à-dire dénotative » (p. 59).

Le fait main contre le prêt-à-empocher ?

  Le chapitre s'ouvre sur un éloge de la CGMM (qui aurait « quelque peu miné la stabilité close du texte moderne », p. 57), puis reprend et développe ces idées. Elles sont fausses, même sous la belle plume de Bernard Cerquiglini, où elles sont même doublement fausses. D'une part ce n'est pas vrai que le texte imprimé ne varie pas, comme on va le voir, notamment parce qu'un texte n'est jamais, absolument jamais parfaitement bien imprimé, même et surtout de nos jours. Ensuite parce que Bernard Cerquiglini reporte sur les manuscrits médiévaux ce que les adeptes de la CGMM de l'Institut disent des brouillons. Or ces manuscrits correspondent très exactement à nos textes imprimés. Si l'auteur prétendait avoir voulu désigner les exemplaires d'un tirage comme étant sans variations, ce n'en serait pas moins faux. C'est une rêverie toute imprégnée du capitalisme marchand à rebours que de tenter de faire croire que ce qui est fait main est toujours plus varié que les produits de l'industrie. « Ah ! la confection, mon ami, quelle décadence. Le livre imprimé, du genre 10/18, c'est du prêt-à-empocher. Le malheur d'un honnête travailleur de l'Institut. Le manuscrit, lui, ah! c'était la belle époque, celle de l'amour courtois, mon vieux!, il était fait sur mesure... ».

  Il faut au contraire reconnaître les qualités « industrielle » de l'artisanat. Pourtant l'imprimerie reste encore aujourd'hui proche de l'artisanat, en dehors de la littérature industrielle. Bernard Cerquiglini dit lui-même (p. 19) que les ateliers de manuscrits (les scriptoria) produisaient des ouvrages de bien meilleures qualités que les premières imprimeries. Bien plus. Les fautes et lapsus des copistes peuvent se comparer aux coquilles tout aussi nombreuses de la composition typographique moderne, mais les transformations du texte dans le travail à la chaîne qui conduit à l'impression des livres est sans commune mesure. Les corrections en cours de composition, puis sur les jeux d'épreuves, les corrections sous presse, les corrections sur la feuille d'imprimerie, les cartons et les papillons, la variance du texte imprimé est d'autant plus importante que les exemplaires sont produits et reproduits en grand nombre, puis en plusieurs tirages et nombreuses éditions. Grosso modo, du point de vue du résultat, on a de bons ou de mauvais manuscrits, plus ou moins nombreux; par contre, les livres s'améliorent ou se détériorent (selon qu'il s'agit, par exemple, d'un recueil de poésies novateur ou d'un roman populaire), se transforment en cours de fabrication, mais les exemplaires qui transportent ces variations sont eux, bien souvent, innombrables. Il faut être un brouillonnologue qui s'ignore pour poser le texte imprimé comme « fixé définitivement dans les limites bidimensionnelles de la page, infiniment reproductible dans son intégrité. Valeur suprême d'un texte qui, accessible à tous dans l'état où le voulut l'ultime main écrivante qui le confia à la presse, fait désormais référence et autorité » (p. 18). La fixation, ici, n'est certainement pas celle que l'on pense. Voilà le syndrome du texte définitif de la CGMM, rien de plus.

Éditer n'est pas nécessairement imprimer !

  Non, un peu plus. Reporter dans l'histoire ce que les adeptes de la CGMM fantasment dans l'ordre de la rédaction n'est pas sans conséquence. C'est imaginer les auteurs, les rédacteurs, les scribes et les copistes préparant les oeuvres médiévales pour l'imprimerie (où les ont finalement destinées les philologues éditeurs). Il s'agit là d'une grave méconnaissance aussi bien de l'imprimerie que de l'édition, et surtout de leur différence radicale en dépit de leurs nombreuses interférences. Deux fautes et bien des faussetés.

  La première faute est assez attendue des étudiants et chercheurs auxquels on n'a jamais encore parlé des études de Marchall McLuhan. Absolument nulle part dans l'oeuvre complète à ce jour de Bernard Cerquiglini vous ne verrez la moindre allusion aux résultats simples et fondamentaux pour nous du théoricien des moyens de communication de masse, de l'imprimé à la télématique. Alors même que les travaux du philologue s'appuient justement sur l'écriture, puis sur le passage du manuscrit à l'imprimé, il est pour le moins dommage qu'il n'utilise jamais les concepts de la Galaxie Gutenberg (1962). Typographie et mise en page, la plus simple et la plus importante de toutes les caractéristiques de l'imprimé porte, croyez-le ou non !, sur la lecture. Qu'est-ce que l'imprimé, qu'est-ce que le livre ? L'essentiel ne se trouve ni dans ses causes et ni dans ses effets, tous aléatoires et secondaires de ce point de vue, bien qu'il existe incontestablement une technologie, une économie et une législation du livre. Le livre est un livre, un objet matériel, peut-être, mais d'abord tout simplement un mécanisme de communication. Et c'est du même coup une source d'information. Le livre est destiné à la lecture ou parfois à la consultation, contrairement à la « mosaïque » de la Galaxie Marconie, depuis la télévision jusqu'aux disques multimédia.

  La révolution Gutenberg, c'est d'abord et avant tout une systématisation des règles « alphabétiques » mises en place depuis des siècles par les copistes. Le dessin uniforme des caractères, leur distribution sur la ligne et sur la page, avec un paratexte qui s'uniformise au point où il devient possible de désigner une « page » dans un texte, c'est-à-dire la page du livre d'une édition, ses lignes et ses notes. En moins de deux siècles l'imprimerie aura aussi uniformisé la ponctuation et l'orthographe (la machine, en particulier, facilite la production des dictionnaires et des concordances qui, à leur tour, permettent une production plus automatique de cet aspect des textes), de sorte que ce que l'on appelle aujourd'hui l'orthographe du français naît précisément avec la parution du dictionnaire d'Antoine Furetière, parution posthume, 1690, quatre ans avant la première édition du dictionnaire de l'Académie, battu d'avance par son franc-tireur démissionnaire qui impose encore aujourd'hui sa « norme », celle du succès d'imprimerie que fut son ouvrage en trois tomes. Bref, le résultat le plus important du texte imprimé, bien avant de compter un plus grand nombre d'exemplaires à un meilleurs prix, c'est évidemment la qualité de la lecture. Et la première, c'est souvent et simplement sa vitesse, la lecture rapide étant le produit de la régularité du texte imprimé, rien de plus.

Imprimer, c'est nécessairement éditer !

  Voilà qui fait une différence énorme entre le manuscrit médiéval et l'imprimé moderne, cela ne fait aucun doute. Rien à voir cependant avec la différence de nature entre le brouillon et le manuscrit, qu'il s'agisse du manuscrit médiéval (qui reste tel) ou du manuscrit moderne (celui que l'on destine à l'imprimerie) et que l'on reproduit par copie ou à la machine. De ce point de vue, en effet, il y a une notion évidente qui échappe complètement à l'essai de Bernard Cerquiglini, me semble-t-il. Le fait qu'un manuscrit soit un équivalent approché non pas d'un texte imprimé (auquel il s'opposerait par ses multiples variations), mais bien du texte édité, qui était copié au Moyen Âge et qu'on imprime ensuite. Nous voilà, bien sûr, avec toute une histoire de l'édition sur les bras. Mais cela nous interdit d'inclure une critique de l'édition philologique dans la trame d'une toute autre aventure, celle de l'écriture et de la rédaction. Si l'on rédige pour être lu, si l'on écrit pour être copié ou imprimé, alors entre les deux, entre la rédaction et la lecture, il faut être édité et diffusé, ne serait-ce que par le premier correspondant de la lettre circulaire.

  C'est la deuxième faute originelle de Bernard Cerquiglini. Il l'emprunte bien sûr aux ignorances des adeptes de la CGMM qui croientqu'on imprime des brouillons (leurs fameux « manuscrits modernes ») pour en faire des textes. Qu'on les imprime. Les brouillonnologues n'ont jamais pensé que si l'on imprime des manuscrits (et non des brouillons), les textes, eux, sont édités, aussi peu que ce soit, à la rigueur par un libraire-imprimeur, voire par un imprimeur qui se passe d'éditeur ! Par un scribe médiéval aussi, bien sûr. À ce propos, Bernard Cerquiglini est vraiment l'arroseur arrosé lorsqu'il se moque des philologues, comme Joseph Bédier, qui ont finalement compris qu'une bonne part des versions manuscrites des textes médiévaux (et aussi une bonne part de chacune de ces versions) correspond tout simplement à ce que l'é-d-i-t-i-o-n deviendra (sous la double pression de la Renaissance et de l'imprimerie). Avec Joseph Bédier, « tout se passe comme si l'édition, pour l'essentiel, avait été procurée dès le Moyen Âge, le philologue se contentant de corriger, avec une prudence explicitée, les éventuelles bévues » (p. 101). Or c'est exactement cela et l'ironie ici est celle du plat ricanement : « la langue en est belle et lisse, la tenue aimable et distinguée, rien n'en dépasse, rien ne surprend », bref les manuscrits du scribe Guiot ne sont pas de la main d'un convulsif préfigurant nos brouillons d'écrivains épileptiques modernes, « c'est un bon manuscrit, continue-t-il d'ironiser, c'est une bonne édition » (p. 101). Un bon manuscrit, voilà qui n'est pas trop conforme à sa mythologie : « la variance de l'oeuvre médiévale est son caractère premier » (p. 111).

Histoire critique de l'édition

  Autant l'idée peut paraître stimulante, comme on l'a vu, autant elle est en réalité fausse et irresponsable, s'agissant d'une histoire de l'édition. C'est à la Renaissance, au XVe siècle en Italie, au XVIe siècle en France et en Angleterre, que les Humanistes commencent à rechercher les textes authentiques. Érasme et Montaigne ne se contentent plus des textes grecs, latins, hébreux vaguement attribués. Bien avant eux, Jérôme, père de l'Église latine, a établi la Vulgate, après eux, les Bollandistes seront les premiers à établir les textes authentiques. En effet la première révolution philologique (dont l'histoire commence quelques siècles avant l'édition de la Chanson de Roland de Francique Michel), la seconde étape du travail philologique aujourd'hui encore, après la recherche des textes authentiques (datation et attribution), c'est la confrontation des versions. À l'édition documentaire succède l'établissement critique. Les généralisations de la CGMM sur ce point, il faut le dire et le redire, sont des affirmations irresponsables. L'Occident a mis près de cinq siècles, après leurs lointains précurseurs grecs et latins, à mettre au point la notion moderne de texte authentique et sûr.

  Le texte, c'est la lettre de la Bible et du Code civil, la lettre des ouvrages et des oeuvres. On peut bien s'amuser à renverser la perspective et prétendre que l'édition moderne, celle qui commence véritablement avec les Bollandistes, fige le Texte, alors que le foisonnement des Légendes dorées était si amusant, mais il serait bon de ne pas oublier que l'on amuse ses lecteurs. Sinon on les abuse.

  S'il est vrai que l'oeuvre médiévale romane ne peut être établie qu'au sacrifice de potentialités également probables et qu'on ne saurait l'éditer sans forcément la trahir, alors on dira les choses plus justement, quoique moins joliment qu'avec le bonheur de la variance, en présentant le dossier philologique d'une oeuvre dont le texte ne peut être établi, du moins dans les limites du matériel et des connaissances dont nous disposons actuellement. Et il serait sage, Bernard Cerquiglini devrait s'en douter, de n'en faire ni un « caractère intrinsèque » de l'oeuvre médiévale et encore moins une de ses qualités fondamentales. Une caractéristique, peut-être, de sa diffusion, propre à nous apprendre la méfiance des oeuvres dont on a établi le texte de force, de manière aussi fantaisiste que peu autorisée, avec des méthodes, des règles et des procédures sans commune mesure avec la réalité. Certes, mais dans ce cas, l'éloge de la variante s'applique aux oeuvres sans texte assuré. Un moindre mal, si je ne me trompe pas. Autrement, il n'y a aucune raison de renier un demi-millénaire de travail, d'honnêteté intellectuelle et de plaisir du texte, celui qu'on trouve heureusement sans variantes ni variorum, en une seule version, l'oeuvre datée, authentifiée et attribuée, le texte bien établi, soigneusement édité, largement accessible sous plusieurs formes, souvent étudié de plusieurs points de vue, largement commenté, connu de vastes et de nombreux publics. N'y a-t-il pas quelque chose de maladif à faire l'éloge des textes problématiques aux dizaines d'états fautifs, aux milles coquilles et bizarreries souvent insignifiantes ? Il faut donc faire l'éloge du texte et laisser aux adeptes de la CGMM le mirage des variantes.

Les enseignements du structuralisme

  S'il y a une seconde leçon à tirer de la rhétorique de cet essai travestissant en brouillon moderne le manuscrit médiéval, elle concerne l'ignorance. Non pas celle de Bernard Cerquiglini, mais les ignorances de la CGMM. L'ignorance des enseignements du structuralisme (1915-1965), c'est-à-dire de l'étude scientifique de la langue et du langage, des langues et des structures discursives, qui avait complètement renouvelé les études littéraires en moins d'une décennie (1965-1975). Troubetzkoy, Saussure, Martinet, Benveniste et Jakobson, les formalistes français à leur suite, ne peuvent pas avoir donné lieu à une fabuleuse science du Texte définitif, comme le prétendent les adeptes de la CGMM qui, bien sûr, ignorent tous leurs travaux, alors même qu'ils « théorisent » un objet (d'étude) destiné à nourrir cette ignorance même. Nous sommes au principe de la genèse de la CGMM. C'est la seule hypothèse propre à expliquer une dynamique intellectuelle qui a généré un objet d'étude, l'avant-texte, sans autre effets et donc sans autres fins que de nier (et non de compléter ou de prolonger) l'étude structurale des textes -- alors même que ces méthodes renouvelaient complètement les études de genèse (dont la CGMM, on le sait, ignore tout, comme on le voit à son manuel). Ainsi naît l'opposition complètement artificielle du Manuscrit moderne et du Texte moderne. Une réussite hallucinante, si l'on pense qu'elle se maintient depuis trente ans !

  Et que Bernard Cerquiglini en a été victime. OR le Texte moderne n'a jamais existé (il représente simplement le rejet des méthodes scientifiques du structuralisme). OR le Manuscrit moderne, c'est simplement, pour l'essentiel, le brouillon. En clair, DONC, c'est la CGMM contre le structuralisme. La CGMM aura consisté à inventer une pseudo-science pour de pseudo-savants. Des fonctionnaires littéraires trop heureux de pouvoir justifier leur ignorance active du structuralisme. La preuve se trouve précisément dans la majeure de notre syllogisme, qui est un fait absolument incontestable, soit l'invention du Texte. La mineure du syllogisme, c'est l'invention du Manuscrit : il fallait un objet non structuré propre à échapper au structuralisme. Le brouillon. Mais sans le nommer, puisque de toute évidence il ne s'agit pas non plus d'en faire l'objet d'une étude scientifique, par conséquent d'une étude structurale, d'une science, la brouillonnologie ! Cet « objet » anti-scientifique, c'est le « manuscrit moderne ».

  Dès lors, l'imposture n'est pas sans enseignement. Il est heureux que le structuralisme ne soit plus victime d'un effet de mode et confondu avec une idéologie, puisqu'on peut aujourd'hui très simplement prendre acte de ceux qui en connaissent comme de ceux qui en ignorent les acquis. Après trente ans d'imposture, il ne sera pas mauvais de répéter que jamais le structuralisme n'a posé que le message ou l'oeuvre devait être achevé, bien au contraire, ni ce message stable, immuable ou définitif. Le principe d'immanence (Hjelmslev), d'où l'on a tiré les notions de corpus donné (Martinet), de système immanent (Tynianov), de clôture du texte (Kristeva) et, tout simplement, de niveaux d'analyse (Benveniste), correspond à une série de critères méthodologiques qui, précisément, font défaut aux mythomanes du Manuscrit et du Texte modernes. Le principe d'analogie, la phrase inachevée, la structure profonde, l'oeuvre ouverte, l'intertextualité, cela ne leur dit rien ? Pour parler de Texte, comme ils le font, il faut vraiment, je le répète, ignorer l'essentiel de l'analyse structurale du texte. L'énoncé, la proposition ou le texte d'une oeuvre sont le résultat d'une production, tandis que la langue, la grammaire, le lexique, la graphie et la typographie d'un texte commencent à vieillir sitôt produits. Si le texte d'une oeuvre a pu être rédigé parfois à l'aide d'un brouillon, il le reste toujours un peu. La synchronie est bien entendu en rapport dialectique avec la diachronie. Bref, les adeptes de la CGMM n'ont tout simplement jamais lu le Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure. Autrement, bien entendu, ils n'auraient pu fabuler sur un monstrueux Texte définitif. L'imposture tout entière repose sur ce monstre fabuleux.

  La CGMM, telle qu'elle se définit et se pratique depuis près de trente ans, n'est pas une science de la langue, encore moins une forme d'étude littéraire. Si elle a un avenir, ce sera la science du brouillon, une partie des études de la rédaction et, plus généralement encore, de la création. Qu'elle fasse rêver un philologue comme Bernard Cerquiglini n'est pas trop surprenant. Qui n'est pas fasciné par la connaissance des « sciences qui n'existent pas » ? Mais, pour l'instant, il est probable que les sciences qui existent, les ignorances de la CGMM, seraient mieux utilisées à faire l'Éloge du texte, le texte sans variantes ni variorum.


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