El bozo
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Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 3, strophe 4 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 

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      C'était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient
leurs cantiques en gazouillements, et les
humains, rendus à leurs différents devoirs, se baignaient
dans la sainteté de la fatigue. Tout (a) travaillait
à sa destinée
 : les arbres, les planètes, les
squales. Tout, excepté le Créateur ! (1). Il était étendu
sur la route, les habits déchirés. Sa lèvre inférieure
pendait comme un câble*i somnifère*i; ses dents
n'étaient pas lavées
, et la poussière se mêlait aux
ondes blondes de ses cheveux. Engourdi par un assoupissement*f
pesant, broyé contre (b) les cailloux, son
corps faisait des efforts inutiles pour se relever. Ses
forces l'avaient abandonné, et il gisait, là, faible
comme le ver de terre, impassible comme l'écorce (c).
Des flots de vin remplissaient les ornières, creusées
par les soubresauts nerveux de ses épaules. L'abrutissement,
au groin de porc, le couvrait de ses ailes
protectrices, et lui jetait un regard amoureux. Ses
jambes, aux muscles détendus, balayaient le sol,
comme deux mâts aveugles. Le sang coulait de ses
narines
 : dans sa chute, sa figure avait frappé contre
un poteau (d)... Il était soûl ! Horriblement soûl ! Soûl
comme une punaise qui a mâché*i pendant la nuit
trois tonneaux de sang ! Il remplissait l'écho de paroles
incohérentes, que je me garderai de répéter ici;
si l'ivrogne suprême ne se respecte pas, moi, je dois
respecter les hommes. Saviez-vous que le Créateur...
se soûlât (e) ! Pitié pour cette lèvre, souillée dans les
coupes de l'orgie ! Le hérisson (2), qui passait, lui enfonça
ses pointes dans le dos, et dit : « Ça, pour toi.
Le soleil est à la moitié de sa course : travaille, fainéant,
et ne mange pas le pain des autres. Attends
un peu, et tu vas voir, si j'appelle le kakatoès, au bec
crochu ». Le pivert et la chouette, qui passaient, lui
enfoncèrent le bec entier dans le ventre, et dirent :
« Ça, pour toi*h. Que viens-tu faire sur cette terre ?
Est-ce pour offrir cette lugubre comédie aux animaux ?
Mais, ni la taupe, ni le casoar, ni le flamant
ne t'imiteront, je te le jure ». L'âne, qui passait, lui
donna un coup de pied sur la tempe, et dit : « Ça,
pour toi*h. Que t'avais-je fait pour me donner des
oreilles si longues ? Il n'y a pas jusqu'au grillon qui
ne me méprise ». Le crapaud, qui passait, lança un
jet de bave sur son front, et dit : « Ça, pour toi*h. Si
tu ne m'avais fait l'oeil si gros, et que je t'eusse
aperçu dans l'état où je te vois, j'aurais chastement
caché la beauté de tes membres sous une pluie de
renoncules, de myosotis et de camélias, afin que nul
ne te vît ». Le lion, qui passait, inclina sa face
royale, et dit : « Pour moi, je le respecte, quoique sa
splendeur nous paraisse pour le moment éclipsée.
Vous autres, qui faites les orgueilleux, et n'êtes que
des lâches, puisque vous l'avez attaqué quand il dormait,
seriez-vous contents, si, mis à sa place, vous
supportiez, de la part des passants, les injures que
vous ne lui avez pas épargnées ? ». L'homme, qui passait,
s'arrêta devant le Créateur méconnu; et, aux
applaudissements du morpion et de la vipère, fienta*f,
pendant trois jours, sur son visage auguste ! Malheur
à l'homme, à cause de cette injure; car, il n'a pas
respecté l'ennemi, étendu dans le mélange de boue,
de sang et de vin, (f) sans défense, et presque inanimé !...
Alors, le Dieu souverain, réveillé, enfin, par
toutes ces insultes mesquines, se releva comme il
put; en chancelant, alla s'asseoir sur une pierre, les
bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire;
et jeta un regard vitreux, sans flamme, sur la
nature entière, qui lui appartenait. Ô humains, vous
êtes les (g) enfants terribles; mais, je vous en supplie,
épargnons cette grande existence, qui n'a pas encore
fini de cuver la liqueur immonde, et, n'ayant pas conservé
assez de force pour se tenir droite, est retombée,
lourdement, sur cette roche, où elle s'est assise,
comme un voyageur. Faites attention (h) à ce mendiant
qui passe; il a vu que le derviche (i) tendait un bras
affamé, et, sans savoir à qui il faisait l'aumône, il a
jeté un morceau de pain dans cette main qui implore
la miséricorde. Le Créateur lui a exprimé sa
reconnaissance par (j) un mouvement de tête. Oh ! vous
ne saurez jamais comme de tenir constamment les
rênes de l'univers devient une chose difficile ! Le
sang monte quelquefois à la tête, quand on s'applique
à tirer du néant une dernière comète, avec
une nouvelle race d'esprits. L'intelligence, trop (k) remuée
de fond en comble, se retire comme un vaincu,
et peut tomber (l), une fois (m) dans la vie, dans les égarements
dont vous avez été témoins !


