El bozo
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Édition critique interactive
des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse

sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 1, strophe 4 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries


 

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      Il y en a qui écrivent pour rechercher (a) les applaudissements
humains (b), au moyen de nobles qualités du
coeur que l'imagination invente ou qu'ils peuvent
avoir (c). Moi, je fais servir mon génie à peindre les
délices de la cruauté ! Délices non passagères, artificielles;
mais, qui ont commencé avec l'homme, finiront
avec lui. Le génie ne peut-il pas s'allier (1) avec la
cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence ? (2)
ou, parce qu'on est cruel, ne peut-on pas
avoir du génie ? On en verra la preuve dans mes paroles;
il ne tient qu'à vous (d) de m'écouter, si vous le
voulez bien... Pardon, il me semblait que mes cheveux
s'étaient dressés sur ma tête (e); mais, ce n'est rien,
car, avec ma main, je suis parvenu facilement à les
remettre dans leur première position . Celui qui
chante ne prétend pas que ses cavatines soient une
chose inconnue; au contraire, il se loue de ce que les
pensées hautaines et méchantes de son héros soient
dans tous les hommes.


1. Variantes

1) 8: 24  P 1868, B 1869 humains au > humains, au
2) 9: 1  P 1868, B 1869 Moi je > Moi, je
3) 9: 2  P 1868, B 1869 cruauté, délices > cruauté ! Délices
4) 9: 2  P 1868, artificielles, mais > artificielles; mais
5) 9: 3  P 1868, B 1869 mais qui > mais, qui
6) 9: 10  P 1868, B 1869 mais ce > mais, ce
7) 9: 11  P 1868, B 1869 car avec > car, avec
8) 9: 11  P 1868, B 1869 main je > main, je
9) 9: 14  P 1868, B 1869 contraire il > contraire, il
10) 9: 15  P 1868 B 1869 Maldoror > son héros
11) 9: 16  P 1868 B 1869 hommes : > hommes.

      Comme à la strophe précédente, l'édition de Bordeaux ne présente aucune variante par rapport à la première édition, y compris les deux-points qui annoncent la strophe suivante, comme celle-ci le fera encore à son tour. Il ne s'agissait donc pas d'une coquille, comme on pourrait le penser à première vue, bien que la liaison ne sera finalement pas retenue (P 1899), probablement parce qu'elle contredit l'« autonomie » des strophes, même lorsqu'elles s'inspirent de celle qui précède.

      Remplacer le nom de Maldoror par le syntagme « son héros » contribue à mettre l'accent sur l'auteur et son projet, qui sont le sujet de la strophe.


2. Commentaires linguistiques

(a) Renversement de perspective : on écrit évidement pour trouver ou pour obtenir des applaudissements. J'y reviens n. (c).

(b) Pour la compréhension littérale du texte, il faut voir qu'on trouve ici la forme minimale du tête-à-queue qui consiste simplement à tranformer le complément déterminatif (des hommes) en adjectif déterminatif (humain), de façon à créer un flottement que le lecteur doit évidemment interpréter. Pris comme adjectif qualificatif, les applaudissements humains s'opposeraient à d'autres applaudissements... La figure de style artiste a donc un impact thématique propre à relier la Providence à l'Éternel en regard des hommes.

(c) La réalisation très particulière de la première phrase, et surtout de sa proposition principale, procède de la réécriture d'une expression comme celle-ci, dans le cas où l'on tenterait de défaire toutes ses périphrases : il y a des écrivains qui recherchent le succès dans la bonté, celle de leurs qualités imaginaires ou supposées. L'indice de ce jeu de réécriture se trouve évidemment dans le verbe rechercher (a) qui aurait dû être remplacé par un antonyme.

(d) Dans la logique des deux premières strophes, il s'agit d'un pluriel, qui désigne les lecteurs, ce qui se comprend dans la continuité des applaudissements humains. Si le vouvoiement peut venir à l'esprit (comme on le voit chez plusieurs traducteurs), c'est à cause du contraste dont il sera tout de suite question.

(e) Ce n'est pas à cause des périphrases que ce fragment amusant se comprend mal, mais parce que « hérisser », « dresser les cheveux sur la tête », paraît employé à rebours. Normalement, l'homme se hérisse de peur (ou s'il est indigné, sur la défensive, dans le sens abstrait). Par ses points de suspension, le narrateur semble analyser le renversement qui s'est opéré depuis le début de la strophe : s'étant présenté d'abord comme le peintre de la cruauté, propre à faire peur, le voici à solliciter l'écoute de ses lecteurs (d'où la teinte de vouvoiement dans cette sollicitation). Hérisser ne s'emploie en ce sens qu'appliqué aux animaux : le chien de garde, en particulier, se hérisse de fureur.


3. Notes

(1) « Le génie ne peut-il pas s'allier avec la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence ? » donne lieu à un assez extraordinaire contresens dans la première traduction en espagnol, qui interprète : « le génie ne peut-il pas s'éloigner avec (alejarse con) la cruauté dans les résolutions secrètes de la providence ? » ! (Gómez). Or, cette lecture est bien instructive et toute naturelle, si l'on a en tête la conclusion de la strophe précédente qui affirme justement que le mal ne saurait s'allier avec le bien, d'où il devrait suivre que le génie ne saurait donc s'allier avec la cruauté...

      Julio Gómez de la Serna ignore manifestement les secrets desseins de la Providence. En revanche, sa correction désigne précisément le moteur de la présente strophe qui trouve encore une fois sa source d'inspiration dans la strophe qui la précède.

(2) Marcel Jean et Arpad Mezei croyaient ce passage inspiré de la première phrase de l'extrait suivant du Paradise lost de John Milton : « Faire le bien, dit Satan à Béelzébuth, ne sera jamais notre tâche; faire toujours le mal sera notre seul délice, comme étant le contraire de la haute volonté de celui auquel nous résistons. Si donc sa providence cherche à tirer le bien de notre mal, nous devons travailler à pervertir cette fin, et à trouver encore dans le bien des moyens du mal » (1: 158-164, traduction de Chateaubriand, p. 121).

      Comme on le voit, c'est plutôt le second fragment souligné qui pourrait transparaître sous la plume d'Isidore Ducasse ou tout le passage. Mais en réalité, Jean et Mezei ont découvert ici une source encore bien plus juste qu'ils ne le devinaient : ce n'est pas une phrase, c'est toute la dialectique de Milton qu'on retrouve dans ce fragment et, pour mieux dire encore, et plus simplement, « le Maldoror de Milton » !

      L'adéquation ainsi posée entre le Maldoror de Lautréamont et le Satan du Paradis perdu autorise à bon droit la relecture de la strophe précédente (1.3), évidemment : ce héros qui fut « bon » durant ces premières années où il vécu « heureux », « il s'aperçut ensuite qu'il était méchant ». Voilà très précisément le Satan du poème qui n'en dit pas plus sur ces belles années précédant la chute (exactement comme notre auteur qui l'établit en quelques lignes : « c'est fait » !). Du coup, la variante prend le sens fort qu'on pouvait deviner dès la première lecture : si Maldoror est méchant, c'est bien entendu qu'il a été créé tel. Si aucun rapprochement textuel ne confirme cette comparaison dans la strophe 1.3, non seulement il est clair que rien ne l'interdit, mais au contraire tout porte à croire que ce Satan-là sert de modèle au portrait de Maldoror qui commence avec cette strophe. C'est ce que dit assez clairement la présente strophe et ce que confirme la source de son imaginaire.


4. Faurissonneries

      Contresens :

1) « Pour moi, j'ai du génie mais... » (p. 57). Du génie (= aptitude exceptionnelle) et son génie (= talent), cela ne signifie pas la même chose.

2) « Vous êtes étonnés, lecteur, de voir... » (p. 57). Pas de lecteurs et encore moins de lecteur étonnés dans cette strophe.

3) Un « écrivain [...] génial » (p. 57) : redoublement du contresens. D'abord, un écrivain de talent n'est pas nécessairement génial; en tout cas, ce n'est pas la même chose. Ensuite, comme toujours, Robert Faurisson est passé de Lautréamont à Maldoror, ce qui est d'autant plus aberrant que le narrateur parle clairement de son héros dans cette strophe. Le contresens devient total.

4) « Recouvrons tout notre sang-froid car, avec cette partie du corps humain qui termine le bras, je suis parvenu facilement et congrûment à les remettre dans leur première position » (p. 57). Notre critique nous invente, je ne sais pourquoi cette belle priphrase; mais elle est hors propos, car le narrateur se passe simplement la main dans les cheveux. La périphrase suggère une redondance, ce qui est un contresens, évidemment.

5) En vrac : héros prend le sens d'« héroïque », les cavatines sont sublimes et, on s'en doute, c'est Maldoror qui fait entendre ses Chants.

      Total : sept contresens en une seule petite page. Encore n'ai-je pas tout relevé, bien entendu. C'est déjà trop. Passons outre.

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe