Les interventions du redoutable polémiste (nous le sommes tous) restent généralement sans réplique, malheureusement, ses victimes n'éprouvant pas le besoin qu'on mesure davantage la justesse de la critique et c'est bien dommage, cela nous permettrait de rire encore un peu, car si le polémiste est intervenu, c'est évidemment parce que ce n'était pas drôle du tout. La formule : polémique = réplique (pamphlétaire (sans réplique)).
L'éléphant de porcelaine L'arpenteuse du racisme La brouillonnologue de la CGMM Notre critique et sa poésie
Les fulminations de Dominique Deslandres, de René Latourelle et de Robert Toupin contre le « Mythe contemporain Laflèche »

Polémiques II

Guy Laflèche,
Université de Montréal

Ce livre est une ordure (I)

Table des matières

Deuxième communiqué : le Devoir

Premier communiqué : la Fondation


Voyez les communiqués auxquels vous conduiront les liens ci-dessus.
Ils sont conçus pour tenir sur une page : imprimez-les, communiquez-les.

Yves Gosselin, Discours de réception, Montréal, Lanctôt, 2003, 162 p.

Ouvrage choisi par le Devoir pour le concours du Prix littéraire des collégiens organisé par la Fondation Marc Bourgie

Ce livre est une ordure

Le titre de cette réplique est de moi : ce livre est une ordure. Il s'agit du livre d'Yves Gosselin publié par Lanctôt Éditeur et dont Louis Hamelin servait un irresponsable compte rendu dithyrambique dans le Devoir de samedi dernier.

On ne publie pas aujourd'hui un roman dont le personnage principal est le romancier Louis-Ferdinand Destouches dit Céline sans s'inquiéter de sa teneur. On n'en publie pas non plus un compte rendu dans le Cahier des Livres du Devoir sans s'assurer de la compétence de son auteur. La chaîne d'irresponsabilités ici comprend Yves Gosselin, Jacques Lanctôt et ses employés, Louis Hamelin et Jean-François Nadeau responsable du Cahier des Livres au Devoir. Cela fera beaucoup d'excuses à présenter. J'espère que le Devoir pourra les faire dès samedi prochain en première page du journal, avec la publication de la présente réplique en première page du Cahier des Livres.

Comme il me faudrait trois fois plus d'espace que Louis Hamelin pour répliquer à son compte rendu, je vais tenter de m'en tenir à l'essentiel dans cette intervention critique.

L'éditeur Lanctôt écrit ou laisse écrire en quatrième page de couverture du livre de Gosselin que Louis-Ferdinand Céline est une « ordure canonisée ». Il s'agit là d'une opinion qui, exprimée sans autre forme de procès, est une insulte gratuite. D'abord Céline n'a jamais été canonisé par personne, sinon par les lecteurs et les critiques qui ont reconnu ses indéniables talents d'écrivain, s'agissant du plus grand romancier français du XXe siècle. Il ne s'agit pas non plus d'une « ordure ». Il s'agit d'un homme qui a été fascisant, antisémite, raciste et pacifiste, aux sens précis et peu honorables que ces mots ont dans la société française et dans l'Europe de l'entre-deux-guerres. Il y a deux ouvrages qui mettent en perspective la dérive idéologique que Destouches a payée fort cher, mais dont, à sa honte, il ne s'est jamais ni expliqué ni excusé. Il s'agit de l'essai de Jacqueline Morand sur « Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline » (1972) et de la biographie critique remarquablement bien informée de Philippe Alméras (« Céline entre haines et passion » chez Laffont, 1994). Jacques Lanctôt et sa maison d'édition littéraire doivent des excuses à tous ceux qui aiment assez la littérature et ses écrivains pour se scandaliser de la stigmatisation outrancière d'un Céline comme « ordure canonisée ».

Les excuses de Louis Hamelin seront plus simples à présenter, car évidemment il n'a manifestement pas la conscience historique élémentaire pour apprécier l'ouvrage dont il fait bêtement la promotion. Mais je ne sais pas s'il est possible de s'excuser de son ignorance lorsque l'intelligence est en cause. Lorsqu'il écrit qu'« il faut un minimum de culture pour mettre en branle une farce pareille », il fait preuve évidemment d'une nonpareille inculture. Retrouver le style ou même l'esprit du style de Céline dans cette assommante et lourde tartine, c'est faire preuve d'une rare insensibilité au talent de l'écrivain français. Mais le plus grave, évidemment, est de ne pas comprendre que l'histoire ne saurait être un « vulgaire tapis » ou une « allée de quilles pour jongleur doué ». Le critique fait preuve d'une irresponsabilité dont il est peu probable qu'il se relève sans présenter rapidement ses excuses et refaire ses devoirs critiques le plus vite possible.

Le « discours de réception » d'Yves Gosselin met en scène un narrateur falot qui s'adresse à l'Académie française pour y présenter l'apologie de Louis-Ferdinand Céline peu après son décès. Le roman est constitué de ce discours. À partir du véritable personnage que fut Destouches, l'auteur nous invente, à travers ce « discours », un Céline fictif, le Céline que nous connaissons tous, mais tel qu'il serait devenu, dans une Europe où l'Allemagne nazie aurait été victorieuse. Dans cette triste fiction, Louis-Ferdinand Destouches serait devenu un fanatique partisan d'Hitler, le rencontrant à plusieurs reprises pour le soigner, il aurait cessé d'écrire des romans (mais n'en aurait pas moins obtenu le Nobel !) pour devenir hygiéniste avec l'appui de tous les ministères du maréchal Pétain. Et pourquoi ? Pour inventer de formidables médicaments, vaccins à l'eau de mer et traitements électriques permettant de régénérer les races. Toutes les cinq pages, environ, on retrouve de multiples développements tout aussi idiots sur ses « idées » eugénistes (en regard des articles que Céline a rédigés en réalité et que nous pouvons lire facilement aujourd'hui). À cela s'ajoute un chapelets de niaiseries égrenées tout au long du livre (Céline a un trois-mâts à Saint-Malo, il devient un fanatique défenseurs des animaux et se fait d'ailleurs inhumer au cimetière de ses chiens). Je ne vois vraiment pas qui peuvent intéresser de telles inventions d'enfants d'école sous-doués.

Mais l'essentiel n'est pas là. Il consiste tout simplement dans le discours antisémite, raciste et fasciste du narrateur, rapportant des propos supposés du grand homme, discours qui culmine au centre du livre (p. 81-84) dans l'apologie frénétique de l'holocauste d'Auschwitz.

Je peux expliquer le plus sommairement possible pourquoi ce discours fictif est proprement odieux. L'auteur ne voit pas que son « discours » (qui se voudrait outrancier mais ne l'est nullement) est une grave édulcoration non seulement de la réalité, mais même des discours antisémites qui ont été tenus en réalité, et par Céline lui-même, au moment où se mettaient en place les camps de concentrations nazis. La cause en est que Louis-Ferdinand Destouches, contrairement au personnage que le pauvre Gosselin fabule sous son nom, n'était pas une baudruche insane et ignoble. Et c'est cela, précisément, qui est terrible, ce dont notre pauvre Gosselin (bis) n'a aucune conscience. Il s'imagine probablement que les associations juives vont monter aux barricades pour fustiger son livre, dont son éditeur fera fortune. Il ne sera pas accusé de racisme, mais bien plus gravement pour un intellectuel de manquer de jugement et de sens historique. Par ailleurs, ce qui est assez grave pour un écrivain, il est clair que Gosselin analyse à contresens l'oeuvre et la pensée de Céline et on en voit partout l'illustration navrante. Céline ne peut être un académicien d'aucune façon, il ne peut défendre la langue française (de Rabelais à... Dumas !), son premier roman n'a rien de particulièrement hygiéniste, etc. Mais le plus grave et le plus irresponsable est de lui attribuer un délire fasciste, raciste et antisémite qui, par sa logorrhée même, est une édulcoration de la grave responsabilité historique que porte l'auteur de « Bagatelles pour un massacre ».

Une dernière chose, non des moindres. Il y aurait là « humour décapant » et « pastiche réussi » selon le critique Hamelin. Un véritable « électrochoc » propre à provoquer des « chocs salutaires » d'après l'éditeur Lanctôt. Le livre de Gosselin ne dénonce rien du tout, ni l'antisémitisme ni les dangers de la génétique. Rien. Ce livre n'est pas un pamphlet ni un ouvrage polémique. Il ne vise rien du tout. Pourquoi ? Mais parce que l'auteur, manifestement, n'y exprime pas trois idées : il n'en a pas une. Il n'a surtout pas idée du mal inutile que fait son livre, pour rien.

On me permettra tout de même cette conclusion positive : Céline, lui, n'était pas un crétin.

Appendices

On peut lire maintenant les trois brefs extraits que je me décide à donner de ce roman le 29 janvier 2004 : Notes de travail : trois extraits

1. Le Devoir

J'ai demandé des excuses en première page du Devoir et la publication de mon intervention en première page du Cahier des Livres. Ce n'était évidemment pas le meilleur moyen d'être publié dans le journal, mais il suffira d'avoir le livre en main dix minutes, pour comprendre que la question se pose et dès qu'on l'aura lu on verra qu'il faut plus encore : des explications et des excuses circonstanciées.

Jeudi soir, le 23 octobre 2003, j'ai adressé ce texte par courriel avant minuit à la rédaction du Devoir, pour qu'il puisse paraître avec les excuses de Jean-François Nadeau au nom du journal dès le samedi suivant, 25 octobre. Les torts du journal commenceraient donc à être réparés après une semaine, jour pour jour, le compte rendu de Louis Hamelin ayant paru le samedi précédent. Une journée, celle du vendredi 24 octobre, c'était suffisant à la rédaction pour comprendre l'irresponsabilité dont a fait preuve le journal en publiant ce compte rendu.

Comme mon intervention critique ne paraît pas ce samedi matin, je la mets immédiatement ici à la disposition du grand public, pour qu'on sache bien que le roman d'Yves Gosselin aura été dénoncé dès sa parution et que les excuses du Devoir tardent déjà à être présentées.

2. L'antisémitisme

Le texte qu'on peut lire ci-dessus s'adressait aux lecteurs du Devoir. Maintenant qu'il se trouve à la portée du grand public, c'est-à-dire de nombreux lecteurs d'horizons très divers, il me faut être plus explicite et faire comprendre pourquoi l'ouvrage d'Yves Gosselin, le compte rendu de Louis Hamelin et le Devoir doivent être fustigés par tous ceux qui se font un devoir de combattre l'antisémitisme.

Ce n'est pas le discours antisémite qui est ici antisémite. En effet, les Juifs ne peuvent pas être visés ni plus choqués et scandalisés que les autres des idées antisémites prêtées au narrateur du « Discours de réception », ni celles prêtées par lui à Céline, à Paul Léautaud et autres baudruches et, en ce sens, le roman de Gosselin ne serait pas antisémite s'il ne l'était plus gravement encore du fait de jouer niaisement avec ce qui fut l'horreur absolue. Dès lors, il faut affirmer clairement que le « Discours de réception » d'Yves Gosselin publié par Jacques Lanctôt et dont Louis Hamelin fait la promotion dans le Devoir est un ouvrage antisémite (1). Truffée d'appels à la haine contre les Juifs qu'il faudrait lire au « second degré » dans le cadre d'une fiction narrative, cette ordure est un manquement criminel au devoir absolu de respect pour les victimes des camps de concentration nazis, ces parents, grands-parents et arrières-grands-parents de Juifs qui vivent parmi nous et avec nous qui ne sommes pas juifs. C'est la race humaine, les survivants de l'horreur d'Auschwitz et autres camps d'extermination.

Yves Gosselin et ses comparses nous doivent à tous des explications et des excuses. Et ils doivent faire vite, haut et fort.

__gl>-

Guy Laflèche,
25 octobre 2003.

Remarque.   Comme le texte ci-dessus est daté, j'ai longtemps hésité à soustraire le fragment suivant, qui constituait la dernière phrase du texte : « Autrement, je serai de ceux qui souhaiteront les voir condamner par les tribunaux auxquels j'offrirai mon expertise à titre de spécialiste de l'oeuvre de Louis-Ferdinand Céline ». Pourtant, j'ai tout de suite regretté cette menace. Je la retire donc avec mes excuses. Aucune poursuite judiciaire n'est appropriée en matière intellectuelle, même contre le discours négationiste. En réalité, cette « menace » était moins l'expression de ma fureur qu'une façon fort simple d'indiquer la gravité des accusations que je porte. Cette explication n'est en rien une justification : encore une fois, je m'excuse de cette menace, de cet appel injustifié à la censure.

Note éditoriale (1) Il y a plus de trois mois maintenant que je suis bousculé dans le développement de ce dossier. Cela doit se voir dans le style et la grammaire, malheureusement. Mais je le comprend également par le profit que j'en ai tiré. Je ne rédigerais plus de la même manière telle ou telle partie que je relis. Mais c'est surtout le cas de la question de l'antisémitisme. Ce que prouve ce Discours de réception et sa destinée jusqu'au Prix des collégiens est assez terrible. C'est tout simplement l'inconscient, l'antisémitisme inconscient. En trois mois, l'affaire Gosselin aura fait la preuve que personne probablement n'est à l'abri de cet antisémitisme-là, sauf les Juifs (qui ne sont pas à l'abri des autres formes du racisme toutefois). Comment le nommer ? Je ne le sais pas encore. Comment le définir ? Tout simplement par son inconscience et même son impossibilité radicale, si ce n'était par définition la nature de l'inconscient : c'est l'antisémitisme de ceux qui ne le sont manifestement pas. Mais alors comment, comment le découvrir, le voir et le démontrer ? Par l'insensibilité. Yves Gosselin, comme ses lecteurs (ceux qu'il se suppose et qui existent en effet, on le voit bien), combat l'antisémitisme par l'antisémitisme, pensent-ils. La question n'est nullement de savoir si c'est possible, comment, dans quelles conditions et avec quel talent. La réponse est dans l'insensibilité de l'écriture, de la lecture. Penser que ce racisme de bonne conscience et profondément inconscient peut être à tout moment le nôtre, c'est vraiment terrible.


3.   Réaction du Bulletin célinien

Anticélinisme primaire

Texte du Bulletin célinien

Remarque

Le compte rendu critique de Marc Laudelout, directeur du Bulletin célinien écrase comme il se doit l'inculture et l'ignorance que manifeste la publication de Lanctôt Éditeur. Toutefois, les lecteur du bulletin, qui fait autorité dans les études céliniennes, n'ont droit qu'à une proposition anodine pour connaître le véritable sujet du livre de Gosselin (qui met en scène un Céline, « bien entendu, irréductible partisan de l'extermination des juifs »), un bien maigre indice en l'occurrence, s'agissant d'un discours dont le premier impact est de développer sans rime ni raison un épouvantable et abject discours antisémite. De ce point de vue, que le livre puisse être anticélinien (ce qui ne fait pas de doute, je dois l'admettre) est bien secondaire et, pour bien dire, tout à fait inoffensif en regard de sa nature profondément, criminellement antisémite. En tout cas, il me semble qu'on doive tous en éprouver un tel dégoût que je trouve curieusement aseptisée la réplique du Bulletin célinien à cet égard.


Addenda

Aux journalistes du Devoir

Sommaire de l'en-tête informatique de mon envoi aux journalistes, employés et dirigeants du Devoir, suivi du texte de mon message :

Date: Sun, 2 Nov 2003 20:02:10 -0500
From: Lafleche Guy
To: devoir acastonguay@ledevoir.com, amaltais@ledevoir.com, bdescoteaux@ledevoir.com, blamarche@ledevoir.com, bmunger@ledevoir.com, bmyles@ledevoir.com, cchevrier@ledevoir.com, cdumazet@ledevoir.com, clegault@ledevoir.com, clevesque@ledevoir.com, cmontpetit@ledevoir.com, cpaquet@ledevoir.com, crochon@ledevoir.com, ctiffet@ledevoir.com, cturcotte@ledevoir.com, dbazinet@ledevoir.com, dcantara@ledevoir.com, dfilion@ledevoir.com, dprecourt@ledevoir.com, dreny@ledevoir.com, dross@ledevoir.com, edesrosiers@ledevoir.com, fdeglise@ledevoir.com, gberube@ledevoir.com, gdallaire@ledevoir.com, ghaeck@ledevoir.com, glafleur@ledevoir.com, glenard@ledevoir.com, gpare@ledevoir.com, gtaillefer@ledevoir.com, ipare@ledevoir.com, javril@ledevoir.com, jboileau@ledevoir.com, jbrunet@ledevoir.com, jcarpentier@ledevoir.com, jcorriveau@ledevoir.com, jdebilly@ledevoir.com, jdion@ledevoir.com, jgrenier@ledevoir.com, jnadeau@ledevoir.com, jnadeau@ledevoir.com, jnadeau@ledevoir.com, jricher@ledevoir.com, klevesque@ledevoir.com, llachapelle@ledevoir.com, llapierre@ledevoir.com, ltheriault@ledevoir.com, ltheriault@ledevoir.com, mbelair@ledevoir.com, mbernatchez@ledevoir.com, mberube@ledevoir.com, mblanchette@ledevoir.com, mcornellier@ledevoir.com, mcote@ledevoir.com, mderome@ledevoir.com, mduclos@ledevoir.com, mlheureux@ledevoir.com, mmalenfant@ledevoir.com, mruelland@ledevoir.com, ncalestagne@ledevoir.com, ncarmel@ledevoir.com, nsebai@ledevoir.com, pbeaulieu@ledevoir.com, pborne@ledevoir.com, pcauchon@ledevoir.com, pgravel@ledevoir.com, rboisvert@ledevoir.com, rdutrisac@ledevoir.com, rleclerc@ledevoir.com, rrochefort@ledevoir.com, sbaillargeon@ledevoir.com, sbogdanov@ledevoir.com, slaplante@ledevoir.com, slaporte@ledevoir.com, slaporte@ledevoir.com, struffaut@ledevoir.com, tchouinard@ledevoir.com, vgeraud@ledevoir.com, ymartel@ledevoir.com

Subject: Protestations : _humbles_protestations_justifiées

Dimanche, 2 novembre 2003

Journalistes et autres employés,
LE DEVOIR,

Mesdames, messieurs,

Vous m'excuserez de faire ainsi irruption dans votre boîte électronique, mais je tiens à ce que vous soyez informés des protestations que j'adresse à la direction de notre journal. Lecteur du «Devoir» depuis toujours, je présuppose que vous considérerez tous que ce journal appartient tout autant à ses lecteurs qu'à ses artisans, même si chaque numéro est d'abord votre oeuvre et celle de la direction et de la rédaction, ce jour-là, ces années-là, où vous y travaillez.

1- En 1995, M. Sansfaçons refusait obstinément de faire paraître un très simple texte d'opinion mettant en cause mes collègues historiens. Qu'à cela ne tienne, j'en ai fait une publicité, publicité REFUS&Eacu te;E par M. Descôteau pour le numéro des 11-12 novembre 1995. A ma connaissance, c'est le seul texte d'opinion jamais refusé comme publicité au «Devoir» (texte d'opinion qui ne pouvait prêter à aucune accusation de diffamation ou autre, s'agissant simplement d'une polémique intellectuelle entre collègues historiens).

2- En 2002, «le Devoir» a refusé obstinément que je puisse protester contre le résultat d'un reportage (bien caché, mais bien payé par la publicité) nous appelant tous à «fê ;ter» le suicide d'Aquin. J'ai distribué mon tract comme un brave lors de l'événement à la cinémathèque, pour expliquer que le suicide d'Aquin était un mythe, s'agissant d'un «aliénicide» (c'est-à-dire de la mort d'un suicidaire, d'une personne victime d'une maladie mentale, qui aurait dû être soigné et qui, dans ce cas, serait probablement encore parmi nous aujourd'hui). Aujourd'hui même, au contraire, on lit dans notre journal sous la plume du pauvre Michel Biron un nouvel avatar du mythe, «Aquin ou le suicide comme oeuvre d'art», compte rendu du pauvre Sheppard. Désolant. Il me paraît criminel de faire ainsi l'apologie du mythe d'un suicide. Or, cela serait aujourd'hui impossible ou du moins plus difficile, je crois, si mon journal avait simplement permis que je m'exprime dans ses pages, ce que j'ai réclamé en vain à hauts cris.

3- En 2003, maintenant, c'est d'antisémitisme qu'il s'agit, comme vous le verrez ci-dessous.

Évidemment, il faut que ce soit gros, très gros pour que je tienne absolument à intervenir encore dans le journal où je me sens ostracisé. Cette année, comme l'année dernière, il s'agit d'une réaction d'un spécialiste des études littéraires sur une question soulevée par une publication de notre journal dans le Cahier des Livres.

Je n'ai pas d'autres objectifs par le présent message que de vous transmettre ces informations et, évidemment, mes protestations. Aux journalistes parmi vous, je serais reconnaissant de faire connaître ces informations, puisque c'est votre métier. A tous ceux d'entre vous qui seriez d'accord avec la légitimité de mes protestations, je serais reconnaissant de vous voir protester auprès de la direction de notre journal.

Voici mainteant la lettre que j'ai tenté de vous faire transmettre par le Syndicat des journalistes du «Devoir» qui n'a pas accusé réception de mon envoi et qui est le principal objet du présent message:

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Le 30 octobre 2003

Monsieur Paul Cauchon, président, Syndicat des journalistes du Devoir.

cc redaction@ledevoir.com

Cher monsieur Cauchon,

Accepteriez-vous de transmettre copie du présent message aux journalistes du «Devoir»? Il me semble que la direction de votre journal ne devrait pas s'y opposer, si même elle ne décidait pas, à votre demande, de le faire elle-même pour y ajouter sa version ou ses raisons.

Depuis une semaine aujourd'hui, j'ai adressé au journal une énergique et virulente protestation contre le compte rendu de Louis Hamelin sur le livre d'Yves Gosselin mettant en scène un discours antisémite fictif absolument inacceptable. Je n'accuse nullement Gosselin ou Hamelin -- et encore moins «Le Devoir» -- de partager les idées véhiculées par le roman, mais de manquer d'intelligence au point d'insulter les victimes des camps de concentration nazis, les Juifs collectivement et, par conséquent, nous tous. C'est simple et c'est mon titre: ce livre est une ordure.

Toute personne intelligente qui l'a en main ne met pas dix minutes en s'en rendre compte.

Le texte de ma réaction critique se trouve à l'adresse suivante :

< http://www.mapageweb.umontreal.ca/lafleche/po/gos.html >.

«Le Devoir» a évidemment le pouvoir de refuser de publier ma réplique. Je crois toutefois qu'il a le devoir de la publier intégralement, comme j'avais le devoir moral de l'écrire. J'ai longtemps donné, à l'Université de Montréal où je suis professeur, un cours entièrement consacré à l'oeuvre de Céline, mes deux articles spécialisés sur son style et ses pamphlets antisémites font autorité et ses romans occupent toujours une place importante dans mon enseignement. Je suis donc bien placé pour expliquer pourquoi le roman d'Yves Gosselin est ignoble d'ignorance et de niaise forfanterie, que sa publication chez Lanctôt et sa promotion au «Devoir» sont moralement inacceptables.

Je ne sais pas pourquoi la direction refuse de faire paraître mon intervention critique. Toutefois, si je pense à vous écrire, c'est tout simplement parce que je vois aujourd'hui la publicité de Lanctôt Editeur en première page du journal (elle fait évidemment partie du budget du Cahier des Livres...). Je n'accuse pas la direction de protéger sa publicité, mais je pense qu'avec l'ostracisme dont je suis victime à votre journal, cela pourrait bien être une explication parmi d'autres et qu'il y a là apparence de conflit éthique. Aux journalistes et notamment au Syndicat d'en juger en regard des explications que vous devriez exiger et obtenir de la rédaction.

Quoi qu'il en soit, je ne vous demande rien d'autre que de faire parvenir la présente aux journalistes du «Devoir», libre à la rédaction d'y ajouter sa version. Je vous serais reconnaissant de m'indiquer dès demain vendredi, 31 octobre, si cela a pu être fait ou non, auquel cas je m'adresserai personnellement à chacun des journalistes, un à un, au cours de la fin de semaine qui vient, si mon travail peut m'en laisser le temps.

Je vous prie d'agréer, cher monsieur Cauchon, l'expression de mes meilleurs sentiments,

Guy Laflèche,
Professeur titulaire,
Études françaises,
Université de Montréal.

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Voilà. Je sais bien que je fais figure de triste Hidalgo, du genre Don Guichote de Montréal, mais vous avouerez que s'agissant de suicide à distinguer de l'aliénicide, puis maintenant d'antisémitisme et de camps d'extermination nazis, il n'y ait pas de quoi rire.

Bien à vous tous,

__gl>-


Message au groupe de discussion LITOR

Depuis plusieurs jours, le groupe de discussion LITOR interroge la pensée du linguiste et philosophe britannique George Steiner à l'occasion d'une entrevue à la radio française où il tiendrait, avec d'autres, des propos réactionnaires, ce qui n'est pas interdit, évidemment. En revanche, quelques membres de notre groupe trouvent que quelques passages de ses essais frisent l'antisémitisme ou la justification des camps de la mort. C'est dans ce contexte que je propose le cas qui nous intéresse ici. Voici le message que j'ai adressé aux membres du groupes.

Jeudi, 20 novembre 2003

Bonjour,

Passons à autre chose ? Pourquoi pas.

Mais avant, je voudrais remercier tous les intervenants dans ce débat concernant George Steiner. J'ai actuellement devant moi Dans le château de Barbe-bleue, que je viens d'acheter, mais je n'ai pas pu trouver à Montréal son Transport de A. H., ni en édition originale, ni dans la collection Livre de poche, ni même dans les bibliothèques que je fréquentes. Ce qui me stupéfie, évidemment, dans les extraits de François Rastier, c'est le discours délirant sur les camps d'extermination des Juifs. Ces ouvrages sont parus depuis 20 ou 30 ans et il faut LIT+OR, des extraits de notre modérateur, puis des extraits de l'un de nous, F. Rastier, pour qu'enfin on s'interroge ?

Justement, puisqu'il faut bien passer à autre chose, puis-je vous proposer un sujet semblable qui me désole actuellement ?

Le journal le Devoir de Montréal a publié le 19 octobre dernier un compte rendu pleine page, avec illustrations, d'un «roman» paru à Montréal (chez Lanctôt Éditeur) intitulé Discours de réception, d'un certain Yves Gosselin. Le «roman» prête tout simplement, sur plus de 150 pages, un délirant et abject discours antisémite à un personnage faisant l'éloge du romancier Louis-Ferdinand Céline (dans le contexte où le fascisme nazi aurait triomphé lors de la dernière guerre).

Il se trouve que je connais fort bien l'oeuvre romanesque et pamphlétaire de Louis-Ferdinand Destouches dit Céline que j'ai longtemps enseignée à l'Université de Montréal et qui occupe toujours beaucoup de place dans mon enseignement. J'ai donc tenté en vain de répliquer à cette ordure (car il n'y a pas d'autre mot pour qualifier ce «roman» -- dont j'ai fait précisément le titre de mon intervention).

Ici intervient LITOR. Littérature et ordinateur. C'est sous prétexte de «littérature» que le Cahier des Livres du Devoir peut faire la promotion d'un «roman» abject qui tout à la fois méprise l'oeuvre romanesque de Céline et en même temps amoindrit, détourne et déforme son discours pamphlétaire antisémite, fasciste et raciste dans un formidable crachat à la figure de tous les survivants des camps de la mort nazis, nous tous. Voilà pour la «Littérature» où j'ai été absolument incapable de protester.

Heureusement, dans LITOR, il y a «ordinateur».

D'abord le fichier internet que j'ai pu mettre en place à ce sujet :

< http://www.mapageweb.umontreal.ca/lafleche/po/gos.html >,

ensuite, le présent message ! (sur LITOR, car la proportion des membres par ailleurs branchés et actifs sur la Toile y est évidemment plus forte qu'ailleurs, de sorte que plusieurs d'entre vous avez immédiatement accès au site dont vous avez l'adresse ci-dessus).

Sans l'internet et sans le courriel, il me serait impossible de protester.

Alors peut-être ne faut-il pas être surpris qu'une transcription d'extraits d'une entrevue par Patrick Rebollar et les extraits de François Rastier sur les essais de George Steiner ne nous parviennent que trente ans après les faits et précisément sur LITOR, pas ailleurs. C'est en tout cas grâce à l'ordinateur, c'est-à-dire la communication électronique qu'il permet.

Je me débranche en vous saluant tous, -- Guy


Objectifs

Nos objectifs doivent être fort simples :

1- Éviter la « polémique » recherchée par l'auteur et son éditeur : le scandale doit être dénoncé de manière assez ferme pour ne laisser aucune place à la réplique.

En ce qui me concerne, le moins que l'on puisse dire est que la réussite est totale sur ce point. Humour, ironie et auto-dérision mis à part, je suis heureux du résultat. Il illustre fort bien ma conception radicale de la polémique. Si je dois intervenir (surtout à titre de professeur de l'Université de Montréal) sur une question importante pour dénoncer une situation, j'ai le devoir de ne pas donner prise à la polémique (au sens dégradé, de celle qu'aime bien le Devoir). Dans ce cas exceptionnellement grave, j'y ai veillé de près, de plus près encore que sur la question également importante de ne pouvoir donner prise à l'accusation de propos diffamatoires.

2- Obtenir que Lanctôt Éditeur, avec l'accord de l'auteur, demande immédiatement à son distributeur le rappel de tous les exemplaires et que le livre soit pilonné;

3- non sans que de nombreux exemplaires aient été donnés (aux frais de l'éditeur) à toutes les grandes bibliothèques du Québec et notamment aux bibliothèques universitaires (et cela pour empêcher que l'ouvrage soit recherché pour sa rareté, puisqu'on pourra voir facilement en bibliothèque de quoi il s'agissait).

En effet, je dois bien préciser que je ne propose aucunement que l'ouvrage soit censuré. C'est l'auteur et son éditeur que l'on devrait pouvoir forcer à retirer volontairement leur livre pour le pilonner : ce n'est pas du tout la même chose.

4- Lanctôt Éditeur rendrait service à l'auteur en présentant ses explications et ses excuses de la manière la plus appropriée qui soit, notamment en trouvant le moyen de réparer le tort causé au Québec et au Canada par cette publication.

Ces deux derniers points s'appliquent également au premier roman d'Yves Gosselin, le Jardin du commandant, et à ses éditeurs. Cela dit, comme je ne connais encore rien des Éditions du 42e parallèle, je ne peux savoir si leur crédibilité est comparable à celle de Lanctôt Éditeur, maison d'édition qui doit nécessairement répondre de ses actes.

5- Il en est de même évidemment du Devoir, où les responsabilités sont nombreuses et partagées : il doit des explications et, à mon avis, des excuses à ses lecteurs.

J'ai beau être un idéaliste, lorsque j'exigeais des « excuses » en première page du journal et la publication de ma réplique en première page du Cahier des Livres, je n'attendais rien de tel, évidemment. J'exprimais efficacement l'extrême gravité des accusations que je portais contre le livre d'Yves Gosselin et son compte rendu par Louis Hamelin. Près de trois mois plus tard, ce n'est plus une question rhétorique. Certes, j'ai probablement fini d'accorder du temps à l'affaire et je dois dire que je saurais me contenter de la victoire morale dont le signe le plus évident est le silence même du Devoir qui reconnaît ainsi la honte de ses journalistes. En revanche, il ne fait plus de doute à mes yeux que le Devoir devra finalement s'expliquer et qu'il présentera alors ses excuses à ses lecteurs. Ce ne sera plus ma petite victoire : ce sera la victoire de mon journal, le Devoir.

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Texte des « obectifs » revu le 10 janvier 2004.


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Table

Analyses et comptes rendus

  1. Discours de réception
  2. Le Jardin du commandant
  3. Les Bienveillantes

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