1. Variantes

Une seule correction justifiée

1) 164: 5  il n'a pas respecté l'ennemi, étendu dans le mélange de boue, de sang et de vin; > vin, sans défense, et presque inanimé !... Voir la n. (f).


2. Commentaires linguistiques

(a) Tout travaillait [...]. Tout, excepté le Créateur ! — Le pronom neutre tout (au lieu de tous) implique que l'énumération, les arbres, les planètes, les squales, ne constitue pas une somme et que ses éléments ne sont que des exemples. C'est tout l'univers qui « travaillait à sa destinée*h ».

(b) Hispanisme : la préposition contre (espagnol, molido contra o por) est mise pour la préposition sur au sens de parmi.

(c) Impassible comme l'écorce, voilà certainement une création de style artiste d'Isidore Ducasse. En revanche, son inversion, l'écorce impassible de..., devait être une formule courante, mais je n'en trouve aucun exemple au TLF avant les Chants.

(d) Hispanisme. La proposition est grammaticalement correcte, mais on ne s'exprime pas ainsi en français. En castillan, oui : al caer, su rostro había chocado, dado, golpeado, etc., contra un poste (les traducteurs sont unanimes). En français : en tombant, il s'est frappé, cogné, etc. la figure sur un poteau.

(e) C'est l'imparfait qui devrait exprimer ici l'habitude et/ou l'éventualité. Au présent : savez-vous qu'il se soûle ? Au passé : saviez-vous qu'il se soûlait ? Je ne corrige pas, parce qu'on n'emploie pas l'imparfait du subjonctif par inadvertance; ce ne peut être un lapsus. J'imagine que l'auteur voulait faire comprendre : vous ne le croirez pas qu'il puisse se produire ce fait inimaginable que le Créateur se soûlât !

(f) T : il n'a pas respecté l'ennemi, étendu dans le mélange de boue, de sang et de vin; sans défense, et presque inanimé !... — Le point-virgule est mis pour la virgule, car il n'y a aucune raison de séparer ainsi les deux dernières appositions de la précédente.

(g) On attend l'indéfini, des enfants terribles; mais l'article défini, les, agit ici comme un superlatif : vous êtes les enfants les plus terribles (de la création).

(h) Faites attention à qqch, au sens du, tout simple, voyez, regardez, est du niveau de la langue parlée familière, tout au contraire de la formule, littéraire, prêtez attention à qqch. (qui signifie : soyez attentifs à).

(i) Derviche : du point de vue narratif, la focalisation est ici celle du mendiant qui aperçoit le Créateur et le prend pour un pauvre moine. Dervish = pauvre. Il ne s'agit pas, bien entendu, de prêter à Isidore Ducasse une fabuleuse culture musulmane, mais on peut sans peine supposer que derviche est ici un tout simple mélioratif de mendiant. Un mendiant en rencontre un autre ! Le suprême mendiant.

(j) Comme très souvent, l'emploi des prépositions est approximatif, très légèrement fautif. La différence, ici, entre les propositions de, ou encore par, et avec, est fort mince.

(k) Trop est évidemment de trop, si l'on me permet de jouer sur le mot. La cause en est qu'Isidore Ducasse doit prendre dans son sens littéral l'expression, qui n'existe pas comme telle en castillan, de fond en comble : il pense donc que la conscience est remuée, trop remuée, dans toutes ses parties, partout, au lieu de complètement.

(l) Manifestement, le sujet de cette seconde proposition n'est pas exprimé. Ce n'est pas l'intelligence, d'ailleurs « retirée » !, qui pourrait tomber dans ces égarements, mais bien celui qui l'a momentanément perdue. — La formulation pourrait correspondre à la tournure réfléchie de l'espagnol : y se puede caer, et on peut tomber...

(m) On dit : pour une fois dans la vie. Mais le raccourci n'est évidemment pas interdit, comme figure de style, qui met l'accent sur l'exception.


3. Notes

Rédaction, source et genèse : un article de Francis Magaré dans le Figaro
relancé par une fable de Lafontaine

(1) Jean-Pierre Capretz (p. 190-191) a trouvé la source d'inspiration de cette strophe et en a proposé un découpage rapprochant point par point les traits repris ou refait par Ducasse. Pierre-Olivier Walzer a fidèlement recopié son analyse (p. 1121-1122), ce que les éditions commentées résument ou reprennent succinctement, ce qui ne permet pas de comprendre le mécanisme de rédaction de la strophe.

      En fait, J.-P. Capretz nous met sur la piste de la source de Ducasse sans la connaître de première main. Il a trouvé le texte de Louis Veuillot dans un recueil de ses articles à l'Intransigeant (avec un titre qui ne figurait pas dans son journal), signalant en note que la source de Ducasse pourrait être un article du Figaro repris par Veuillot (comme celui-ci le dit dans son article : « Le Figaro, reproduisant cette photographie répugnante, prend à son tour la parole et chante une complainte »).

      Jean-Pierre Capretz a donc l'honneur d'avoir trouvé la source de la strophe de Ducasse, de sa description du Créateur soûl, dans le portrait d'Alfred de Musset « épouvantablement ivre », qui se trouve originellement dans un article d'Édouard Lockroy dans l'Indépendance belge, repris et commenté dans le Figaro par Francis Maguaré, copié et développé par Louis Veuillot dans l'Intransigeant, développement repris dans l'un des innombrables recueils feuilletons de ses articles. Voici clairement identifiées les quatre éditions du texte dont Isidore Ducasse s'inspire.

1. Édouard Lockroy, « Courrier de Paris : correspondance particulière de l'Indépendance », l'Indépendance belge, Bruxelles, 17 mai 1868, p. 1-2.

— Je dois cette référence au professeur Paul Aron de l'Université libre de Bruxelles qui a bien voulu dépouiller pour moi les numéros de mai 1868 du journal aux fichiers électroniques de la Bibliothèque royale de Belgique. La date de l'article original m'a permis ensuite de trouver la référence suivante que je n'arrivais pas à localiser dans le journal.

2. Francis Maguaré, chronique « Paris au jour le jour », le Figaro, Paris, no 140, 19 mai 1868, p. 2.

3. Louis Veuillot, sans titre, l'Intransigeant, Paris, mardi, 26 mai 1868, p. 1. Incipit : « Un rédacteur de l'Indépendance belge, d'ailleurs plein de tous les respects que la libre pensée doit au libre génie... ». — Le seul but de Louis Veuillot, après avoir recopié mot pour mot Francis Maguaré, qu'il accuse ensuite d'avoir reproduit cette « photographie répugnante » de l'Indépendance belge (c'est du Louis Veuillot, qui n'en est pas à une bassesse près), son seul but, donc, est de casser du sucre sur le dos d'Henri Heine (que le chroniqueur du Figaro a rapproché, comme on va le lire, d'Alfred de Musset), consacrant la seconde partie de son article à dénoncer celui qui « s'abreuvait de blasphèmes ». Heureusement, on va voir que Ducasse n'a jamais lu l'article de ce triste sire.

4. Louis Veuillot, « Un trait d'Alfred de Musset », Mélanges religieux, politiques et littéraires, vol. 14 (ou troisième série, tome 2, 1867-1868), Paris, Vivès, 1876, p. 527-529. Le recueil date par erreur l'article de l'Intransigeant du 25 mai 1868, alors qu'il était du 26 mai.

      Le titre de 1876 et l'erreur sur la date de publication originale font la preuve que c'est dans ce recueil que J.-P. Capretz a identifié la source de la strophe.

      Mais la source d'Isidore Ducasse n'est pas l'article de Veuillot dans l'Intransigeant, mais bien la chronique de Maguaré dans le Figaro. La découverte du Bozo, encore une, n'est pas sans conséquence. On ne sera pas surpris de constater que Ducasse n'est manifestement pas un lecteur de l'Intransigeant, dont le rédacteur en chef, Louis Veuillot lui-même, est un bon représentant de la droite catholique ultramontaine française, tandis qu'il n'est pas surprenant non plus de le trouver en lecteur du Figaro.

      D'ailleurs, on l'a vu à la strophe 2.15, il retiendra un peu plus tard, le 16 octobre, un autre fragment du journal, soit l'ouverture des « Contes de mon moulin », qu'il utilisera beaucoup plus tard en composant cette strophe (en tirant sa comparaison du vol de courlis), après la rédaction du Chant 5, donc en avril ou mai 1869, d'après notre hypothèse.

      Or, ce lecteur du Figaro s'est intéressé à l'article de Francis Maguaré au point de conserver son numéro du journal ou de garder la découpure de l'article pour s'en inspirer plus de six mois après sa parution, vraisemblablement en janvier 1869 (voir aux commentaires de la strophe 2.16 le temps supposé de la rédaction du Chants 3, après le dépôt du « fascicule II », vers le 19 octobre 1868, présenté à la strophe 2.13). Pourquoi ? Il est peu probable que ce soit dans le but d'en faire ce qu'il en fera, pour la raison toute simple que les cinq strophes du Chant 3 s'enchaînent l'une l'autre en deux parties, seconde partie qui s'ouvre avec la présente strophe. Cette improvisation n'est manifestement pas planifiée. On peut croire, tout simplement, qu'Isidore Ducasse s'intéressait à Alfred Musset (1810-1857), parce qu'il s'intéressait à la littérature contemporaine, non pas pour s'en inspirer, c'est évident, mais pour s'y situer et la critiquer, ce qui sera l'objet premier des Poésies.

      Cela dit, c'est moins pour la source elle-même que pour la genèse de la strophe que le découverte est importante. En effet, il n'y a qu'une phrase et seulement une que Louis Veuillot n'a pas reproduite du portrait de Musset dans l'article de Francis Maguaré. Et cette phrase est essentielle, on va le voir, à la rédaction de la strophe. Car Isidore Ducasse improvise sa strophe exactement de la même manière que la strophe 3.2 inspirée de « Risette » — et probablement d'une grande majorité de ses strophes (celles « inspirées » de Melmoth ou de Manfred, par exemple) — alors que dans ces deux cas le mécanisme de rédaction est aussi explicite et arbitraire qu'une consigne oulipienne. Il emprunte d'abord une situation narrative qu'il va reformuler pour qu'elle serve de cadre à une strophe de son épopée. C'était l'idylle de la Jeunesse, qui allait mettre en scène le héros des Chants, Maldoror, en cruel tortionnaire; c'est maintenant sur le portrait de l'ivresse de Musset, que Ducasse va imaginer une situation vraiment extraordinaire pour un autre de ses grands personnages, le Créateur. La transposition on ne peut plus originale, « scandaleuse » — mais on lira pire à la strophe suivante, manifestement inspirée par celle-ci —, est évidemment un coup de génie dans le déroulement des cinq strophes du Chant 3 qui se divise ainsi en deux parties à peu près égales : portraits de Maldoror avec ses adolescents (3.1, 3.2 et 3.3) et portraits du Créateur avec ses vices (3.4 et 3.5). La source d'inspiration factuelle de cette strophe 3.4 ne fait pas de doute puisque la chronique de Francis Maguaré est souvent démarquée mot pour mot. Et la phrase clé de Maguaré est celle-ci, qui sera la « consigne » de la seconde partie de la strophe, son moteur, son inspiration — et que par hasard, je le rappelle, Veuillot n'a pas reproduite : « Autour du poète déchu, les enfants commencèrent une ronde insultante ! ». Ce sera la ronde des animaux, inspirée d'une fable de Lafontaine. 

      Voici le texte de la chronique de Francis Maguaré, reprenant l'article de l'Intransigeant. À remarquer, toutefois, qu'il attribue à son auteur, Édouard Lockroy, ce qui paraît être plutôt une correspondance anonyme qui lui est venue de Paris (si j'en crois son titre, tel qu'on l'a lu plus haut).

PARIS AU JOUR LE JOUR
——————

      Alfred de Musset a ce privilège, commun à tous les hommes de génie, qu'on n'a jamais tout dit sur lui et que d'autre part tout intéresse en lui.

      Dans l'Indépendance belge, M. Édouard Lockroy a raconté avec émotion la terrible décadence du poète. Tout jeune encore, il l'a rencontré au Croisic, et dans quelles circonstances, grand Dieu !

      Dans la chambre de l'hôtel, placé au-dessus de la nôtre, habitait un voyageur qui sortait peu le jour, mais que l'on entendait toutes les deux heures environ crier sur l'escalier. Cette voix m'est, pour ainsi dire, restée dans les oreilles : une voix éraillée, caverneuse, effrayante, et qui faisait trembler les vitres des fenêtres. Elle appelait régulièrement et toujours sur le même ton : — La bonne ! Puis, après une pause, pour laisser à la domestique le temps de répondre, elle ajoutait d'un accent plus sourd :

      — De l'eau-de-vie !

      Un soir enfin, il vit le voyageur.

      Il se trouvait assis, au milieu du quai, sur un pavé de grès [1]; son corps, incapable de se tenir ferme, oscillait à gauche et à droite [2]; ses bras pendaient, inertes, jusqu'à terre [3]; sa tête roulait d'une épaule à l'autre [4]. On voyait, par l'ouverture de sa chemise déboutonnée, sa poitrine nue; son chapeau gisait à quelques pas de lui; sa redingote, souillée de poussière et de boue, montrait ça et là de larges déchirures [5]. Il était ivre ! épouvantablement ivre ! [6]. La honte même ne le touchait plus. Parfois il levait sur les passants un oeil atone, vitreux [7] et semblable à celui d'un poisson mort. Puis il essayait de se relever [2] [8]; sa bouche s'entr'ouvrait, et alors, malgré les hoquets et les défaillances de sa voix, sous l'influence de je ne sais quel rêve affreux, il récitait des vers ! Lesquels ? Je ne me souviens plus. Ceux de Rolla peut-être ! [9]

      Autour du poète déchu, les enfants commencèrent une ronde insultante ! [10]. Pauvre Rolla ! Qu'était devenu le gentlemen un peu raide qui avait plu et déplu à tant de femmes, celui qui disait à d'Alton Shée :

      — Je parie que vous êtes moins ancien gentilhomme que moi.

      (On prétend, en effet, que la chanson de la Bonne aventure, ö gué fut composée pour [= par] Henri IV, ou, plus exactement, sans doute, du temps d'Henri IV, pour une aïeule du poète).

      Celui à qui, selon M. Paul Foucher, une faute d'impression, qui défigurait un de ses sonnets, causa trois nuits d'insomnie.

      Pauvre machine humaine ! Du corps qui se paralyse comme celui d'Henri Heine, de l'âme qui s'éteint comme celle d'Alfred de Musset, on ne sait ce qu'il faut le plus plaindre.

[Fin de la toute première section de la chronique qui en contient plusieurs.]

Francis Maguaré

—— Francis Maguaré, « Paris au jour le jour », le Figaro, no 140, mardi 19 mai 1868, p. 2, col. 2 de 4 sur 6.

      Comme J.-P. Capretz l'a montré, il est évident que Ducasse a sous les yeux le texte décrivant Alfred de Musset « ivre ! épouvantablement ivre ! ». Voici les nombreuses rencontres de l'alinéa central qui ne font évidemment aucun doute. La plupart de ces rapprochements, je le répète, ont été identifiés par J.-P. Capretz et repris par P.-O. Walzer.

[1] 162: 6 Il était étendu sur la route [...], 162: 11 : broyé contre les cailloux [...]. 164: 9 : [Il] alla s'asseoir sur une pierre [...]; 164: 17 : sur cette roche, où elle s'est assise...

[2] 162: 11 ... son corps faisait des efforts inutiles pour se relever.

[3] 164: 9 ... les bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire...

[4] 162: 16 ... les soubresauts nerveux de ses épaules.

[5] 162: 7 Il était étendu sur la route, les habits déchirés. [...] 162: 9 ... la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses cheveux. 164: 5 ... étendu dans le mélange de boue...

[6] 162: 22 Il était soûl ! Horriblement soûl !

[7] 164: 11 [Il] jeta un regard vitreux, sans flamme, sur la nature entière...

[8] 164: 8 [Il] se releva comme il put...

[9] 162: 24 Il remplissait l'écho de paroles incohérentes, que je me garderai de répéter ici...

[10] « Autour du poète déchu, les enfants commencèrent une ronde insultante ! ». C'est la phrase clé, non reproduite par Louis Veuillot, qui prouve que Ducasse s'inspire de l'article du Figaro, puisqu'elle est le moteur de la seconde partie de la strophe.

(2) Avec l'entrée en scène du hérisson s'ouvre en effet cette seconde partie, inspirée de cette « consigne » d'une phrase de la chronique de Francis Maguaré. Elle se développera sur le souvenir de la fable de Lafontaine, « Le lion devenu vieux », ce qu'Isidore Ducasse dit explicitement par le rôle qu'il fait jouer au lion dans sa « fable ». En voici le texte.

Le lion devenu vieux

      Le lion, terreur des forêts,
Chargé d'ans, et pleurant son antique prouesse,
Fut enfin attaqué par ses propres sujets,
      Devenus forts par sa faiblesse.
Le cheval s'approchant lui donne un coup de pied,
Le loup un coup de dent, le boeuf un coup de corne.
Le malheureux lion, languissant, triste et morne,
Peut à peine rugir, par l'âge estropié.
Il attend son destin, sans faire aucunes plaintes,
Quand, voyant l'âne même à son antre accourir :
« Ah ! c'est trop, lui dit-il : je voulais bien mourir;
Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes ».

—— Jean de La Fontaine, Fables, livre 3: 14.

      Comme on le voit, Isidore Ducasse reprend très précisément la structure narrative de la fable qu'il désigne clairement; mais, comme on le voit aussi, jamais il n'en reprend le moindre fragment. Il improvise donc la seconde moitié de sa strophe sur le souvenir du texte étudié au lycée.

      À remarquer aussi que le « style » de Lafontaine ne produit nullement une fable : le Créateur, les animaux et l'homme participent ici de l'épopée des Chants de Maldoror. Si notre auteur s'« inspire » d'un article journalistique, fragment d'histoire (ou d'anecdote, mais c'est la même chose) littéraire, ou d'une fable de la littérature classique, il est clair qu'il ne s'agit là que d'instruments factuels de sa création. Ni Musset, ni Lafontaine n'ont rien à voir avec ses objectifs littéraires. Ses sources sont donc toujours Dante, Milton et Byron, même quand il s'inspire d'une chronique journalistique ou d'une fable apprise au lycée.


4. Faurissonneries

      Dans son « résumé » de la strophe, en quatre lignes, on lit que le Créateur une fois soûl, « les bêtes et les hommes en profitèrent pour l'insulter, sauf le roi des animaux et Maldoror » (p. 109). La cause de cette faute de lecture se trouve dans le fait que le narrateur de la strophe exprime le souhait que nous épargnions cette grande existence (p. 264: 14). Il s'agit évidemment d'une invention pure et simple, puisque le résumé ajoute un personnage à l'histoire.

      « Maldoror, toujours digne et grave, ajoute... ». Comme on le voit, R. Faurisson fabule un « personnage » de Maldoror à partir de son interprétation des attributs du narrateur de la strophe. Qu'on en juge : « Le lecteur est prié ici de ne pas faire de [= le] mauvais esprit et de s'abstenir de tout rappel des crimes et des infamies de Maldoror [où donc ?]; ce rappel serait parfaitement déplacé. Maldoror, en apparence, s'est mal conduit; et même il ne s'est pas fait faute de l'avouer. Avec franchise : ce qui est déjà une circonstance atténuante; mais aussi et surtout il n'a fait le mal, lui, que pour le bon motif. Il est né bon (avant de s'apercevoir qu'il était né méchant !); il ne faudrait pas l'oublier. On en a une nouvelle preuve dans cette strophe ». Jamais, d'aucune manière, le narrateur de la strophe ne se présente sous ce jour. Il s'agit d'une série de projections qui changent complètement le sens de cette strophe ou, plutôt, qui remplace le texte d'Isidore Ducasse par une fabulation sans rapport avec lui : Robert Faurisson projette d'abord sans raison une image ou un portrait qu'il s'est fait de Maldoror depuis le début des Chants sur le narrateur de la strophe, il projette ensuite ce narrateur ainsi caractérisé arbitrairement dans l'histoire racontée dans cette strophe, comme s'il en était un personnage, et ce sont finalement les attributs de ce personnage inventé qui constituent pour lui le contenu de la strophe.

      Robert Faurisson poursuit son invention : en effet, dit-il, tous les animaux, puis l'homme, s'acharnent sur le Créateur soûl, sauf le lion. Et un mendiant ! (quel amalgame, mais laissons R. Faurisson « raisonner »...). « Mais, par dessus tout et tous, Maldoror se montre plein de générosité et de grandeur » (p. 109-110). — Cette lecture de la strophe 3.4 par Robert Faurisson est un parfait délire d'interprétation, inventant de toute pièce un nouveau personnage à l'histoire qu'on y trouve racontée, Maldoror, qui ferait preuve de « noblesse et magnanimité ».

      La lecture est fautive parce que le narrateur (qu'il n'y a aucune raison de confondre ici avec « Maldoror », pour la bonne raison qu'il n'est pas homodiégétique, mais bien hétérodiégétique, ce n'est pas un personnage de l'histoire) est témoin et nous rend témoins (c'est le dernier mot de la strophe) d'une scène inouïe, qui parle d'elle-même et qu'il décrit objectivement, c'est-à-dire sans prendre le parti qui devrait être normalement celui du lecteur (le narrataire ou le lecteur supposé), scandalisé, ni ceux très divers des animaux (dont l'homme), sauf précisément celui du lion sorti de la fable. Voilà pour l'originalité de la narration dans cette strophe, car le lecteur véritable des Chants de Maldoror a bien peu de chance d'occuper la position qui lui est assignée par le narrateur, avec ses explications, ses appels à la compassion et finalement ses justifications ! C'est tout cet humour qui échappe complètement à Robert Faurisson.

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe