El bozo
TdM Règles d'établissement Strophe 3.5 Glossaires Index TGdM
Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 1, strophe 15 (*) >>
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      Je viens de me réveiller; mais, ma pensée est encore
engourdie (1). Chaque matin, je ressens un poids
dans la tête. Le jour, ma pensée se fatigue dans des
méditations bizarres, pendant que mes yeux errent
au hasard dans l'espace; et, la nuit, je ne peux pas
dormir (2). Quand faut-il alors que je dorme ? Cependant,
la nature a besoin*i de réclamer ses droits.
Comme je la dédaigne, elle rend ma figure pâle et
fait luire mes yeux avec la flamme aigre de la
fièvre. Au reste, je ne demanderais pas mieux que
de ne pas épuiser mon esprit à réfléchir continuellement;
mais, quand même je ne le voudrais pas,
mes sentiments consternés m'entraînent invinciblement
vers (a) cette pente. Je me suis aperçu que les
autres enfants sont comme moi; mais, ils sont plus
pâles encore, et leurs sourcils sont froncés, comme
ceux des hommes, nos frères aînés. Ô Créateur de
l'univers, je ne manquerai pas, ce matin, de t'offrir
l'encens de ma prière enfantine (3). Quelquefois je
l'oublie, et j'ai remarqué que, ces jours-là, je me
sens plus heureux qu'à l'ordinaire; ma poitrine
s'épanouit, libre de toute contrainte, et je respire,
plus à l'aise, l'air embaumé des champs; tandis que,
lorsque j'accomplis le pénible devoir, ordonné par
mes parents, de t'adresser quotidiennement un cantique
de louanges, accompagné de l'ennui inséparable
que me cause sa laborieuse invention, alors,
je suis triste et irrité, le reste de la journée, parce
qu'il ne me semble pas logique et naturel de dire
ce que je ne pense pas, et je recherche le recul (b) des
immenses solitudes. Si je leur demande l'explication
de cet état étrange de mon âme, elles ne me répondent
pas. Je voudrais t'aimer et t'adorer; mais,
tu es trop puissant, et il y a de la crainte, dans mes
hymnes (c). Si, par une seule manifestation de ta pensée,
tu peux détruire ou créer des mondes, mes
faibles prières ne te seront pas utiles; si, quand il
te plaît, tu envoies le choléra ravager les cités, ou la
mort emporter dans ses serres, sans aucune distinction,
les quatre âges de la vie, je ne veux pas me
lier avec un ami si redoutable. Non pas que la
haine conduise le fil de mes raisonnements; mais,
j'ai peur, au contraire, de ta propre haine, qui, par
un ordre capricieux, peut sortir de ton coeur et
devenir immense, comme l'envergure du condor des
Andes. Tes amusements équivoques ne sont pas à
ma portée, et j'en serais probablement la première
victime. Tu es le Tout-Puissant; je ne te conteste
pas ce titre, puisque, toi seul, as le droit de le
porter, et que tes désirs, aux conséquences funestes
ou heureuses, n'ont de terme que toi-même. Voilà
précisément pourquoi ma bouche est prête,
à n'importe quelle heure du jour,
à exhaler, comme un souffle artificiel, le flot de
mensonges que ta gloriole exige sévèrement de
chaque humain, dès que l'aurore s'élève*i(d) bleuâtre,
cherchant la lumière dans les replis de satin du
crépuscule*h, comme, moi, je recherche la bonté, excité
par l'amour du bien. Mes années ne sont pas nombreuses,
et, cependant, je sens déjà que la bonté
n'est qu'un assemblage*d de syllabes sonores; je ne
l'ai trouvée nulle part. Tu laisses trop percer ton
caractère; il faudrait le cacher avec plus d'adresse.
Au reste, peut-être que je me trompe et que tu fais
exprès; car, tu sais mieux qu'un autre comment tu
dois te conduire. Les hommes, eux, mettent leur
gloire à t'imiter; c'est pourquoi la bonté sainte ne
reconnaît pas son tabernacle dans leurs yeux farouches :
tel père, tel fils. Quoi qu'on doive penser
de ton intelligence, je n'en parle que comme un
critique impartial. Je ne demande pas mieux que
d'avoir été induit en erreur. Je ne désire pas te
montrer la haine que je te porte.
Je préfère plutôt te faire entendre des paroles
de rêverie et de douceur... Oui, c'est toi qui as
créé le monde et tout ce qu'il renferme. Tu es parfait.
Aucune vertu ne te manque. Tu es très puissant,
chacun le sait. Que l'univers entier entonne,
à chaque heure du temps, ton cantique éternel ! Les
oiseaux te bénissent, en prenant leur essor dans
la campagne. Les étoiles t'appartiennent... Ainsi
soit-il !

1. Variantes

      Pas de variantes, mais une correction justifiée. Voir la n. (d).


2. Commentaires linguistiques

      Un emploi légèrement inattendu de la préposition vers en français (a) et une coquille de ponctuation (d) : on doit admettre qu'on trouve ici la strophe la mieux rédigée du Chant premier — et même de toute l'oeuvre au moment où elle sera réutilisée à la fin du Chant 2, soit la strophe 2.12. Elle a été corrigée par Georges Dazet, comme toutes les autres, au Chant premier; mais peut-être a-t-elle dû dès le début être remaniée une ou deux fois (à cause de son sujet) et chaque fois recorrigée. Ensuite, puisque Ducasse l'a développée l'année suivante, voilà au moins une strophe qu'il n'aura pas improvisée, qu'il aura relue, retouchée peut-être, et certainement corrigée encore. Mais peu importe les hypothèses propres à expliquer le fait incontestable de la tenue grammaticale exceptionnelle du texte, car voilà, par contraste, comment toutes les autres strophes se caractérisent au contraire par leur rédaction de premier jet.

      Georges Dazet : rien n'indique que celui-ci ait pu jouer un rôle narratif dans la strophe, celui de la punaise, par exemple, ce qui est exclus, l'addition correspondant à un manifeste bourdon.

(a) Vers cette pente : on entraîne sur une pente, du moins en français, puisqu'on peut traduire en epagnol, mis sentimentos me arrastran hacia esa pendiente (Serrat, Alonso, Pariente).

(b) Rechercher (pour chercher) le recul des solitudes correspondrait à la retraite si la figure de tête-à-queue n'était pas transparente : il s'agit plutôt des solitudes reculées, éloignées.

(c) On remarquera la série synonymique sur le sujet de la strophe : la prière, le cantique et les hymnes, série qui s'arrête ici. Vers la fin du chant suivant, la procédure deviendra un jeu rhétorique. Cela commencera avec la cathédrale / la basilique / etc., dans la strophe de la lampe du sanctuaire, 2.11.

(d) T : l'aurore s'élève bleuâtre > l'aurore s'élève, bleuâtre — j'ajoute la virgule pour encadrer l'apposition.


Notes

(*) Bien entendu, le Chant premier ne compte que quatorze strophes. La « quinzième » est une strophe inédite (auto)censurée. Il s'agit de la première version de la strophe 2.12. Elle devait se situer à l'origine avant ou après la strophe 1.10 (mais en réalité, elle pouvait se trouver n'importe où après la strophe 1.5, les cinq premières faisant un tout).

      La découverte est certes un événement. Mais le bonheur, lui, de relire encore Ducasse essayant sa lyre au Chant premier n'a évidemment aucun égal.

      Surtout que ce Ducasse-là est évidemment sans pareil, car il participe de la rédaction du Chant premier, mais n'en aura pas fait partie. Il était disparu. Si la découverte est spectaculaire, c'est précisément parce qu'on ne connaissait pas encore cet auteur-là, plus audacieux qu'on ne l'aurait peut-être cru. Et la question se pose aussitôt : est-ce la seule strophe du Chant premier qui ait été (auto)censurée ? — On en trouvera peut-être d'autres dans la suite de l'établissement critique.

      Voici donc reconstitué le texte original, originel, texte qui a figuré au brouillon, voire au manuscrit du Chant premier. On trouvera soulignées les additions à ce texte initial, marquant les développements de la strophe 2.12. L'étude de la réécriture commence en tête des notes.

      Pour fins de comparaison, le découpage des lignes de l'édition proposée reproduit simplement un aménagement de la strophe 2.12, dans son édition de 1869.

(1) L'ouverture pourrait paraître rétrospectivement abrupte (car on lit la strophe inédite après sa réécriture au Chant 2). Si l'on y tient, on peut imaginer une ouverture qui pourrait avoir été celle-ci :

MALRODOR. — Je viens de me réveiller...

Mais la didascalie, propre au drame, caractéristique du Chant premier (1.12 et 1.13, par exemple), n'est nullement nécessaire. Quatre strophes de ce chant s'ouvrent simplement par le pronom je (1.3, 1.5, 1.7 et 1.9). En fait, Maldoror n'avait pas de raison d'être désigné dans la rédaction originale, comme c'est le cas en 1.10, sur le même modèle.

(2) La réplique jusqu'ici et le portrait de Maldoror qui suit sont inspirés du Manfred de Byron. Pour l'illustrer, Pierre-Olivier Walzer a cité l'ouverture du drame dans la traduction d'Amédée Pichot; je cite ensuite la traduction de Benjamin Laroche, qui devrait être celle lue par Ducasse. Cf. 1.8, n. (4) :

      Ma lampe va s'éteindre; mais j'aurai beau entretenir sa mourante clarté, elle ne pourra suffire à mes longues veilles : mon sommeil... si je dors... n'est pas un sommeil, mais une succession de pensées persévérantes auxquelles je ne puis me soustraire. Mon coeur veille sans cesse, et mes yeux ne se ferment que pour porter leurs regards au dedans de moi-même...

—— Byron, Manfred, dans les OEuvres complètes, trad. Amédée Pichot, Paris, Furne, 1836, vol. 3, p. 303.

      Il faut remplir de nouveau ma lampe; mais, alors même, elle ne brûlera pas aussi longtemps que je dois veiller : mon assoupissement, — quand je m'assoupis — n'est point un sommeil; ce n'est qu'une continuation de ma pensée incessante, à laquelle je ne puis alors résister. Mon coeur veille toujours; mes yeux ne se ferment que pour regarder intérieurement...

—— Trad. Benjamin Laroche, 1836-1837, Paris, Hachette, 1875, vol. 3, « drames », 1875, p. 1.

Bien entendu, Byron n'est pas cité au texte (de sorte qu'on ne peut confirmer dans quelle édition Ducasse l'a lu). En plus, ce passage, l'ouverture de la pièce, n'est qu'un exemple très significatif et bien choisi pour illustrer une influence diffuse qui vient de l'ensemble du drame poétique, très évidente au Chant premier — et c'est le cas du refuge du héros dans la solitude, notamment (Manfred, 2.2, 3.1).

      Il en est de même pour le Paradis perdu de Milton : les yeux de Maldoror errent au hasard dans l'espace (p. 113: 10), tandis que notre Satan moderne interpelle dès l'enfance le Créateur, le Tout-Puissant.

(3) On voudrait que cette strophe soit une réplique à l'« Hymne de l'enfant à son réveil » (Harmonies poétiques et religieuses, 1830). Rien d'autre que le titre de Lamartine ne correspond à la strophe de Ducasse. Et il suffit de relire le poème pour voir qu'il n'est pas une source d'inspiration de cette strophe.


4. Faurissonneries

      —— Allezyvoir !

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe