El bozo
TdM Règles d'établissement Strophe 3.5 Glossaires Index TGdM
Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 2, strophe 7 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 


 
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      Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort l'hermaphrodite,
profondément assoupi*f sur le gazon,
mouillé de ses pleurs (a). La lune a dégagé son disque
de la masse des nuages, et caresse avec ses pâles
rayons cette douce figure d'adolescent. Ses traits expriment
l'énergie la plus virile, en même temps que
la grâce d'une vierge céleste. Rien ne paraît naturel
en lui, pas même les muscles de son corps (b), qui se
fraient un passage à travers les contours harmonieux
de formes féminines. Il a le bras (c) recourbé sur
le front, l'autre main appuyée contre la poitrine,
comme pour comprimer les battements d'un coeur
fermé à toutes les confidences, et chargé du pesant
fardeau d'un secret éternel (1). Fatigué de la vie, et
honteux de marcher parmi des êtres qui ne lui ressemblent
pas, le désespoir a gagné son âme, et il
s'en va seul, comme le mendiant de la vallée. Comment
se procure-t-il les moyens d'existence
 ? Des
âmes compatissantes veillent de près sur lui, sans
qu'il se doute de cette surveillance, et ne l'abandonnent
pas : il est si bon ! il est si résigné ! Volontiers
il parle quelquefois avec ceux qui ont le caractère (d)
sensible, sans leur toucher la main (e), et se tient à distance,
dans la crainte d'un danger imaginaire. Si on
lui demande pourquoi il a pris la solitude pour compagne,
ses yeux se lèvent vers le ciel, et retiennent
avec peine une larme de reproche contre la Providence;
mais, il ne répond pas à cette question imprudente (f),
qui répand, dans la neige de ses paupières,
la rougeur de la rose matinale (g). Si l'entretien se
prolonge, il devient inquiet, tourne les yeux vers les
quatre points de l'horizon*d, comme pour chercher à
fuir la présence*s d'un ennemi invisible qui s'approche,
fait de la main un adieu brusque, s'éloigne sur les
ailes de sa pudeur en éveil, et disparaît dans la forêt.
On le prend généralement pour un fou. Un jour,
quatre hommes masqués, qui avaient reçu des ordres,
se jetèrent sur lui et le garrottèrent solidement,
de manière qu'il ne pût remuer que les jambes. Le
fouet abattit ses rudes lanières sur son dos, et ils lui
dirent qu'il se dirigeât sans délai vers la route qui
mène à Bicêtre. Il se mit à sourire en recevant les
coups, et leur parla avec tant de sentiment, d'intelligence
sur beaucoup de sciences humaines qu'il avait
étudiées et qui montraient (h) une grande instruction
dans celui (i) qui n'avait pas encore franchi le seuil de
la jeunesse, et sur les destinées de l'humanité où (j) il
dévoila entière (k) la noblesse poétique de son âme, que ses
gardiens, épouvantés jusqu'au sang (l) de l'action qu'ils
avaient commise, délièrent ses membres brisés, se traînèrent
à ses genoux, en demandant un pardon qui fut
accordé, et s'éloignèrent, avec les marques d'une vénération
qui ne s'accorde pas ordinairement aux hommes.
Depuis cet événement, dont on parla beaucoup,
son secret fut deviné par chacun*s (m), mais on paraît (n)
l'ignorer, pour ne pas augmenter ses souffrances; et
le gouvernement lui accorde une pension honorable (2),
pour lui faire oublier qu'un instant on voulut l'introduire (o)
par force (p), sans vérification préalable, dans un
hospice d'aliénés. Lui, il emploie la moitié de son
argent; le reste, il le donne aux pauvres (3). Quand il voit
un homme et une femme qui se promènent dans quelque
allée de platanes, il sent son corps se fendre en
deux de bas en haut (q), et chaque partie nouvelle aller
étreindre un des promeneurs; mais, ce n'est qu'une
hallucination, et la raison ne tarde pas à reprendre
son empire. C'est pourquoi, il ne mêle sa présence*s,
ni parmi les hommes, ni parmi les femmes (r); car, sa
pudeur excessive, qui a pris jour (s) dans cette idée
qu'il n'est qu'un monstre, l'empêche d'accorder sa
sympathie brûlante à qui que ce soit. Il croirait se
profaner, et il croirait profaner les autres. Son orgueil
lui répète cet axiome : « Que chacun reste dans
sa nature » (t). Son orgueil, ai-je dit, parce qu'il craint
qu'en joignant sa vie à un homme ou à une femme,
on ne lui reproche tôt ou tard, comme une faute
énorme, la conformation de son organisation (u). Alors,
il se retranche dans son amour-propre, offensé par
cette supposition impie qui ne vient que de lui, et il
persévère à rester seul, au milieu des tourments, et
sans consolation. Là, dans un bosquet entouré de
fleurs, dort l'hermaphrodite, profondément assoupi*f
sur le gazon, mouillé de ses pleurs. Les oiseaux,
éveillés, contemplent avec ravissement cette figure
mélancolique, à travers les branches des arbres, et le
rossignol ne veut pas faire entendre ses cavatines de
cristal. Le bois est devenu auguste comme une tombe,
par la présence nocturne de l'hermaphrodite infortuné (4).
Ô voyageur égaré, par ton esprit d'aventure
qui t'a fait quitter ton père et ta mère (v), dès l'âge le
plus tendre; par les souffrances que la soif t'a causées,
dans le désert; par ta patrie que tu cherches
peut-être, après avoir longtemps erré, proscrit, dans
des contrées étrangères; par ton coursier, ton fidèle
ami, qui a supporté, avec toi, l'exil et l'intempérie
des climats que te faisait parcourir ton humeur vagabonde;
par la dignité que donnent à l'homme les
voyages sur les terres lointaines et les mers inexplorées (w),
au milieu des glaçons polaires*i, ou sous l'influence
d'un soleil torride, ne touche pas avec ta main, comme
avec un frémissement de la brise (x), ces boucles de
cheveux, répandues sur le sol, et qui se mêlent à
l'herbe verte. Écarte-toi de plusieurs pas, et tu agiras
mieux ainsi. Cette chevelure est sacrée; c'est
l'hermaphrodite lui-même qui l'a voulu. Il ne veut
pas que des lèvres humaines embrassent religieusement
ses cheveux, parfumés par le souffle de la montagne,
pas plus que son front, qui resplendit, en cet
instant, comme les étoiles du firmament. Mais, il vaut
mieux croire que c'est une étoile elle-même qui est
descendue de son orbite, en traversant l'espace, sur
ce front majestueux, qu'elle entoure avec sa clarté
de diamant, comme d'une auréole. La nuit, écartant
du doigt sa tristesse, se revêt de tous ses charmes
pour fêter le sommeil de cette incarnation de la pudeur,
de cette image parfaite de l'innocence des anges :
le bruissement*g des insectes est moins perceptible.
Les branches penchent sur lui leur élévation touffue (y),
afin de le préserver de la rosée, et la brise, faisant
résonner les cordes de sa harpe mélodieuse, envoie
ses accords joyeux, à travers le silence universel,
vers ces paupières baissées, qui croient assister, immobiles,
au concert cadencé des mondes suspendus.
Il rêve qu'il est heureux; que sa nature corporelle a
changé; ou que, du moins, il s'est envolé sur un
nuage pourpre, vers une autre sphère, habitée par
des êtres de même nature que lui (5). Hélas ! que son
illusion se prolonge jusqu'au réveil de l'aurore ! Il
rêve que les fleurs dansent autour de lui en rond (z),
comme d'immenses guirlandes folles, et l'imprègnent
de leurs parfums suaves, pendant qu'il chante un
hymne d'amour, entre les bras d'un être humain
d'une beauté magique. Mais, ce n'est qu'une vapeur
crépusculaire*h que ses bras entrelacent*i; et, quand il
se réveillera, ses bras ne l'entrelaceront*i plus. Ne te
réveille pas, hermaphrodite; ne te réveille pas encore,
je t'en supplie. Pourquoi ne veux-tu pas me
croire ? Dors... dors toujours. Que ta poitrine se soulève,
en poursuivant l'espoir chimérique du bonheur,
je te le permets; mais, n'ouvre pas tes yeux. Ah !
n'ouvre pas tes yeux ! (aa). Je (ab) veux te quitter ainsi, pour
ne pas être témoin de ton réveil. Peut-être un jour,
à l'aide d'un livre volumineux, dans des pages émues,
raconterai-je ton histoire, épouvanté de ce qu'elle
contient, et des enseignements qui s'en dégagent.
Jusqu'ici, je ne l'ai pas pu; car, chaque fois que je
l'ai voulu, d'abondantes larmes tombaient*h sur le papier,
et mes doigts tremblaient, sans que ce fût de
vieillesse. Mais, je veux avoir à la fin ce courage. Je
suis indigné de n'avoir pas plus de nerfs qu'une
femme, et de m'évanouir, comme une petite fille (6),
chaque fois que je réfléchis à ta grande misère. Dors...
dors toujours; mais, n'ouvre pas tes yeux. Ah ! n'ouvre
pas tes yeux ! Adieu, hermaphrodite ! Chaque
jour, je ne manquerai pas de prier le ciel pour toi
(si c'était pour moi, je ne le prierais point). Que la
paix soit dans ton sein !


1. Variantes

      Aucune variante pour cette strophe, mais une correction justifiée.

Correction justifiée

1) 86: 26 si c'était pour moi, je ne le prierai > prierais point.


2. Commentaires linguistiques

(a) Après beaucoup d'hésitation, j'ai décidé de ne rien changer à la ponctuation de cette première phrase, parce qu'elle est répétée telle quelle au milieu de la strophe (p. 84: 7). Mais il faudrait sûrement une virgule pour séparer le bosquet et le syntagme suivant, entouré de fleurs, puisque c'est l'hermaphrodite qui doit être entouré de fleurs et non le bosquet (soit, « Là, dans un bosquet, entouré de fleurs, dort l'hermaphrodite »). Par ailleurs, si nous n'étions pas dans les Chants de Maldoror, où la virgule est une marque poétique et non un opérateur syntaxique, il faudrait soustraire celle qui sépare le gazon et mouillé de ses pleurs (soit, « le gazon, mouillé de ses pleurs »), qui peut donner à penser que c'est l'hermaphrodite et non le gazon qui est mouillé de ses pleurs.

(b) Les muscles de son corps, pour ses muscles, serait un pléonasme s'il ne s'agissait précisément de décrire et de caractériser le corps de l'hermaphrodite. Sans compter que l'expression implique le fait que son corps ne soit qu'un exemple de ce caractère exceptionnel, voire surhumain, angélique (opposé à naturel).

(c) Le bras, mis pour un bras. Cela dit, la remarque ne vaut qu'en lecture rétrospective, car la notation est au contraire très appropriée pour dessiner « un bras », puis « l'autre main » d'un adolescent dont on ne peut voir ou savoir s'il est garçon ou fille.

(d) Les traducteurs lisent généralement ici un caractère, c'est-à-dire un tempérament sensible (Pellegrini emploie même ce mot). Avoir le caractère sensible signifie plutôt que l'on a ce trait, la sensibilité, dans son caractère.

(e) Il semble bien qu'il faille comprendre, sans leur donner ou serrer la main. L'expression n'existe pas en castillan. En français, toucher la main a plutôt le sens (classique, cf. DGLF) de donner son accord ou de marquer ostensiblement son amitié, plutôt que de saluer ou de dire bonjour.

(f) En quoi cette question serait-elle imprudente ? Ne serait-elle pas, plutôt, impudente ? Un lapsus ou d'une coquille est si vite arrivé...

(g) La rose matinale est une couleur littéraire, décrite depuis Homère jusqu'à Ronsard, de l'aurore au doigts de rose à la rose qui ce matin avait déclose sa robe de pourpre.

(h) Montraient : le verbe ne peut avoir d'autre sujet que les sciences humaines. On attendrait simplement, ce qui montrait.

(i) Dans, mis pour, en ou pour. En, pour celui qui montrait.

(j) Où : la construction devient très évidemment inextricable. est mis pour [et] qui et correspond à une locution conjonctive qu'on pourrait exprimer par, à cette occasion, par ce discours (il dévoila, etc.). La structure syntaxique simplifiée correspond à la phrase suivante : il parla AVEC TANT de sentiment [et] d'intelligence sur les sciences humaines [...] et sur les destinées de l'humanité [dans ce discours] il dévoila sa noblesse, QUE ses gardiens...

      Le jeu consiste évidemment à ce que le lecteur se perde dans le dédale des propositions subordonnées. Cette phrase de douze lignes est encore fort simple en regard de celles qu'on trouvera de plus en plus complexes par la suite.

(k) Entier, pour entièrement, met en relief l'objet de la révélation, révélé dans son entier, tout entier, complètement.

(l) Épouvanté jusqu'au sang. Renversement de style artiste de l'expression classique, avoir le sang glacé, être saisi d'effroi (DGLF). L'expression est tellement étrangère à l'espagnol que seule Ana Alonso réussit à la recréer (sans la traduire littéralement), horrido hasta la médula, ce qui paraît toutefois plus naturel, beaucoup plus attendu que l'original, même en français d'ailleurs, où l'on frissonne jusqu'à la moelle, jusqu'au plus profond de l'être (PR).

(m) Décidément, l'emploi de l'indéfini est problématique sous la plume de Ducasse — cf. l'analyse du phénomène morpho-syntaxique au fichier consacré à la syntaxe.

      En plus, la proposition passive est surprenante en français, su secreto fue adivinado por todos (Gómez), tous devinèrent son secret.

(n) On paraît, pour on feint de.

(o) Introduire, pour interner.

(p) Par force, pour de force.

(q) Se fendre, pour se diviser, se séparer en deux; pléonasme : fendre, c'est nécessairement diviser, de haut en bas, voire de bas en haut.

(r) Construit sur se mêler à il ne se mêle ni aux hommes, ni aux femmes), on attendrait ne pas mêler sa présence avec les hommes ou les femmes. Toutefois, la figure de style tient aussi de l'expression, se faire présent (Pellegrini) parmi.

(s) Prendre jour, expression classique que l'on trouve encore chez Proust, signifie prendre rendez-vous. Ce très évident et original renversement de donner le jour n'existe ni en français ni en espagnol.

(t) Si l'on trouve l'axiome traduit littéralement partout (« que cada cual permanezca en su (propria) naturaleza »), ce qui n'est pas trop difficile, aucun dictionnaire ne le consigne à titre de proverbe. En revanche, je n'ai pas non plus réussi à en trouver l'équivalent en français (« que chacun obéisse, soit fidèle à sa personnalité »).

(u) La conformation de son organisation. Tous les traducteurs corrigent l'expression. Un seul, Alexis Lykiard, s'en explique, mais très curieusement en « corrigeant » le texte cité en français : « comme une faute énorme, la conformation de son organisme », probable coquille, puisqu'il explique justement que l'expression française correspond à un jeu de mots et de sonorités. — Il en profite pour signaler que le mot faute (même la faute énorme !) a plusieurs sens en français, dont celui du manque, sur lequel joue ici le texte.

(v) Dans ce contexte, on quitte père et mère. L'expression est tellement convenue qu'on est surpris de voir quitter son père et sa mère, comme le rendent les traductions espagnoles, lorsqu'elles ne généralisent pas : tus padres, tes parents (Gómez et Saad)

(w) Sur les terres et les mers, mis pour dans les terres et sur les mers.

(x) Toucher avec la main, embrasser (baiser) avec les lèvres, voilà des redondances tellement fréquentes dans les Chants qu'elles en paraissent naturelles et à ce point qu'il en découle des images qui autrement seraient impossibles. Ici, outre l'opposition de la main et des lèvres, le comme avec produit une figure (toucher avec le frémissement de la brise) qui fait apparaître en retour l'attouchement dans la redondance (qui n'est évidemment plus telle).

(y) L'élévation touffue (des branches) se retrouvera dans Maria Chapdelaine (1914) : ce sera la désolation touffue (des grands arbres). Il s'agit d'une rencontre de style artiste.

(z) Inversion des deux compléments : on danse en rond autour de qqun et non autour de qqun en rond.

(aa) Tes, pour les yeux : Dors..., dors toujours [...], mais n'ouvre pas tes yeux. Ah ! n'ouvre pas tes yeux. — Le fragment est répété plus bas, tout à la fin de la strophe, p. 86: 23-24, où mais vient pour et.

(ab) À remarquer la progressive implication narrative du pronom personnel : je t'en supplie, je te le permets, puis je veux te quitter. Ici, le narrateur s'identifie au voyageur égaré auquel il s'adressait plus haut.


3. Notes

(1) Le secret de l'hermaphrodite, qui ne se confie à personne, et que le narrateur ne parviendra pas lui-même à exposer, comme il l'écrira à la toute fin de la strophe, évoque le secret de Manfred. Non pas son secret particulier, mais le fait d'être aux prises avec un poids inexprimable. La source d'inspiration est ici Byron, premier trait caractéristique de l'hermaphrodite (fatigué de la vie, désespéré...).

(2) D'où peut donc venir l'idée d'une pension de l'État dans les circonstances ? On comprend que les « quatre hommes masqués, qui avait reçu des ordres », étaient au service du gouvernement ou de ses médecins, et qu'il s'agissait d'une erreur, mais est-ce que cela peut entraîner une pension au XIXe siècle ? — Sommes-nous dans l'univers des gauchos et des caudillos du Rio de la Plata ?

(3) Genèse et rédaction. Tout ce passage est une addition ultérieure. Il suffit d'ajuster le texte qui l'encadre pour retrouver le fil d'une évidente composition originale : « [il] s'éloigne sur les ailes de la pudeur en éveil, et disparaît dans la forêt. [...] Quand il voit un homme et une femme... », suite qui explique logiquement « pourquoi il a pris la solitude pour compagne ». Voici maintenant commenté le texte de l'addition.

On le prend généralement pour un fou [1]. Un jour [2], quatre hommes masqués, qui avaient reçu des ordres, se jetèrent sur lui et le garrottèrent solidement, de manière qu'il ne pût remuer que les jambes. Le fouet abattit ses rudes lanières sur son dos, et ils lui dirent qu'il se dirigeât sans délai vers la route qui mène à Bicêtre [3]. Il se mit à sourire en recevant les coups, et leur parla avec tant de sentiment, d'intelligence sur beaucoup de sciences humaines qu'il avait étudiées et qui montraient une grande instruction dans celui qui n'avait pas encore franchi le seuil de la jeunesse, et sur les destinées de l'humanité où il dévoila entière la noblesse poétique de son âme, que ses gardiens, épouvantés jusqu'au sang de l'action qu'ils avaient commise, délièrent ses membres brisés, se traînèrent à ses genoux, en demandant un pardon qui fut accordé, et s'éloignèrent, avec les marques d'une vénération qui ne s'accorde pas ordinairement aux hommes [4]. Depuis cet événement, dont on parla beaucoup, son secret fut deviné par chacun [5], mais on paraît l'ignorer, pour ne pas augmenter ses souffrances; et le gouvernement lui accorde une pension honorable, pour lui faire oublier qu'un instant on voulut l'introduire par force, sans vérification préalable, dans un hospice d'aliénés. Lui, il emploie la moitié de son argent; le reste, il le donne aux pauvres [6].

[1] On le prend généralement pour un fou. La notation est si abrupte qu'il est difficile de croire qu'elle tient lieu de transition. Au contraire, lancée ainsi, elle semble bien inspirer, ouvrir et justifier l'épisode. Sans le nom Bicêtre, on va le voir, on ne s'expliquerait pas qu'on puisse prendre l'hermaphrodite pour un aliéné.

[2] Un jour. Trait caractéristique de la narration de l'anecdote, trait narratif de l'« addition ».

[3] Sujet de l'anecdote et justification linguistique de l'addition. Je ne sais pas si Alexis Lykiard aura été le premier à signaler la motivation de Bicêtre, « bis-être », correspondant à la double nature de l'hermaphrodite (p. 290, n. 15). Rêverie de l'hispanophone sur les sonorités et la graphie du nom propre, évoquant les troubles psychologiques, à commencer par le dédoublement de la personnalité.

[4] Si le fouet apparaît furtivement à l'avant dernière strophe du présent chant 2 (2.15), la grande strophe du fouet ne se trouve qu'en 4.3. Là comme ici, la victime est garrotté, alors qu'on lui laisse les jambes libres. Cela ne permet pas de dater l'addition, bien entendu, mais l'inspiration de ce passage est manifestement très proche de cette strophe 4.3

[5] Le rédacteur a oublié que le secret de l'hermaphrodite était « éternel ». D'ailleurs, le contexte montre bien que le mot ne désigne plus ce secret byronien — cf. n. (1) —, sur lequel se concluera la strophe, mais le fait de connaître sa nature d'hermaphrodite. Il suit que l'addition est ultérieure à la rédaction de toute la strophe.

[6] Cette conclusion est évidemment en flagrante contradiction avec le passage précédent. D'où l'hermaphrodite tenait-il ses moyens de subsistance ? De bonnes âmes qui veillaient sur lui. Or, le voici pensionné de l'État, à partager la moitié de ses revenus avec les pauvres ! Le raboutage, l'insertion du passage n'est évidemment pas suivie des ajustements, des reformulations ou des refontes narratives propres à éliminer ces contradictions (celle-ci et celle de la note précédente).

      Lorsqu'on trouve une fois la marque d'un trait de rédaction, comme c'est le cas de celui qu'on rencontre pour la première fois ici, c'est suffisant pour garder à l'esprit qu'il peut être une des formes de la composition de l'oeuvre. Les Chants de Maldoror présentent de très nombreux exemples de narration automatique, où des passages apparaissent abruptement, à peine suggérés par un mot ou une idée secondaire du développement précédent et souvent même sans transition ou justification aucune. Le raboutage textuel (le mauvais raccord) est évidemment propre à multiplier cet effet de coq-à-l'âne de la narration automatique.

(4) Ces deux phrases sont le meilleur exemple de l'influence de Gustave Hinstin sur les Chants qu'on puisse trouver dans l'analyse de Lucienne Rochon, exemple retenu par Jean-Luc Steinmetz, dans son édition commentée.

      Lucienne Rochon y voit l'écho du paysage bucolique décrit par le choeur dans OEdipe à Colone, dont elle propose la traduction suivante : « Étranger, tu es venu dans le séjour le plus aimable de l'Attique, la blanche Colonne ? Ici, dans ce frais vallon, doucement gazouille l'essaim des rossignols, caché sous le sombre lierre, au milieu du feuillage sans vie, impénétrable aux rayons du soleil, au souffle glacé des vents. Ici jamais ne s'endort, jamais ne tarit le Céphise... bords charmants que ne dédaignent ni le choeur des muses, ni Aphrodite aux rênes d'or » (« Le professeur de rhétorique de Lautréamont : Gustave Hinstin », Europe, 1966, no 449, p. 153-189, p. 166-167; en note, Lucienne Rochon propose de voir dans le « bois auguste comme une tombe » une allusion à la fin tragique d'OEdipe. Sauf erreur, la critique ne dit pas de qui est cette traduction (v. 668-688), bien différente de celle de Robert Pignarre, par exemple (Paris, Flammarion, 1964).

      Par ailleurs, Steinmetz remarque inopinément les « corrections » du passage de Sophocle à Ducasse. C'est trop : il s'agit d'un évident anachronisme, car jamais jusqu'ici la technique de Poésies n'a encore été observée nulle part dans les Chants.

      Prenons d'abord une vue d'ensemble de la question. Lucienne Rochon se propose d'étudier l'influence du professeur de rhétorique Gustave Hinstin sur son élève Isidore Ducasse. Elle traite ce merveilleux sujet de trois points de vue : d'abord en cherchant des traces de cet enseignement dans le texte même de l'oeuvre de Ducasse; ensuite en essayant de voir si on ne pourrait retrouver quelques-unes des idées des publications du professeur dans l'oeuvre de son ancien élève; et enfin en comparant ou plutôt en opposant leur style. Si un faisceau de petits traits permet de croire que l'étude pourrait aboutir à des conclusions probantes si elle était poursuivie, dans l'état actuel du travail, l'hypothèse est loin d'être démontrée. En fait, la partie la plus intéressante de l'étude de Lucienne Rochon concerne le caractère souvent « pédagogique » de l'oeuvre d'Isidore Ducasse où le maître et l'élève s'échangent des notes et des répliques de rhétorique. C'est le caractère collégien des Chants et de Poésies.

      Dans le cas qui nous occupe, toute l'argumentation repose sur le recoupement du témoignage de Paul Lespès, qui se souvenait vers la fin de sa vie que Ducasse avait apprécié les leçons d'Hinstin portant sur Racine, Corneille et... OEdipe roi, d'un côté, et, de l'autre, des Souvenirs d'Athènes que le même Hinstin a publiés en 1865. D'où ce rapprochement avec OEdipe à Colone.

      On se trouve donc, dans les deux cas, avec un décor champêtre et son jeu de points de vue sous les arbres, un rossignol qui gazouille ou non, et Aphrodite dans le paysage. Il faut encore y ajouter le voyageur égaré (l'étranger) qui suit.

      Jusqu'à mieux informé, je ne pense pas qu'on puisse retenir le rapprochement. Mais, on le voit, je ne pense pas qu'on puisse non plus l'exclure a priori.

(5) Si l'hermaphrodite empruntait ses premiers traits à Manfred — cf. n. (1) —, toute cette description est faite avec le vocabulaire de Milton : l'étoile descendue de son orbite, l'innocence des anges, le « concert cadencé des mondes suspendus » et maintenant cette « autre sphère, habitée par des êtres de même nature que lui ».

(6) ¡ Hombre ! Le moins qu'on puisse dire est que cette expression de virilité est inattendue, s'agissant de glorifier un hermaphrodite, qui ne devrait pas manquer de féminité. Et en effet, on remarquera que le narrateur, s'il sympathise, ne s'identifie jamais avec son personnage. Il est plutôt l'étranger, le voyageur étranger sommé de s'en écarter.


4. Faurissonneries

      Plus de la moitié du commentaire de Robert Faurisson est fait de fragments de la strophe cités sans autre commentaire que les guillemets (p. 85-87), soit une dizaine de citations détournées de leur sens originel.

      Cela peut donner, par exemple : « Certains "lui dirent qu'il se dirigeât sans délai vers la route qui mène à Bicêtre". Ils [sic] le supplicièrent. », etc. Ce détournement de texte n'est évidemment pas innocent, ni tout à fait inoffensif.

Qui donc a cité jusqu'ici Robert Faurisson ?

      Le livre de Robert Faurisson m'ennuie de plus en plus. Mais il est hors de question, toutefois, de ne pas le lire jusqu'au bout, mot à mot.

      On est tout de même ici pour s'amuser. Alors je pense qu'il est temps de s'offrir quelques petites digressions à ce sujet. La question est simple : qui, mais qui donc, jusqu'ici, a cité avec enthousiasme, voire avec profit, le travail de monsieur Faurisson ? — C'est, il me semble, une question légitime, étant donné la conclusion qui s'impose de plus en plus, à savoir que son livre n'est ni innocent, ni inoffensif.

      Éric Walbecq, bibliothécaire à la BNF, a proposé une revue des entrées « Lautréamont » dans les dictionnaires et les encyclopédies. En parlant du premier article d'Universalis, par René Étiemble (le second est de J.-L. Steinmetz, en 1996), il écrit abruptement : « Étiemble réglait son compte à Robert Faurisson » (Éric Walbecq, « Lautréamont dans les dictionnaires et encyclopédies », la Littérature Maldoror, colloque de Liège en 2004, Cahiers Lautréamont, vol. 71-72, 2005, p. 123-130, p. 129). Ce n'est pas vrai. Jamais ni d'aucune manière René Étiemble ne parle de Robert Faurisson et de son livre dans son merveilleux petit pamphlet anti-Lautréamont, et pour cause : l'article d'Étiemble pour Universalis a été rédigé en 1968 et le livre de Faurisson a paru en 1972.

      Chez les Oulipiens, on appelle cela un règlement de compte par anticipation. D'ailleurs, en quoi une charge contre l'oeuvre d'Isidore Ducasse viserait-elle Robert Faurisson ? On doit supposer, en revanche, que la remarque d'Éric Walbecq est de l'ordre de la double négation, impliquant sa caution à l'ouvrage de Robert Faurisson. Ce n'est pas très explicite ni très précis, mais c'est déjà ça.

      Qui dit mieux ?

      À suivre...

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe