TdM


Guy Laflèche, Université de Montréal

TGdM

  • Prologues
  1. Le texte imprimé et le texte électronique
  2. L'« ILE » des simoniaques, un bel exemple
  3. Le copyright et le droit d'auteur, CONTRE !
  4. Historique des sites littéraires sur la toile
  5. Droit de reproduction sur la toile, POUR !
  6. La bibliothèque électronique de Google, POUR !
    1. La République française contre Google
    2. La BNQ /les « BANQ » à l'ère de Google
    3. L'Encyclopédie de la Francophonie contre Wikipédia
    4. Le discours de la République : baroud d'honneur
IMEC / Laflèche
Ref. Cabinet Pierrat (Paris)

Droits de reproduction sur la toile
(copyrights sur le Web)
dans les sites personnels sur les oeuvres littéraires

La bibliothèque électronique de Google (3)


L'encyclopédie de la Francophonie

L'Agora contre le « tandem » Google-Wikipédia

      J'ai été surpris de trouver récemment (juin 2010) mon nom dans le titre d'un fichier internet : « La Googolâtrie d'un universitaire montréalais, monsieur Guy Laflèche ». C'est un article de Jacques Dufresne. Il s'agit d'une réaction à mon texte d'opinion paru dans le Devoir le 2 novembre 2007. J'ai d'abord été furieux de lire une diatribe à mon sujet, qu'on trouvait sur l'internet depuis près de trois ans, alors que je n'en savais rien.

      De plus, en trois ou quatre clics de souris, j'ai trouvé aussitôt que le texte avait été recyclé dans l'intervention publique de Jacques Dufresne au cours d'une table ronde du colloque sur « La Francophonie et le pluralisme culturel », le 21 novembre 2007. Le titre de la table ronde : « La Francophonie, la production et la diffusion des oeuvres culturelles ». Et cela s'est déroulé à l'Université de Montréal où je suis professeur. Si Jacques Dufresne ou Jean Tardif, qui organisait le « débat », m'avaient informé que j'y serais pris à partie, je serais venu y faire valoir mon point de vue. Le texte de l'intervention se trouve sur PlanetAgora, tandis que l'article « original » figure dans l'Encyclopédie de la Francophonie (1), l'une des encyclopédies spécialisées de l'Encyclopédie de l'Agora. C'est un article d'encyclopédie !

      Nous sommes à l'un de ces moments de l'histoire où plusieurs sont tentés d'adhérer à un universel coupé des cultures particulières qui l'ont fait naître. Cela toutefois n'autorise personne à traiter de malades ceux qui craignent que, coupé de ses racines nationales, l'universel ne dégénère en outil au service d'une puissance impériale. Et s'il faut se résigner à devenir sujet d'un empire, faut-il, monsieur Laflèche, que cet empire soit celui dont la puissance vous a subjugué au point que vous présentez tout autre choix comme pathologique ?

      —— Jacques Dufresne, sans date.

      Mauvaise question, mauvais élève ! Relisez-moi, peut-être que vous comprendrez mieux. D'ailleurs, je vous explique tout cela ci-dessous. Je suis Québécois et, ne vous en déplaise, Américain. Je vis en Amérique. Je suis francophone, mais n'en suis pas pour cela Français, pas plus que je suis États-Unien. Voilà ce que vous devez savoir de mes racines nationales. En ce qui concerne l'empire, la puissance impériale, etc., que vous associez bizarrement à un universel, à l'universel, je ne sais trop de quoi vous parlez. J'ai proposé, à ce que je sache, que la Bibliothèque nationale du Québec participe à la bibliothèque électronique de Google, comme une quarantaine d'autres grandes bibliothèques à travers le monde. Cela dit, je n'ai jamais traité le président Chirac, le ministre Donnedieu de Vabres et les directeurs de bibliothèques nationales Jean-Noël Jeanneney et Lise Bissonnette de malades. Mais je ne suis nullement chagriné de vous voir sauter à ces conclusions. Vous voulez être reçu dans le clan des rétrogrades ? C'est votre choix. Et je dois vous avouer qu'en effet, je le trouve sinon pathologique du moins pathétique.

      —— Guy Laflèche, 1er juillet 2010.

 

La googolâtrie

      Commençons par le contenu manifeste des interventions de Jacques Dufresne à mon endroit, avant d'en voir le sens latent incomparablement plus important et significatif : c'est le délire de la République contre Google !

      Qu'est-ce donc que la googolâtrie, façon Jacques Dufresne ? Très simple : toute personne qui s'oppose à ceux qui dénigrent (sans raison ou pour de mauvaises raisons) la compagnie Google et ses entreprises sont des googolâtres. Autrement dit si X n'aime pas qu'Y n'aime pas Z, il est l'idolâtre de Z. Et c'est ainsi que me voilà googolâtre, moi qui n'ai jamais écrit cinq lignes sur la compagnie Google et en particulier sur son système de recherche (le search engine que la « Francophonie » traduit avec le plus grand sérieux par moteur de recherche).

      Après cela, Jacques Dufresne détourne mon intervention, qui portait sur la bibliothèque électronique de Google, Recherche de livres, pour faire croire que je me serais livré à une apologie de Google, de sorte que je m'en serais pris à ceux qui tentent de « résister à la démesure de Google », parce que, croit-il, « la puissance technologique (me) fascine jusqu'à l'idolâtrie ». Sottes et stupides accusations, on en conviendra.

      Il ne reste plus alors qu'à renverser le sens même de ce que j'ai écrit pourtant on ne peut plus clairement, de sorte que les passages cités viseraient le refus des grandes bibliothèques francophones de « jouer le jeu de Google » et que je trouverais rétrograde de « résister à la démesure de Google », de lui opposer « une certaine résistance » : c'est au contraire mon discours qui est maladif — « Que de pathologie ! », écrit-il, sans manquer, bien sûr, de donner le bel exemple du « petit pet informatique » (je me cite) que fut le projet de bibliothèque Europeana (2007-2008). — Disparue en 2008, le fameux et fabuleux projet de la France n'aura même pas compté pour un pet de lapin. Je ne vois pas ce qu'il y a de pathologique, à le dire de manière comique, pour ridiculiser les prétentions de la République. C'est un fait. Un pet est un pet et la langue française n'a pas d'autre mot pour le désigner à ce que je sache.

      À lire Jacques Dufresne, on ne saura rien de mon intervention. Je proposais que la Bibliothèque nationale du Québec participe comme de très nombreuses et très grandes bibliothèques au projet Recherche de livres de Google. Mais, car je ne suis pas naïf et tout de même un peu pamphlétaire, j'expliquais aussi que cela avait peu de chance de se produire, car la direction de notre bibliothèque nationale participait au discours délirant des dirigeants français contre Google, sa présidente, Lise Bissonnette, répétant sans discernement ces sornettes et balivernes sur toutes les tribunes. La République contre Google : n'est-il pas évident que le président de la France, son ministre de la Culture et des Communications et le président de la Bibliothèque nationale de France ne peuvent se lancer dans des diatribes visant une compagnie privée des États-Unis ? On n'imagine pas un instant tel comportement du président de l'Espagne, de l'italie ou du Mexique, du premier ministre du Royaume-Uni ou du Canada, et si le président de leur bibliothèque nationale se livrait à des déclarations publiques aussi déplacée, le fonctionnaire serait vite rappelé à l'ordre. Or, l'histoire m'a donné raison, puisque la direction de la Bibliothèque nationale du Québec, par la voix de sa directrice Lise Bissonnette, s'est fendue d'un texte injurieux à l'endroit du professeur qui faisait cette proposition doublée de cette critique. Pour que le Devoir soit doublement condamné par le Conseil de presse du Québec à cette occasion, il fallait que cette intervention soit tout à fait déplacée, indigne d'un haut fonctionnaire de l'État. Sur tout cela, Jacques Dufresne n'a rien à dire et n'a jamais rien dit. Et c'est ce qui explique que je n'aie jamais vu son texte sur l'internet depuis trois ans : il est tout simplement hors sujet, soit la bibliothèque électronique de Google.

      Il faut donc s'interroger sur la rédaction et la publication de ce texte d'opinion. Alors trois erreurs de jugement sautent aux yeux.

      La première est celle du ton injustifié de ce texte d'opinion, écrit dans la fureur, sous le coup de la colère (on va vite comprendre pourquoi). Le texte de Jacques Dufresne n'est pas daté, mais il s'ouvre sur la phrase suivante : « Dans le Devoir du 2 novembre, monsieur Guy Laflèche reproche à la République française... » et ce texte ne comprend ni la référence, ni la moindre allusion à la réplique de Lise Bissonnette dans le journal, la semaine suivante, le 9 novembre. Il a donc été rédigé dans les jours qui ont suivi et je soupçonne qu'il s'agissait à l'origine, dans sa première version, d'un texte d'opinion destiné au Devoir, en réaction au mien. Mais comme les directions de la Bibliothèque nationale du Québec et du Devoir ont imposé un embargo sur le débat qui risquait de s'ouvrir, sa diatribe n'aura pas été retenue.

      Ensuite, on peut difficilement accepter que Jacques Dufresne n'ait pas tenu compte de la réplique de Lise Bissonnette, qui a suivi sa première rédaction, lorsqu'il l'a reprise et développée (l'article a dû être publié sur l'encyclopédie de l'Agora entre le 11 et le 19 novembre, après le temps, pour Jacques Dufresne, de comprendre que son texte ne paraîtrait pas au Devoir et avant de le reprendre au colloque du 21 novembre). Le texte de Lise Bissonnette était pourtant une belle pièce au dossier, qui pouvait au moins l'aider à saisir le sens et la portée de mon intervention. En revanche, on ne peut excuser qu'il n'ait pas consulté les sections du présent essai qu'on trouvait alors sur l'internet et sur lesquelles s'appuyait ma trop brève intervention au Devoir. Bref, la deuxième faute de jugement aura consisté à ne pas avoir su utiliser Google (oui, je m'amuse !) pour trouver l'information pertinente. Avec le titre et le sujet de son texte, moi-même, l'auteur ne peut ignorer ou cacher les références précises à l'essai où je développais ma pensée sur la bibliothèque électronique de Google, les bibliothèques électroniques en général et le discours de la République contre Google en particulier. Le tout accompagné d'une bibliographie critique et commentée. C'est avec ces informations que Jacques Dufresne avait quelque chance de traiter correctement la question, voire de développer plus adéquatement une défense des tenants du discours de la République. Je peux même lui reprocher de ne pas avoir pris contact avec moi, comme je viens de le faire avec lui (2), ne serait-ce que pour s'assurer d'avoir toute l'information et de la comprendre correctement. Surtout lorsqu'on peut interroger son sujet !

      Enfin, incroyable mais vrai, ce texte d'humeur mal informé à propos d'un texte d'opinion mal compris, le voilà publié par nul autre que le directeur de l'Encyclopédie de l'Agora, dans l'Encyclopédie de la Francophonie. Et je rappelle que c'est mon nom, mon nom propre, qu'on trouve épinglé dans le titre de l'article, un article d'encyclopédie. Nous ne sommes pas ici dans le blogue d'un adolescent, ni même dans celui d'un individu, Jacques Dufresne, qui n'engage que lui. Non. Cet impair est le méfait du directeur de l'encyclopédie. — Est-ce que les lecteurs, les collaborateurs et promoteurs de l'Encyclopédie de la Francophonie avaliseront telle incartade lorsqu'elle sera dénoncée ?

      L'incartade. Car c'est ainsi que tout s'explique : Jacques Dufresne est un tenant et défenseur du discours de la République contre Google et ce discours maladif et paranoïaque se trouvait en place dans ses articles de l'Encyclopédie de la Francophonie bien avant que je ne l'analyse ici. C'est en lisant un petit sommaire de cette analyse critique dans le Devoir que Jacques Dufresne s'est senti personnellement visé — et pour cause — et qu'il s'est lancé dans une véritable croisade contre ma « googolâtrie ».

La googoloclastrie

      Ce qui surprend le plus, à première vue, lorsqu'on lit la réplique de Jacques Dufresne à mon texte d'opinion, c'est la place très large qu'il fait à mes propres citations illustrant les caractères maladifs du discours de la République contre Google. Le problème est simple : non seulement le dénigrement d'une entreprise privée n'a pas sa place dans le discours d'un État et de ses grandes institutions, mais ce discours consiste à inventer purement et simplement un complot d'une compagnie privée (Google) qu'on associe à un État étranger (les États-Unis) qui viserait la République française et sa culture, voire la Francophonie toute entière, aux yeux de Jacques Dufresne. Or, ce diagnostique, qui découle de l'analyse des publications menée aux chapitres précédents, je l'ai illustré dans mon texte d'opinion par leurs passages les plus incriminants. Et ce sont ces passages incriminants que cite Jacques Dufresne.

      Malheureusement, il semble bien que notre bibliothèque soit piégée dans le clan rétrograde de la République française. En effet, le programme a été entrepris vers 2000 et lancé officiellement à la fin de 2004. Dès ce moment, la République française s'est elle-même lancée dans une croisade hallucinante pour contrer ce projet « impérialiste » au service de « l'hégémonie culturelle mondiale des États-Unis pour les générations futures » qui « risque de s'imposer aux dépens de l'héritage de siècles de sages réflexions ». Les États-Unis (je vous jure ! ce n'est plus de Google qu'il est question....) (*) auraient ainsi pour objectif d'imposer un « idiome simplifié » comparable au « grec abâtardi », etc. Heureusement, la France est là pour sauver la civilisation.

      Ce discours paranoïaque est bien celui de la République française. Le président d'alors, Jacques Chirac, le ministre de la Culture et de la Communication, Renaud Donnedieu de Vabres, et le président de la Bibliothèque Nationale de France, Jean-Noël Jeanneney étaient tous impliqués dans ce délire. Et ce discours maladif a été relayé par tous les grands journaux français. Il suit, évidemment, que de nombreuses actions judiciaires ont été lancées contre Google, dont la plus célèbre est celle du Groupe La Martinière, appuyée par le Syndicat national de l'édition de la République française.

Puis, à partir de ces citations, Jacques Dufresne en fabrique d'autres, variantes citées entre guillemets, comme s'il s'agissait de citations textuelles : « Voyez le mépris avec lequel il évoque cette "France qui veut sauver la civilisation" ». « Ce par quoi il rend sa position intenable, en justifiant les craintes françaises qu'il dénonce : "L'hégémonie culturelle américaine risque (en effet)(**) de s'imposer aux dépens de l'héritage de siècles de réflexion ».

(*) Jacques Dufresne a censuré ma parenthèse. La censure est incriminante : si la citation est délestée malhonnêtement de sa parenthèse critique, c'est que Jacques Dufresne ne me cite pas, mais cite mes citations, avec lesquelles il est en parfait accord.

(**) Cette fois, la parenthèse est une addition de Jacques Dufresne, mais dans une « citation » qui est une pure invention.

Comme on le voit, la longue citation qui ouvre la présentation de l'article est tellement incriminante qu'on se surprend de sa reproduction et on pourrait voir là une remarquable honnêteté intellectuelle, d'autant que la cascade de citations tient forcément de la caricature, dans un texte d'opinion, comme on le voit bien en retrouvant leurs références et leurs contextes dans les déclarations et publications de Jacques Chirac, de Renaud Donnedieu de Vabres et de Jean-Noël Jeanneney (voir La république française contre Google, où l'on retrouvera ces passages et leurs références).

      Mais c'est l'inverse qui est vrai, à savoir que Jacques Dufresne a fait sien le discours de la République contre Google jusqu'à la caricature. Cet amalgame de citations, qu'un Jean-Noël Jeanneney n'accepterait jamais de signer, représente si bien la pensée de Jacques Dufresne qu'il est persuadé de me confondre en les reprenant à son compte. Je ne peux pas juger de ses lecteurs et de ses collaborateurs, mais l'auteur est persuadé qu'ils partagent avec lui ce discours délirant. Je peux le citer à mon tour : « Voilà tout l'argumentaire de notre universitaire, une haine non déguisée de la France et de l'Europe constituant l'assaisonnement. Voyez le mépris avec lequel il évoque cette "France qui veut sauver la civilisation" ». Faire l'analyse du discours de la République contre Google, ce serait donc mépriser la France et l'Europe ? C'est là une accusation gratuite, surtout lorsque l'analyse s'appuie sur des citations que je n'ai ni inventées, ni transformées. Ensuite l'inverse :

      On peut admirer les Américains, les aimer même. [...]

      Soyons paranoïaques à notre tour, puisqu'il suffit pour mériter ce diagnostic de faire une interprétation littérale des visées impérialistes que les stratèges américains ont eux-mêmes formulées avec une parfaite transparence. Google est l'arme culturelle qui correspond en tout point aux objectifs qu'ont précisés, à partir de 1990, les théoriciens du Soft Power et du virage culturel de la puissance américaine, Joseph Nye et Williamn A. Owens.

Comme on le voit, s'il peut m'accuser de mépriser la France, c'est qu'il est anti-états-unien et qu'il l'exprime ouvertement. Vous m'imaginez un instant répliquer à son accusation avec une déclaration du genre, « On peut admirer les Français, les aimer même » ! Bref, je suis calomnié, chargé de googolâtrie par suite de googoloclastrie, et plus largement par un très net ressentiment vis-à-vis des États-Unis et de leur culture.

L'Agora contre le « tandem » Google-Wikipédia

      Cela dit, peu importe ici le patriotisme, le chauvinisme, voire même le mépris pour les États-Unis et leur culture, ceux-ci n'ayant besoin d'aucun plaidoyer pour se défendre. Je ne vais pas non plus faire un procès d'intention à Jacques Dufresne, car il paraît évident que son discours googoloclastre pourrait s'expliquer par deux circonstances concomitantes. D'un côté les encyclopédies de l'Agora ont perdu la lutte de popularité contre Wikipédia pour le nombre de leurs références dans le système de recherche de Google et par suite celle de leurs consultations respectives (d'où la fumeuse fabulation d'un « tandem » Google-Wikipédia qui ne repose sur rien d'autre). Du même coup, et c'est l'autre côté de l'affaire, les encyclopédies de l'Agora perdent l'espoir d'intéresser les gouvernements, leur principale source de revenus. Jacques Dufresne propose lui-même l'historique de cette « compétition » dans son intervention du 21 novembre 2007. L'Agora : la compagnie a été fondée en 1984, sa revue en 1993 (qui sera remplacée par une Lettre électronique en 1996), l'encyclopédie, en 1998. L'Encyclopédie de l'Agora se développe de 1998 à 2003 : « la croissance de la fréquentation de notre site, écrit-il, autorisait les rêves les plus fous : elle doublait chaque année ». Alors vint Wikipédia, qu'on n'avait pas vu venir. Lancée en 2001, l'encyclopédie populaire allait pulvériser tous les records et laisser loin derrière celle de l'Agora, qui va réussir à se maintenir à un niveau de « 1 200 000 documents consultés par 600 000 visiteurs » différents, chaque mois. Cela n'a aucune commune mesure avec les consultations et le développement exponentiel de Wikipédia, bien entendu.

      Voilà qui serait bien assez pour expliquer la googoloclastrie anti-wikipédia de Jacques Dufresne. Or, il n'en est rien. L'Agora contre le « tandem » Google-Wikipédia, c'est le même discours que celui de la République contre Google, au même moment et pour les mêmes raisons. Jacques Dufresne, c'est le cowboy, le shérif de l'internet, qui s'est donné pour mission de sauver la Francophonie contre l'Empire américain (ainsi qu'il le nomme) dont Google et Wikipédia ne sont que des instruments parmi d'autres. Mais des plus dangereux.

Dans ce domaine, ne sont rentables que les entreprises en situation de monopole mondial. Seuls les États-Unis ont su remplir les conditions d'un tel succès symbolisé par des noms universellement connus : Microsoft, Yahoo, E-Bay, Google. Face à ces entreprises privées, même des nations comme la France sont réduites à l'impuissance. Parvenant à peine à soutenir les industries culturelles traditionnelles et n'osant pas mettre résolument le cap sur les TIC, elles doivent s'en remettre pour cela à des entreprises privées qui n'y trouvent pas leur compte (3).

Le raisonnement est bizarre qui va des entreprises qui réussissent à celles qui n'y parviennent pas. Relisez bien : des nations comme la France (!) ne sont pas capables de rivaliser avec des compagnies privées et doivent s'en remettre à des compagnies privées. On ne se demande pas si des nations comme les États-Unis n'en seraient pas incapables non plus. On ne comprend même pas que l'État ne peut rivaliser avec une compagnie privée sans créer une compagnie d'État, etc. Le sens du passage repose sur l'idée absurde que des nations comme la France, et donc la France, sont « impuissantes » devant le succès commercial de compagnies privée (des États-Unis).

      La France et la Francophonie doivent de toute nécessité se défendre contre Google et Wikipédia. On se demanderait pourquoi, sauf à comprendre l'idéologie messianique qui sous-tend ce discours, assez simpliste pour être comprise de n'importe quel imbécile : les États-Unis et le monde anglo-saxon en général sont incultes, mais riches et puissants, et la preuve en est qu'ils veulent étendre leur inculture à la Francophonie et au monde entier. En clair : « c'est sur Internet, écrit sans rire Jacques Dufresne, que sera gagnée ou perdue pour la Francophonie la bataille de la diversité culturelle, ajoutant, que je préfère appeler désormais la diversité bioculturelle » (4). La bataille sera gagnée ou perdue, car nous sommes en guerre. « Il faudrait fédérer ce qu'il y a de meilleur. Je vois plus grand et je répète qu'il faudrait opposer à l'empire Wikipédia un réseau d'encyclopédies nationales conçues selon d'autres règles et principes » (5).

Depuis l'arrivée en force de Google sur Internet, nous avons à l'Agora multiplié les appels à l'unité et à la cohérence au sein de la Francophonie, en particulier en ce qui a trait à la numérisation des livres et à la nécessaire complémentarité entre les sites bibliothèques et les sites encyclopédiques. Le projet Google Books, lancé il y a quelques années, et dont on commence à voir les résultats, avait avivé nos craintes. Nous avons multiplié les mises en garde contre le monopole américain sur Internet, attiré l'attention sur la part démesurée des revenus de publicité mondiaux qu'accapare déjà Google (6).

      Tout cela relève de la pathologie. Que vient faire un dossier « Google » dans une Encyclopédie de la Francophonie ? Le prétexte, car c'en est un, est que le système de recherche qui fait le fonds de commerce de la compagnie de Californie serait plus utilisé en France qu'aux États-Unis ! La vérité, c'est que le dossier, avec toutes ses annexes, ne constitue qu'un virulent pamphlet contre Google. Le titre même du document dont je viens de citer un passage relève de la paranoïa qui est, comme on le sait, un double discours, le délire de grandeur (la Francophonie, c'est moi, c'est l'intelligence) et un délire de persécution (Google, c'est l'autre, ce n'est qu'un système de recherche, bien sûr, mais aussi une mécanique qui veut délibérément porter atteinte à mon intelligence, l'anéantir, me tuer). Ce titre, il ne s'invente pas : « La Francophonie contre Google : le jugement contre la machine » ! La thèse : Google a gagné la guerre mécanique, nous devons gagner la « guerre du jugement » (je cite textuellement). Dans le cas de Jacques Dufresne, au point où nous en sommes, on peut diagnostiquer sans risque d'erreur une forme très particulière de paranoïa, la paraphrénie fantastique, celle des frondeurs et fondateurs de sectes, en l'occurrence des oeuvres salvatrices de l'Agora. Je m'amuse ? Je ne pense pas. Vous voyez bien que les passages que je cite aux textes participent d'un discours messianique délirant qui oppose la Francophonie aux États-Unis. C'est aussi simple que cela.

      Procès d'intentions, accusations sans fondements, fautes de logique, dont la constante pétition de principe, d'où il suit nécessairement, c'est le fondement même de ce type de discours maladif, que jamais le moindre argument n'est exposé à l'égard d'affirmations, somme toute, complètement loufoques. Pourquoi et comment Google favoriserait-il Wikipédia au détriment des encyclopédies de l'Agora ? On ne peut porter une telle accusation sans l'ombre d'une démonstration : est-ce que Google n'enregistrerait pas tout simplement le fait que l'encyclopédie Wikipédia en français est plus populaire que celle de l'Agora ? En quoi Google serait-il un instrument du gouvernement des États-Unis ou de la culture anglo-saxonne dirigé contre la Francophonie, notamment ? Et on ne saurait répondre à cette question sans voir qu'elle comporte deux propositions, l'une qui pose que Google est l'expression de la culture états-unienne ou de la puissance des États-Unis, l'autre qui suppose que Google est dirigé contre la Francophonie, la France ou ses entreprises. Et si le système de recherche de Google était au service de ses utilisateurs, pour en compter le plus possible, et, pour cette raison même, au service de ses actionnaires ? Googolâtre, va !

      En fait, les idées (si l'on peut appeler cela comme ça !) de Jacques Dufresne sont d'une généralité et d'une banalité incroyables. Il caractérise la compagnie Google (voire les États-Unis), à partir de son système de recherche (faute de logique), en l'accusant d'avoir les caractéristiques d'un système de recherche, n'importe quel système de recherche, et de n'avoir que ces caractéristiques-là. Lorsqu'on lit ce qui suit dans l'intervention de Jacques Dufresne du 21 novembre 2003, plusieurs fois citées déjà, on ne peut s'empêcher de rire : « Il faut créer une grande encyclopédie conçue de façon à pouvoir devenir un jour un outil de recherche plus efficace que Google ». Une telle affirmation dépasse l'entendement. Google, comme système de recherche, est ce qu'il est, un système de recherche. L'Agora, un projet d'encyclopédie. Comme n'importe quel « moteur de recherche » (search engine), Google recherche et analyse des chaînes de caractères, rien de plus, rien de moins. L'ancêtre de ces systèmes est le tout bête index alphabétique. Or, même les encyclopédies ne s'en passent pas et celui de l'encyclopédie Universalis en 1968 ne faisait pas moins de trois tomes sur vingt. À remarquer que l'Agora n'en a encore aucun. En revanche, les index analytiques sont d'un tout autre ordre et ne remplaceront jamais les premiers, pour la raison évidente que chacun des index analytiques est par définition unique et sans commune mesure avec aucun autre, forcément. Dans un livre classique, vous trouvez les deux classements de l'information, la table ou l'index des matières et les index alphabétiques. Imaginer un instant qu'un des deux systèmes pourrait remplacer l'autre, c'est faire preuve d'une rare méconnaissance des modes de classement de l'information.

      Même genre d'affirmations en ce qui concerne les caractéristiques propres à Wikipédia dont Jacques Dufresne réussit à faire des défauts par rapport aux encyclopédies traditionnelles où se classent celles de l'Agora et en particulier l'Encyclopédie de la Francophonie : il s'agit d'encyclopédies classiques dont la seule originalité est d'être publiées (ou plutôt en cours de publication) sur l'internet, l'internet n'étant ici qu'un moyen de diffusion. Wikipédia est une encyclopédie informatique de l'internet, ce qui est tout autre chose. Et c'est probablement, à ce jour, la plus grande réussite du médium, après l'invention de l'internet lui-même. Et Wikipédia est encore peu de chose par rapport à ce qu'il sera et à ce que seront ses concurrents (le Knol de Google par exemple — « un nouveau défi pour la Francophonie », selon Jacques Dufresne, qui n'en rate pas une ! —) dans vingt ou trente ans, mais c'est déjà sans commune mesure avec l'ancêtre que fut l'encyclopédie de Diderot. On peut écrire la vérité, j'espère ? Après la première encyclopédie « collective » en langue française, qui fut d'elle-même « évolutive », soit l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de gens de lettres, mis en ordre par M. Diderot et par M. D'Alembert, vint Wikipédia, une encyclopédie en continuel développement et renouvellement, qui n'a été mise en ordre par aucune société d'écrivains, d'universitaires ou de notables, mais tout simplement par les « savants », ceux qui ont des connaissances à partager et qui acceptent d'avance d'être complétés, corrigés, voire contredits. Wikipédiâtre, va !

      En tout cas, il y a tout de même un point fort de Wikipédia : Jacques Dufresne ne pourrait pas y sévir et jamais il n'aurait pu y publier son prétendu dossier « Google » et ses textes annexes, notamment sa diatribe à mon endroit. Comme on peut m'insulter sans droit de réplique possible au Devoir, Jacques Dufresne peut s'en prendre à moi de son propre chef, sans droit de réplique imaginable et raisonnable, à l'Encyclopédie de la Francophonie de l'Agora. Titre d'un article d'encyclopédie : « La Googolâtrie d'un universitaire montréalais, monsieur Guy Laflèche » ! Finalement, voilà fondée cette accusation de « relativisme numérique » (3) portée contre Wikipédia, dont on ne comprenait pas trop le sens : c'est tout simplement le devoir de présenter des points de vue équilibrés. Avouons-le, le discours de l'Agora contre Wikipédia est encore plus amusant que celui de la République contre Google.

Références

(1) Jacques Dufresne, « La googolâtrie d'un universitaire montréalais, monsieur Guy Laflèche », document associé au dossier « Google », l'Encyclopédie de la Francophonie. On trouve le dossier dans la section « Culture et éducation » > « Médias » > « Google » :

Agora.qc.ca/francophonie.nsf

Le texte en question se trouve à la gigantesque adresse suivante :

agora.qc.ca/francophonie.nsf/Documents/Google--La_ Googolatrie_dun_universitaire_montrealais_monsieur_Guy_Lafleche_ par_Jacques_Dufresne

Le voici en pièce jointe :

La goolâtrie d'un universitaire montréalais, monsieur Guy Laflèche

      L'intervention de Jacques Dufresne à la table ronde de Jean Tardif est d'abord une présentation, puis une défense et illustration des encyclopédies de l'Agora, qui devient petit à petit un dénigrement de Wikipédia, puis de Google, d'où la reprise de son attaque contre « l'idolâtrie bavarde d'un certain milieu universitaire, dont fait partie monsieur Guy Laflèche, de l'Université de Montréal, auteur d'un article où » etc.

www.planetagora.org/montreal/dufresne.html

À remarquer que l'enregistrement vidéo (qu'on trouve sur le CÉRIUM de l'Université de Montréal) ne correspond pas au texte de l'intervention.

      Jacques Dufresne m'apostrophe également dans le dossier « The Dead of French Culture » de son encyclopédie à titre de « googolâtre qui répond au nom de Guy Laflèche ».

      Je ne pensais jamais mériter de sa part tant d'attention et tant de hargne. Mais maintenant je comprends, comme on le comprendra à la lecture du présent chapitre. Après « la République contre Google », c'est « l'Agora contre le tandem Google-Wikipédia ».

(2) Je dois dire que Jacques Dufresne a esquivé mes deux questions principales, très simples, à savoir la date de la rédaction et de la publication de son article à mon sujet; ensuite le fait de savoir si cet article n'aurait pas été d'abord un texte d'opinion adressé au Devoir, comme j'en suis persuadé. Il m'a dit se souvenir vaguement, maintenant que je lui en parlais, de la réplique de Lise Bissonnette. Quelle mémoire !

      Notre correspondance confirme qu'il ne connaissait rien de mon essai au sujet des copyrights sur la toile et du fabuleux chapitre intitulé « La République contre Google ». En revanche, Jacques Dufresne n'est pas avare d'informations sur les aléas de l'Agora et m'a donné beaucoup d'informations concrètes sur l'histoire de ses entreprises.

      Nos échanges ont été interrompus abruptement lorsqu'il a compris qu'on allait forcément lire ce que j'allais écrire, ma réplique à son article à mon sujet — et que cela ne se passerait pas à l'Agora où il espérait contrôler mon texte.

(3) « Google-Wikipédia ou le relativisme numérique », Encyclopédie de la Francophonie.

(4) Intervention du 21 novembre 2007, citée n. (1). La « diversité bioculturelle », ce ne serait pas une formulation raciste ? Bien sûr que oui. Toute culture, par définition, est un phénomène national. Ce n'est pas une donnée ethnique ou trans-nationale. Il n'y a pas, par exemple, de culture « francophone », comme il n'y a pas de culture « anglophone ». C'est une affirmation stupide. Raciste. Le Québec, nation de langue française d'Amérique, n'a, bien entendu, aucune « bioculture ». La culture québécoise, par définition, est celle de la nation du Québec. Il y a parfois des tautologies qui doivent être assénées aux imbéciles, particulièrement aux racistes qui s'ignorent.

(5) Dans une entrevue avec Stéphane Baillargeon au Devoir, 7 février 2009.

(6) En annexe au document « La Francophonie contre Google », dossier « Google », Encyclopédie de la Francophonie.

8 juillet 2010

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