El bozo
TdM Règles d'établissement Strophe 3.5 Glossaires Index TGdM
Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 2, strophe 3 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 

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      Qu'il n'arrive pas le jour où, Lohengrin (1) et moi,
nous passerons dans la rue, l'un à côté de l'autre,
sans nous regarder, en nous frôlant le coude (a), comme
deux passants pressés ! Oh ! qu'on me laisse fuir à
jamais loin de cette supposition ! L'Éternel a créé le
monde tel qu'il est : il montrerait beaucoup de sagesse
si, pendant le temps strictement nécessaire
pour briser d'un coup de marteau la tête d'une
femme, il oubliait sa majesté sidérale (2), afin de nous
révéler les mystères au milieu desquels notre existence
étouffe, comme un poisson au fond d'une barque.
Mais, il est grand et noble; il l'emporte sur nous
par la puissance de ses conceptions (b); s'il parlementait
avec les hommes, toutes les hontes rejailliraient
jusqu'à son visage. Mais... misérable que tu es !
pourquoi ne rougis-tu pas ? Ce n'est pas assez que
l'armée des douleurs physiques et morales, qui nous
entoure, ait été enfantée : le secret de notre destinée
en haillons ne nous est pas divulgué. Je le connais,
le Tout-Puissant... et lui, aussi, doit me connaître.
Si, par hasard, nous marchons sur le même sentier,
sa vue perçante me voit arriver de loin : il prend un
chemin de traverse, afin d'éviter le triple dard de
platine que la nature me donna comme une (c) langue !
Tu me feras plaisir, ô Créateur, de me laisser épancher
mes sentiments. Maniant les ironies terribles,
d'une main ferme et froide, je t'avertis que mon
coeur en contiendra suffisamment, pour m'attaquer
à toi, jusqu'à la fin de mon existence. Je frapperai
ta carcasse creuse; mais, si fort, que je me charge
d'en faire sortir les parcelles restantes d'intelligence (d)
que tu n'as pas voulu donner à l'homme, parce que
tu aurais été jaloux de le faire égal à toi, et que tu
avais effrontément cachées dans tes boyaux, rusé
bandit, comme si tu ne savais pas qu'un jour où
l'autre je les aurais découvertes de mon oeil toujours
ouvert, les aurais enlevées, et les aurais partagées
avec mes semblables. J'ai fait ainsi que je parle*s (e), et,
maintenant, ils ne te craignent plus; ils traitent de
puissance à puissance avec toi. Donne-moi la mort,
pour faire repentir mon audace (f) : je découvre ma
poitrine et j'attends avec humilité. Apparaissez donc,
envergures dérisoires de châtiments éternels !... déploiements
emphatiques d'attributs trop vantés ! Il
a manifesté l'incapacité d'arrêter la circulation de
mon sang*d qui le nargue. Cependant, j'ai des preuves
qu'il n'hésite pas d'éteindre, à la fleur de l'âge (g), le
souffle d'autres humains, quand ils ont à peine goûté
les jouissances de la vie. C'est simplement atroce;
mais, seulement, d'après la faiblesse*g de mon opinion !
J'ai vu le Créateur, aiguillonnant sa cruauté inutile,
embraser (h) des incendies où périssaient les vieillards
et les enfants ! Ce n'est pas moi qui commence l'attaque;
c'est lui qui me force à le faire tourner, ainsi
qu'une toupie, avec le fouet aux cordes d'acier (i).
N'est-ce pas lui qui me fournit des accusations contre
lui-même ? Ne tarira point ma verve épouvantable !
Elle se nourrit des cauchemars insensés qui tourmentent
mes insomnies. C'est à cause de Lohengrin
que ce qui précède a été écrit; revenons donc à lui.
Dans la crainte qu'il ne devînt plus tard comme les
autres hommes (j), j'avais d'abord résolu de le tuer à
coups de couteau, lorsqu'il aurait dépassé l'âge d'innocence.
Mais, j'ai réfléchi, et j'ai abandonné sagement
ma résolution à temps. Il ne se doute pas que
sa vie a été en péril pendant un quart d'heure. Tout
était prêt, et le couteau avait été acheté. Ce stylet
était mignon, car j'aime la grâce et l'élégance jusque
dans les appareils de la mort; mais il était long et
pointu. Une seule blessure au cou, en perçant avec
soin une des artères carotides, et je crois que ça aurait (k)
suffi. Je suis content de ma conduite; je me serais
repenti plus tard. Donc, Lohengrin, fais ce que
tu voudras, agis comme il te plaira, enferme-moi
toute la vie (l) dans une prison obscure, avec des scorpions
pour compagnons de ma captivité, ou arrache-
moi un oeil jusqu'à ce qu'il tombe à terre (m), je ne te
ferai jamais le moindre reproche; je suis à toi, je
t'appartiens, je ne vis plus pour moi. La douleur
que tu me causeras ne sera pas comparable au bonheur
de savoir, que celui qui me blesse, de ses mains
meurtrières, est trempé dans une essence plus divine
que celle de ses semblables ! Oui, c'est encore beau
de donner sa vie pour un être humain, et de conserver
ainsi l'espérance que tous les hommes ne sont
pas méchants, puisqu'il y en a eu un, enfin, qui a su
attirer, de force, vers soi, les répugnances (n) défiantes
de ma sympathie amère !...


1. Variantes

      Aucune variante pour cette strophe.

Correction justifiée

1) 68: 3  je crois que ç'aurait suffi > je crois que ça aurait suffi.

On attendrait d'ailleurs, cela aurait suffi. La contraction ça ne s'élide pas devant un verbe qui commence par la voyelle « a ». Maurice Grevisse, avec la générosité descriptive qu'on lui connaît, appelle la faute « une sorte (sic) d'hypercorrection », comme s'il fallait éviter les hiatus (Grevisse, par. 513, rem. 2).


2. Commentaires linguistiques

(a) Pour, en nous frôlant du coude. Les passant pressés se frôlent (en s'ignorant). Pourquoi préciserait-on qu'ils se frôlent le coude ? En ville, les passants, s'ils sont coude à coude (codo a/con codo), jouent des coudes. Or, le castillan, dans ces circonstances, a plusieurs mots sans correspondants en français : codear, surtout, mais également codazo et cadendor. Il suit que frôler pourrait avoir ici un sens agressif que le français ne lui connaît pas.

(b) Conceptions : il est difficile de comprendre le sens du mot ici. Ni créations, ni ce qu'on entend par l'intelligence du monde, des choses ou des hommes (ce serait un hispanisme) et en particulier la mise en place et en oeuvre d'un projet. Il faut donc chercher le sens à donner au syntagme la « puissance de ses conceptions » : ce serait simplement son pouvoir (pouvoir de création ou de conception, peu importe). C'est bien le Tout-Puissant.

(c) Article : comme une langue, mis pour comme langue. L'emploi de l'article ne s'explique pas.

(d) Création de style artiste sur l'inversion des restes (des parcelles) d'intelligence.

(e) J'ai fait ainsi que je parle. L'expression n'est pas un hispanisme puisque ce n'est pas hablar (parler), mais bien le verbe dire qui est aussi attendu en espagnol, hice tal como digo. Toutefois, l'expression mime une structure hispanique (ainsi que je parle, que je prédis*s), sans qu'on puisse en faire une phrase castillane. La suite du texte implique une construction sur l'expression, aussitôt dit, aussitôt fait, dicho y hecho. Narrativement : c'est fait.

(f) Pour faire repentir mon audace = pour que mon audace se repentisse. En effet, le verbe pronominal se repentir vient pas moins de huit fois encore et correctement dans les Chants, le repentir cinq fois et le repenti une fois. L'emploi des formes du vocable est donc trop régulier pour qu'on y voit une faute ici. La formulation amusante de style artiste correspond au très prosaïque, pour punir mon audace.

(g) Prépositions : il n'hésite pas d'éteindre, à la fleur de l'âge, pour à éteindre, dans la fleur de l'âge. L'ajustement est évidemment difficile pour un hispanophone : no vacilla en ahogar, en la flor de la vida (Alonso).

(h) Des incendies embrasent (brûlent) les vieillards et les enfants, tandis qu'on allume des incendies. La faute vient du fait qu'à la forme pronomale, s'embraser peut signifier s'allumer, mais le verbe (contrairement à allumer) ne peut être transitif en ce sens.

(i) Je me permets de le préciser parce que je l'ignorais : on fouette une toupie. Depuis l'Encyclopédie, on a consigné à l'article sabot qu'il s'agit d'un jeu avec une « toupie qui est sans fer au bout d'en bas, et dont les enfants jouent en le faisant tourner avec un fouet de cuir ». Même Tibulle, cité par l'Encyclopédie, employait exactement la même image que Ducasse. Au Québec, où tout le monde connaît son Rabelais par coeur, nous sommes passés à l'ère moderne, faisant tourner et dormir le moine, comme Gargantua. Je n'ai donc aucune idée de la nature de ce jeu qui consisterait à fouetter le moine qu'on a lancé à la déroulée.

      Ah ! misères de l'édition critique... Isidore Ducasse a-t-il fouetté la toupie à Montevidéo ou, grande bête qu'il est, va ! en France ? — Mais non, ce n'est pas à titre de champion du moine et du yoyo que la question se pose, s'agissant d'hispanisme. Je constate simplement qu'aucun de mes dictionnaires ne fouette la toupie ou le moine en castillan (peón, peonza et trompo), sauf Garnier qui fait vaguement danser la peonza, azotada de una correa. Si cela se confirmait, alors la toupie ne serait pas montevidéenne. Elle serait donc livresque.

(j) Comme les autres hommes, pour, comme les autres. L'explétisme est évidemment très significatif en regard de l'« âge d'innocence » : avant qu'il ne devienne un homme, ce qui justement n'est pas dit (homme a ici le sens d'humain).

(k) T : je crois que c'aurait suffi. Cf. v. (1).

(l) Toute la vie, mis pour, le reste de mes jours, pour toujours. Même si tous les traducteurs transcrivent toda la vida, je ne peux montrer qu'il s'agit d'un hispanisme.

      On trouve dans cette phrase le même lapsus chez Gómez et Alonso : enciérrate, enferme-toi. En revanche, toujours sur la question des pronoms personnels, on attendrait à la fin de la phrase non pas, je ne vis plus pour moi, mais l'expression affirmative, je ne vis plus que pour toi.

(m) Arrache-moi un oeil jusqu'à ce qu'il tombe à terre. Même si la phrase est parfaitement claire, les deux propositions sont aussi inattendues l'une que l'autre. Mais le plus curieux est encore la locution conjonctive, jusqu'à ce que. S'agirait-il d'un raccourci pour, à tel point qu'il tombe ?

(n) Alexis Lykiard intervient pour justifier sa traduction, the distrustful contradictions of my bitter sympathy !... : « An ambigous phrase. The archaic sense of "repugnances" works better here (in pl.) than "loathings", etc. » (p. 289, n. 7). En effet, contrairement aux traducteurs en langue romane, Lykiard ne peut tout bonnement reproduire le mot-à-mot, soit par exemple en italien, le diffidenti ripugnanze della mia amara simpatia !... (Margoni). — Tous donnent en traduction cette transcription littérale, à l'exception d'Aldo Pellegrini qui a trouvé la clé de l'expression : répugnance est tout simplement mis pour résistance. Les deux mots ont des sens et des formes assez proches pour avoir été mis l'un pour l'autre, mais dès que l'on comprend répugnances au sens de « résistances », la phrase devient parfaitement claire.

      À remarquer toutefois que le mot répugnance viendra encore cinq fois dans les Chants, et une fois le verbe répugner. Mais cela n'empêche pas de voir un lapsus dans la présente construction de style artiste, qui autrement ne se comprend pas.


3. Notes

(1) On ne sait pas ce qui peut avoir inspiré le nom de Léman à la strophe précédente. C'est le nom du traître domestique dans les Lettres anglaises ou l'Histoire de Miss Clarisse Harlove de l'abbé Prévost, trois volumes d'histoire d'aventures parus en 1751.

      En revanche, Lohengrin est le titre d'un opéra de Wagner (1850) sur le roman d'Elsa et de Lohengrin; l'ouverture en est jouée à Paris en 1860 et nul autre que Baudelaire en fait le compte rendu en 1861 (Paris, Dentu, rééd. dans l'Art poétique, Paris, Lévy, 1868 : renseignements et références de Jean-Luc Steinmetz). Voici la mise en situation du héros médiéval dans le récit d'origine germanique en tête du synopsis de Baudelaire résumant le livret de Wagner : « Une jeune princesse, accusée d'un crime abominable, du meurtre de son frère, ne possède aucun moyen de prouver son innocence. Sa cause sera jugée par le jugement de Dieu. Aucun chevalier présent ne descend pour elle sur le terrain; mais elle a confiance dans une vision singulière : un guerrier inconnu est venu la visiter en rêve. C'est ce chevalier-là qui prendra sa défense. En effet, au moment suprême et comme chacun la juge coupable, une nacelle approche du rivage, tirée par un cygne attelé d'une chaîne d'or. Lohengrin, chevalier du Saint-Graal, protecteur des innocents, défenseur des faibles, a entendu l'invocation du fond de la retraite merveilleuse... » (Baudelaire, « Richard Wagner et Tannhäusser à Paris », l'Art romantique, 15.3, Paris, Garnier, 1931, 388 p., p. 186).

      Bien entendu, ce Lohengrin n'a pas plus de rapport avec cette strophe des Chants que le Léman du roman de Prévost pourrait en avoir avec la strophe précédente. Tout au plus, l'article de Baudelaire et/ou l'oeuvre de Wagner sont-ils certainement à l'origine de la désignation, rien de plus. Justement, ces noms propres sont des données brutes, comme le dira explicitement le poète en tête du chant suivant (3.1).

(2) Majesté, sidéral : comme à la strophe précédente, ce vocabulaire dénote l'Éternel, le Tout-Puissant, le Créateur de Milton. Ce n'est pas seulement le vocabulaire, mais également le traitement narratif qui désigne la source d'inspiration, toujours comme à la strophe précédente. L'apostrophe au Créateur, par son contenu, sa forme et sa tonalité, vient tout droit de Satan dans le Paradis perdu. Humour compris.


4. Faurissonneries

      Désolant collage de citations qui détourne le sens premier des extraits et du texte de la strophe. Ce sont « de jeunes gens » qui auraient à peine goûté des jouissances de la vie; et Maldoror aurait en Lohengrin, « un ami, un seul ». Sans compter que Robert Faurisson s'exprime lui-même à l'aide de « citations », de la manière la plus dadaïste : « Il serait difficile de ne parler de cette strophe, écrit-il, que "pendant le temps strictement nécessaire pour briser d'un coup de marteau la tête d'une femme" » (p. 79).

      Près de vingt lignes de citations dans un texte de quarante lignes; reste donc vingt lignes de paraphrase.

      Bien entendu, nous ne lisons ici — heureusement ! — qu'une page de monsieur Faurisson. Et une ou deux pages, pour chaque strophe, au fur et à mesure du travail d'édition. Le plus extraordinaire, c'est de savoir que des imbéciles ont pu en lire quatre cents pages d'affilée et nous servir quelques petites citations (sic !) de cet amoncellement de sottises, au lieu de dénoncer ce fatras. Oui, c'est bien ce que je dis, ce sont des imbéciles.

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe