El bozo
TdM Règles d'établissement Strophe 3.5 Glossaires Index TGdM
Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 2, strophe 16 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 

P. 139


10

 
 
 
15
 


 
20

 
 
 
25
      Il est temps de serrer les freins*v à mon inspiration,
et de m'arrêter, un instant, en route (a), comme quand
on regarde le vagin d'une femme (1); il est bon d'examiner
la carrière parcourue, et de s'élancer, ensuite,
les membres reposés, d'un bond impétueux. Fournir
une traite d'une seule haleine n'est pas facile; et les
ailes se fatiguent beaucoup, dans un vol élevé, sans
espérance et sans remords (2). Non... ne conduisons pas
plus profondément la meute hagarde des pioches et
des fouilles*v (b), à travers les mines explosibles*v de ce
chant impie ! Le crocodile ne changera pas un mot
au vomissement sorti de dessous son crâne. Tant pis,
si quelque ombre furtive, excitée par le but louable
de venger l'humanité, injustement attaquée par moi (c),
ouvre subrepticement la porte de ma chambre, en
frôlant (d) la muraille*i comme l'aile d'un goéland, et enfonce
un poignard, dans les côtes du pilleur d'épaves*g
célestes ! Autant vaut que l'argile (3) dissolve ses
atomes, de cette manière, que d'une autre
.

              FIN DU DEUXIÈME CHANT


1. Variantes

Correction justifiée

Si la strophe n'a pas de variantes, j'y apporte toutefois la correction suivante :

1) 139: 25  T : Autant vaut que l'argile dissolve ses atomes, de cette manière que d'une autre > de cette manière, que d'une autre.

      En effet, même si la phrase n'a pas une structure française, elle se comprend parfaitement bien, de sorte qu'on voit tout de suite la faute de ponctuation, car ses deux parties ne peuvent être séparées de la virgule sans produire le contresens suivant : voilà une excellente chose que l'argile dissolve ses atomes (et, par parenthèse, peu importe la manière). Toutefois, au lieu de soustraire la virgule excédentaire ou de la déplacer, j'ajoute au contraire une virgule d'encadrement du groupe syntagmatique, figure propre à la ponctuation des Chants.


2. Commentaires linguistiques

(a) Au sens de déplacement, la route correspond à l'itinéraire. On s'arrête donc en cours de route (et non en route, en el camino). En revanche, on s'arrête en chemin.

(b) Une meute de fouilles ? À première vue, on croit à un simple lapsus, la préposition des étant mise pour l'article les : ne conduisons pas plus profondément (1) la meute des pioches et (2) les fouilles. Le résultat est alors parfaitement logique, s'agissant de la description d'un travail de sape où l'auteur a déjà creusé assez profondément ses mines explosibles. En revanche, l'analyse syntaxique montre vite que cette interprétation est impossible puisqu'on ne saurait mettre en équivalence la cause ou l'instrument, les pioches, et la conséquence ou le résultat, les fouilles, les excavations. D'autant que Ducasse n'aurait jamais additionné un singulier de style artiste (la meute des pioches) et un pluriel sec (dans le style des Chants, on lirait certainement, dans ce cas, la meute des pioches et le [...] des fouilles : proposons, et le terrier livide des fouilles).

      La bonne lecture est présentée dans le glossaire du vocabulaire spécifique : il s'agit d'un extraordinaire néologisme, la fouille désignant la « pelle », la fouille qui sert à fouiller, exactement comme vient d'être désignée la pioche, la pioche qui sert à piocher, comme la bêche à bêcher. Il faut parfois être plus logique que la langue française et ce n'est pas Isidore Ducasse qui va s'en priver.

(c) L'humanité, injustement attaquée par moi, injustamente atacada por mi (accord unanime des traducteurs) : il ne s'agit pas d'un hispanisme, au sens fautif, comme ce sera le cas de la dernière phrase, mais cette formulation passive est celle que privilégie l'espagnol et que le français évite (pour venger l'humanité de mon injuste attaque).

(d) C'est, plutôt, en rasant les murs, qui est attendu, mais l'écart créé avec frôler, image qui souligne les caractères furtif et subreptice des déplacements de l'ombre, est encore mis en relief par la comparaison qui suit.


3. Notes

(1) Si la comparaison peut paraître de l'ordre du cadavre exquis (les collages des beaux comme n'apparaîtront qu'aux chants suivants, le premier à la strophe 4.5), c'est précisément parce que la sexualité trouble des Chants ne connaît aucune forme d'érotisme ni, à plus forte raison, aucune présentation de l'accouplement sexuel au delà — ou devrais-je dire en deçà ! — du « chaste » accouplement de Maldoror et de la requine (strophe 2.13, de rédaction ultérieure). Or, justement, à la faveur de la comparaison, la métaphore de l'acte sexuel sera filée jusqu'à l'apparition, dans la chambre du narrateur, de l'ombre on ne peut plus masculine, venue perpétrer l'inverse d'un viol, l'homicide. Bref, même dans sa formulation métaphorique, la thématique de la sexualité n'a vraiment rien d'érotique dans les Chants, ni même d'ordre sadomasochiste. Nous sommes dans l'univers macho où l'homme s'arrête tranquillement à « regarder le vagin » de sa partenaire, pour reprendre son souffle.

(2) Du point de vue de la rédaction, on trouve ici la conclusion du fascicule II, tel qu'on l'a reconstitué. Par la voix de son narrateur, l'auteur décrit donc sa rédaction comme une suite d'étapes d'une oeuvre déjà deux fois relancée. Le « bond impétueux » qu'il annonce, c'est le troisième chant, conçu comme le « fascicule III ». Or, Isidore Ducasse sera amené a faire tout le contraire : il va dorénavant réaliser ce qui ne lui paraissait pas facile, produire le reste de l'oeuvre d'une traite. En revanche, il gardera le même mode de rédaction, comme on le voit aux caractères propres de chacun des chants suivants, ce qui est évident pour le dernier.

      Le fascicule II avait été déposé chez l'éditeur-Imprimeur Lacroix vers le 19 octobre 1868 (cf. 2.13, le 2e chant). Les annonces et le brochage de quelques exemplaires des Chants de Maldoror auront lieu vers la fin de l'été 1869, puis au cours de l'hiver (Lefrère, Ducasse, 444 et suiv.); Jean-Jacques Lefrère, sur la foi de Genonceaux/Lacroix, situe au premier semestre de 1869, donc entre janvier et juin, la signature du contrat d'édition entre Ducasse et Lacroix (p. 442); le manuscrit a dû parvenir à l'imprimeur de Bruxelles au printemps ou au début de l'été (ibid.). On peut raisonnablement faire l'hypothèse que le manuscrit des Chants de Maldoror a été rédigé de janvier à avril 1869.

      Pure hypothèse que la suite de l'établissement du texte confirmera, si elle ne peut l'infirmer. Calendrier : quatre chants, quatre mois. On comptait deux mois, août et septembre 1868, entre les dépôt chez les éditeurs des deux premiers fascicules, soit le temps de préparer le manuscrit du second : l'écrivain va donc travailler plus et plus vite, deux fois plus, pour achever son oeuvre. Délai : Isidore Ducasse n'est manifestement pas un « écrivain »; il n'écrit pas pour le plaisir de la chose; il écrit pour être publié. Il suit qu'il n'écrira pas avant d'avoir renoncé à faire imprimer le fascicule II et après avoir décidé de réaliser au contraire le volume des Chants de Maldoror. Ensuite, il faut laisser beaucoup de temps entre le dépôt du manuscrit chez Albert Lacroix, à Paris, et l'impression des feuilles chez l'imprimeur Hippolyte Louis Verboeckhoven, à Bruxelles.

      Jean-Jacques Lefrère présuppose une « correction d'épreuves » (p. 442). Pour ma part, je me demande si, vers 1870, les ouvrages à compte d'auteur, surtout s'ils sont imprimés à l'étranger, ne verraient pas leurs épreuves corrigées par les protes de l'imprimeur, une copie brochée étant finalement soumise à l'auteur pour obtenir le bon à tirer.

(3) La Vulgate de la Bible dit que l'homme a été formé (Genèse, 2: 7) du limo terrae (en latin classique, limus, « limon, boue »), ce qu'on traduit traditionnellement en français par la poussière de la terre, comme en espagnol, polvo de la tierra. Peut-être que le mot signifie « poussière » dans le latin de la Vulgate, mais chose certaine la catéchèse catholique a vite compris que le Grand Potier de la tradition mésopotamienne travaillait l'argile.

      Dans le corpus de FRANTEXT, on trouve environ 500 fois le mot argile dans les textes du XIXe siècle et on peut voir qu'il est souvent utilisé pour désigner le corps de l'homme. Chez Chateaubriand, il désignait un être « moitié esprit, moitié argile » (Génie du christianisme, 1809), tandis que George Sand s'écriait « vos âmes, ô créature d'argile... » (Correspondance, 1837). Mais du point de vue des sources avérées des Chants, il ne fait pas de doute que Ducasse l'emprunte au Manfred de Byron, où le mot désigne l'enveloppe humaine qui emprisonne l'âme. On en retrouvera le thème à la prochaine strophe, rédigée plusieurs mois plus tard, mais encore inspirée du drame poétique anglais.

      Manfred aux esprits : « Le souffle, l'esprit, l'étincelle de Prométhée, cette lumière de mon être a l'éclat, la pénétration et la vivacité des vôtres; et quoique enfermée dans l'argile, elle ne vous le cédera en rien » (Paris, p. 9). La Destinée protectrice de Manfred aux autres esprits : « Ses tourments ont été de même nature que les nôtres, éternels. Ses connaissances, sa force et sa puissance, autant que le comporte l'argile qui recouvre l'essence éthérée, se sont élevées plus haut que tout ce que la matière a encore produit. Dévoré d'une soif de science que ressentirent rarement d'autres mortel, il apprit à connaître ce que nous connaissons... » (p. 40-41).

      Il est significatif que Ducasse ne retienne rien de l'« âme » dans la dissolution des atomes de l'argile.


4. Faurissonneries

      Le professeur met entre guillements l'adjectif « explosible ». Pourquoi ? Il n'a pas comme tout le monde son Petit Larousse ? Suit la belle interprétation suivante que je mets, moi aussi, entre guillements : « Je ne changerai pas un mot à ce que j'ai écrit, dussé-je en mourir ! ». Le « dussé-je en mourir » représente le coup de poignard qui pourrait être porté dans les côtes du pilleur d'épaves célestes, probablement l'une des plus belles créations poétiques inspirées en français par l'épopée de Milton.

      Mais il y a aussi du comique dans l'affaire, soit dans le fragment suivant : « le vagin, le vagin d'une femme » ! (p. 102). — Le professeur fantasmerait-il sur le vagin de la requine ?

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe