El bozo
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Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 3, strophe 5 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 

Le drapeau du vicE


Le drapeau du vice

Édition critique interactive en cours
des « Chants de Maldoror » et des « Poésies »
d'Isidore Ducasse

      Cette strophe est la première que j'ai éditée. Par plaisir et goût du vice, celui en particulier de ne pas commencer par le commencement. Le titre du fichier était jusqu'ici « Le drapeau du vice ». Son titre devient maintenant, comme il convient, « Strophe 3.5 ». C'est dommage. Cette strophe conservera toujours pour moi son statut d'exemple privilégié. Mais il ne s'agit pas à proprement parler d'un simple choix personnel : c'est de loin la strophe la plus longue des Chants et elle se situe au centre de l'oeuvre. Il s'agissait donc d'un bon choix pour illustrer le travail que j'entreprenais en 1996. Mais je ne cacherai pas l'évidence : le contenu de la strophe était propre à mettre en relief le caractère provocateur des Chants de Maldoror pour ceux de mes lecteurs qui ne connaissaient pas encore l'oeuvre d'Isidore Ducasse. Car c'est justement pour la raison inverse que les anthologies choisissent généralement de l'illustrer — sagement et pudiquement ! — par la strophe du Vieil Océan (1.9). Enfin, cette strophe du Cheveu est aussi une très évidente pratique de la narration automatique qui est bien l'une des plus grandes réalisations et l'une des meilleures réussites de l'écrivain (ce sont ici, en particulier, les métamorphoses du bâton en cheveu, le cheveu d'un maître, le maître qui se révélera le Créateur). Plus encore, la strophe illustre une des caractéristiques fondamentales de la narration onirique, mais qu'on ne trouve pas souvent réalisée dans les récits de rêve. Il s'agit de la rétroaction où l'histoire rêvée se réorganise au fur et à mesure de son déroulement, de sorte qu'elle est constituée d'une série d'histoires intégrées en acte — ce que j'illustre brièvement n. (4). Personne avant Ducasse n'avait su produire cette forme de narration qu'on trouve pourtant chaque nuit dans nos rêves et il l'a fait en dehors même des récits de rêve (les Chants ne comptent qu'un récit de rêve, à la strophe 4.6, mais les thèmes du rêve et du cauchemar y sont omniprésents, il est vrai).

      Dès ma première édition, je comptais une trentaine d'hispanismes lexicaux dans cette strophe. Mais au cours des années suivantes, au fil de l'édition des strophes précédentes, j'en ai trouvé bien d'autres et, maintenant que j'y suis de retour, j'en compte plus d'une quarantaine (exactement 43). Et il ne fait pas de doute que j'en trouverai encore d'autres, l'étude des hispanismes dans l'oeuvre d'Isidore Ducasse étant proprement inépuisable. Et aujourd'hui, bien sûr, mes hypothèses de départ sont depuis longtemps démontrées vraies : les Chants de Maldoror ont été pensés en espagnol avant d'être rédigés en français, les diverses formes de l'hispanisme (des hispanismes lexicaux à la culture castillane) y fourmillent et les objections à ces hypothèses (à commencer par l'idée que Ducasse se serait amusé à parsemer son oeuvre d'hispanismes, volontairement !) sont depuis longtemps tombées.

      Je suis donc de retour à la strophe 3.5, après avoir repris l'édition depuis la première strophe, dix-sept ans plus tard. Je n'y ai pas travaillé tout ce temps, bien entendu, car j'avais et j'ai encore bien d'autres travaux de recherche. En revanche, il est parfaitement inutile de m'en féliciter ou de m'en remercier, puisque c'est un plaisir que je m'accorde périodiquement, trop peu souvent à mon goût, mais qui durera encore « bien de temps » (p. 182: 2 et n. (ax)).

__gl>-

Guy Laflèche
25 novembre 2013

 

 


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      Une lanterne rouge, drapeau du vice (a), suspendue
à l'extrémité d'une tringle, balançait sa carcasse au
fouet des quatre vents, au-dessus d'une porte massive
et vermoulue (1). Un corridor sale, qui sentait la
cuisse humaine (b), donnait sur un préau, où cherchaient
leur pâture des coqs et des poules, plus
maigres que leurs ailes. Sur la muraille*i qui servait
d'enceinte au préau, et située (c) du côté de l'ouest (d),
étaient parcimonieusement (e) pratiquées diverses ouvertures (f),
fermées par un guichet*v grillé. La mousse
recouvrait ce corps de logis, qui, sans doute (2), avait
été un couvent et servait, à l'heure actuelle, avec
le reste du bâtiment, comme demeure de (g) toutes ces
femmes qui montraient chaque jour, à ceux qui
entraient, l'intérieur de leur vagin, en échange d'un
peu d'or. J'étais sur un pont, dont les piles plongeaient
dans l'eau fangeuse d'un fossé de ceinture (3).
De sa surface*i élevée, je contemplais dans la campagne
cette construction penchée sur sa vieillesse
et les moindres détails de son architecture intérieure.
Quelquefois, la grille d'un guichet*v s'élevait
sur elle-même en grinçant, comme par l'impulsion
ascendante d'une main qui violentait la nature du
fer : un homme présentait sa tête à l'ouverture
dégagée à moitié, avançait ses épaules, sur lesquelles
tombait le plâtre écaillé, faisait suivre, dans
cette extraction laborieuse, son corps couvert de
toiles d'araignées. Mettant ses mains, ainsi qu'une
couronne, sur les immondices de toutes sortes qui
pressaient le sol de leur poids, tandis qu'il avait
encore la jambe engagée dans les torsions de la
grille, il reprenait ainsi sa posture naturelle, allait
tremper ses mains dans un baquet boiteux, dont
l'eau savonnée avait vu s'élever, tomber des générations
entières, et s'éloignait ensuite, le plus vite
possible, de ces ruelles faubouriennes (4), pour aller
respirer l'air pur vers le centre de la ville (5). Lorsque
le client était sorti, une femme toute nue se portait
au-dehors
(h), de la même manière, et se dirigeait vers
le même baquet. Alors, les coqs et les poules accouraient
en foule des divers points du préau, attirés
par l'odeur séminale, la renversaient par terre,
malgré ses efforts vigoureux, trépignaient*i la surface*i
de son corps comme un fumier*e et déchiquetaient,
à coups de bec, jusqu'à ce qu'il en (i) sortît du
sang, les lèvres flasques de son vagin gonflé. Les
poules et les coqs, avec leur gosier rassasié, retournaient
gratter*e l'herbe du préau; la femme, devenue
propre, se relevait, tremblante, couverte de blessures,
comme lorsqu'on s'éveille après un cauchemar.
Elle laissait tomber le torchon qu'elle avait
apporté pour essuyer ses jambes (j); n'ayant plus
besoin du baquet commun, elle retournait dans sa
tanière, comme elle en était sortie, pour attendre
une autre pratique. À ce spectacle, moi, aussi, je
voulus pénétrer dans cette maison ! J'allais (k) descendre
du pont, quand je vis, sur l'entablement d'un
pilier, cette inscription, en caractères hébreux :
« Vous, qui passez sur ce pont, n'y (l) allez pas (6). Le
crime y séjourne avec le vice; un jour, ses amis
attendirent en vain un jeune homme qui avait franchi
la porte fatale ». La curiosité l'emporta sur la
crainte; au bout de quelques instants, j'arrivai
devant un guichet*v, dont la grille possédait de solides
barreaux, qui s'entrecroisaient étroitement. Je
voulus regarder dans (m) l'intérieur, à travers ce tamis
épais. D'abord, je ne pus rien voir; mais, je ne
tardai pas à distinguer les objets qui étaient dans
la chambre obscure, grâce aux rayons du soleil qui
diminuait sa lumière et allait bientôt disparaître à
l'horizon (7). La première et la seule chose qui frappa
ma vue fut un bâton blond (8), composé de cornets,
s'enfonçant les uns dans les autres. Ce bâton
se mouvait ! Il marchait *i dans la chambre ! Ses
secousses étaient si fortes, que le plancher chancelait*i;
avec ses deux bouts*i, il faisait des brèches*v
énormes dans la muraille*i et paraissait un bélier
qu'on ébranle*i contre la porte d'une ville assiégée.
Ses efforts étaient inutiles; les murs étaient construits
avec de la pierre de taille, et, quand il choquait
la paroi, je le voyais se recourber en lame
d'acier et rebondir comme une balle élastique. Ce
bâton n'était donc pas fait en bois ! Je remarquai,
ensuite, qu'il se roulait et se déroulait avec facilité
comme une anguille. Quoique haut comme un
homme, il ne se tenait pas droit. Quelquefois, il
l'essayait, et montrait un de ses bouts*i, devant le
grillage du guichet*v. Il faisait des bonds impétueux,
retombait à terre et ne pouvait défoncer l'obstacle.
Je me mis à le regarder de plus en plus attentivement
et je vis que c'était un cheveu ! Après une
grande lutte, avec la matière qui l'entourait comme
une prison, il alla s'appuyer contre le lit qui était
dans cette chambre, la racine reposant sur un
tapis et la pointe adossée au chevet. Après quelques
instants de silence, pendant lesquels j'entendis
des sanglots entrecoupés, il éleva la voix et parla
ainsi : « Mon maître m'a oublié dans cette chambre;
il ne vient pas me chercher. Il s'est levé de
ce lit, où je suis appuyé, il a peigné sa chevelure
parfumée et n'a pas songé*f qu'auparavant j'étais
tombé à terre. Cependant, s'il m'avait ramassé,
je n'aurais pas trouvé étonnant cet acte de simple
justice. Il m'abandonne, dans cette chambre claquemurée*i,
après s'être enveloppé dans les bras
d'une femme. Et quelle femme ! Les draps sont
encore moites de leur contact attiédi et portent,
dans leur désordre, l'empreinte d'une nuit passée
dans l'amour... ». Et je me demandais qui pouvait
être son maître ! Et mon oeil se recollait à la grille
avec plus d'énergie !... « Pendant que la nature
entière sommeillait dans sa chasteté (9), lui, il s'est
accouplé avec une femme dégradée, dans des
embrassements lascifs et impurs. Il s'est abaissé
jusqu'à laisser approcher, de sa face auguste, des
joues méprisables par leur impudence habituelle,
flétries dans leur sève*v. Il ne rougissait pas, mais,
moi, je rougissais pour lui. Il est certain qu'il se
sentait heureux de dormir avec une telle épouse
d'une nuit. La femme, étonnée de l'aspect majestueux
de cet hôte, semblait éprouver des voluptés
incomparables, lui embrassait le cou avec frénésie ».
Et je me demandais qui pouvait être son
maître ! Et mon oeil se recollait à la grille avec plus
d'énergie !... « Moi, pendant ce temps, je sentais
des pustules envenimées, (n) qui croissaient plus
nombreuses, en raison de son (10) ardeur inaccoutumée
pour les jouissances de la chair, entourer
ma racine de leur fiel mortel, absorber, avec
leurs ventouses, la substance génératrice de ma
vie. Plus ils s'oubliaient, dans leurs mouvements
insensés, plus je sentais mes forces décroître. Au
moment où les désirs corporels atteignaient au
paroxysme de la fureur, je m'aperçus que ma
racine s'affaissait*i sur elle-même, comme un soldat
blessé par une balle. Le flambeau de la vie
s'étant éteint en moi, je me détachai, de sa tête
illustre, comme une branche morte; je tombai à
terre, sans courage, sans force, sans vitalité;
mais, avec une profonde pitié pour celui auquel
j'appartenais; mais, avec une éternelle douleur
pour son égarement volontaire !... ». Et je me
demandais qui pouvait être son maître ! Et mon oeil
se recollait à la grille avec plus d'énergie !...« S'il
avait, au moins, entouré de son âme*d le sein innocent
d'une vierge. Elle aurait été plus digne de
lui et la dégradation aurait été moins grande. Il
embrasse, avec ses lèvres, ce front couvert de
boue, sur lequel les hommes ont marché avec le
talon, plein de poussière !... (o). Il aspire, avec des
narines effrontées, les émanations de ces deux
aisselles humides !... J'ai vu la membrane de ces (p)
dernières se contracter de honte, pendant que,
de leur côté, les narines se refusaient à cette
respiration*i infâme. Mais lui, ni elle, ne faisaient (q)
aucune attention aux avertissements solennels des
aisselles, à la répulsion morne et blême des
narines. Elle levait davantage ses (r) bras, et lui*h,
avec une poussée plus forte, enfonçait son visage
dans leur creux. J'étais obligé d'être le complice
de cette profanation. J'étais obligé d'être le spectateur
de ce déhanchement inouļ; d'assister à
l'alliage*f forcé de ces deux êtres, dont un abîme
incommensurable séparait les natures diverses... ».
Et je me demandais qui pouvait être son maître !
Et mon oeil se recollait à la grille avec plus d'énergie !...
« Quand il fut rassasié*i de respirer*i cette
femme, il voulut lui arracher ses muscles un par
un; mais, comme c'était une femme, il lui pardonna
et préféra faire souffrir un être de son
sexe. Il appela, dans (s) la cellule voisine, un jeune
homme
, qui était venu dans cette maison pour
passer quelques moments d'insouciance avec une
de ces femmes, et lui enjoignit de venir se placer
à un pas de ses yeux. Il y avait longtemps que je
gisais sur le sol. N'ayant pas la force de me lever
sur ma racine brûlante, je ne pus voir ce qu'ils
firent. Ce que je sais, c'est qu'à peine le jeune
homme fut (t) à portée de sa main, que des lambeaux
de chair tombèrent aux pieds du lit et
vinrent se placer à mes côtés. Ils me racontaient
tout bas que les griffes de mon maître les avaient
détachés des épaules de l'adolescent. Celui-ci, au
bout de quelques heures, pendant lesquelles il
avait lutté contre une force plus grande (u), se leva
du lit et se retira majestueusement. Il était littéralement
écorché des pieds jusqu'à la tête (v); il
traînait, à travers les dalles de la chambre, sa
peau retournée. Il se disait que son caractère
était plein de bonté; qu'il aimait à croire ses
semblables bons aussi; que pour cela il avait
acquiescé au souhait de l'étranger distingué qui
l'avait appelé auprès de lui; mais que, jamais, au
grand jamais, il ne se serait attendu à être torturé
par un bourreau. Par un pareil bourreau,
ajoutait-il après une pause. Enfin, il se dirigea
vers le guichet*v, qui se fendit avec pitié jusqu'au nivellement*i
du sol, en présence de ce corps dépourvu
d'épiderme. Sans abandonner sa peau, qui pouvait
encore lui servir, ne serait-ce que comme manteau,
il essaya de disparaître de ce coupe-gorge; une
fois éloigné de la chambre (w), je ne pus voir s'il avait
eu la force de regagner la porte de sortie. Oh !
comme les poules et les coqs s'éloignaient avec
respect, malgré leur faim, de cette longue traînée
de sang, sur la terre imbibée (x) ! ». Et je me demandais
qui pouvait être son maître ! Et mes yeux se
recollaient à la grille avec plus d'énergie !... « Alors,
celui qui aurait dû penser davantage à sa dignité
et à sa justice, se releva, péniblement, sur son
coude fatigué. Seul, sombre, dégoûté et hideux !...
Il s'habilla lentement. Les nonnes, ensevelies
depuis des siècles dans les catacombes du couvent,
après avoir été réveillées en sursaut par les bruits
de cette nuit horrible, qui s'entrechoquaient entre
eux (y) dans une cellule située au-dessus des caveaux,
se prirent par la main, et vinrent former une
ronde funèbre autour de lui. Pendant qu'il recherchait
les décombres de son ancienne splendeur,
qu'il lavait ses mains avec du crachat en les
essuyant ensuite sur ses cheveux (il valait mieux
les laver avec du crachat, que de ne pas les laver
du tout, après le temps d'une nuit (z) entière passée
dans le vice et le crime), elles entonnèrent les
prières lamentables pour les morts, quand (aa) quelqu'un
est descendu dans la tombe. En effet, le
jeune homme ne devait pas survivre à ce supplice,
exercé sur lui par une main divine, et ses agonies
se terminèrent pendant les chants des nonnes... ».
Je me rappelai l'inscription du pilier; je compris
ce qu'était devenu le rêveur pubère que ses amis
attendaient encore chaque jour depuis le moment (ab)
de sa disparition... Et je me demandais qui pouvait
être son maître ! Et mes yeux se recollaient à
la grille avec plus d'énergie !... « Les muraille*is
s'écartèrent pour le laisser passer; les nonnes, le
voyant prendre son essor, dans les airs, avec des
ailes qu'il avait cachées jusque-là dans sa robe
d'émeraude, se replacèrent*i en silence dessous le
couvercle*v de la (ac) tombe. Il est parti dans sa demeure
céleste, en me laissant ici; cela n'est pas juste.
Les autres cheveux sont restés sur sa tête; et, moi,
je gis, dans cette chambre lugubre, sur le parquet
couvert de sang caillé, de lambeaux de viande
sèche; cette chambre est devenue damnée*f, depuis
qu'il s'y est introduit; personne n'y entre plus (ad); cependant,
j'y suis enfermé. C'en est donc fait ! Je ne
verrai plus les légions des anges marcher en phalanges
épaisses, ni les astres se promener dans les
jardins de l'harmonie (11). Eh bien, soit... je saurai
supporter mon malheur avec résignation. Mais, je
ne manquerai pas de dire aux hommes ce qui s'est
passé dans cette cellule. Je leur donnerai la permission
de rejeter leur dignité, comme un vêtement
inutile, puisqu'ils ont l'exemple de mon maître;
je leur conseillerai de sucer la verge du crime*d,
puisqu'un autre l'a déjà fait... ». Le cheveu se tut...
Et je me demandais qui pouvait être son maître !
Et mes yeux se recollaient à la grille avec plus d'énergie !...
Aussitôt le tonnerre éclata; une lueur phosphorique
pénétra dans la chambre. Je reculai, malgré
moi, par je ne sais quel instinct d'avertissement (ae);
quoique je fusse éloigné du guichet*v, j'entendis une
autre voix, mais, celle-ci rampante et douce, de crainte
de se faire entendre (af) : « Ne fais pas de pareils bonds !
Tais-toi... tais-toi... si quelqu'un t'entendait ! je te
replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse
d'abord le soleil se coucher à l'horizon, afin que la
nuit couvre tes pas... Je (12) ne t'ai pas oublié; mais,
on t'aurait vu sortir, et j'aurais été compromis.
Oh ! si tu savais comme j'ai souffert depuis ce moment ! (ag)
Revenu au ciel, mes archanges m'ont entouré
avec curiosité; ils n'ont pas voulu me
demander le motif de mon absence. Eux*h, qui
n'avaient jamais osé élever leur vue sur moi,
jetaient, s'efforçant de deviner l'énigme, des regards
stupéfaits sur ma face abattue, quoiqu'ils
n'aperçussent pas le fond de ce mystère, et se
communiquaient tout bas des pensées qui redoutaient
en moi quelque changement inaccoutumé.
Ils pleuraient des larmes silencieuses; ils sentaient
vaguement que je n'étais plus le même, devenu
inférieur à mon identité (ah). Ils auraient voulu connaître
quelle funeste résolution m'avait fait franchir
les frontières du ciel, pour venir m'abattre sur
la terre, et goûter des voluptés éphémères, qu'eux-
mêmes méprisent profondément. Ils remarquèrent
sur mon front une goutte de sperme, une goutte
de sang. La première avait jailli des cuisses de la
courtisane ! La deuxième s'était élancée des veines
du martyr ! Stigmates odieux ! Rosaces (ai) inébranlables !
Mes archanges ont retrouvé, pendus aux
halliers de l'espace (aj), les débris flamboyants de ma
tunique d'opale, qui flottaient sur les peuples
béants (ak). Ils n'ont pas pu la reconstruire, et mon
corps reste nu devant leur innocence, châtiment
mémorable de la vertu abandonnée. Vois les sillons
qui se sont tracé un lit sur mes joues décolorées :
c'est la goutte de sperme et la goutte de
sang, qui filtrent lentement le long de mes rides
sèches. Arrivées à la lèvre supérieure, elles font
un effort immense, et pénètrent dans le sanctuaire
de ma bouche, attirées, comme par (al) un aimant, par le
gosier irrésistible. Elles m'étouffent, ces deux
gouttes implacables. Moi, jusqu'ici, je m'étais cru
le Tout-Puissant; mais, non; je dois abaisser le
cou
devant le remords qui me crie : « Tu n'es
qu'un misérable ! ». Ne fais pas de pareils bonds !
Tais-toi... tais-toi... si quelqu'un t'entendait ! je
te replacerai parmi les autres cheveux; mais,
laisse d'abord le soleil se coucher à l'horizon, afin
que la nuit couvre tes pas... J'ai vu Satan, le
grand ennemi (13), redresser les enchevêtrements
osseux de sa charpente, au-dessus de son engourdissement
de larve, et, debout, triomphant, sublime,
haranguer ses troupes rassemblées; comme je le
mérite, me tourner en dérision. Il a dit qu'il
s'étonnait beaucoup que son orgueilleux rival, pris
en flagrant délit par le succès, enfin réalisé, d'un
espionnage perpétuel, pût ainsi s'abaisser jusqu'à
baiser la robe de la débauche humaine, par un
voyage de long cours à travers les récifs de l'éther,
et faire périr, dans les souffrances, un membre de
l'humanité. Il a dit que ce jeune homme, broyé
dans l'engrenage de mes supplices raffinés, aurait
peut-être pu devenir une intelligence de génie;
consoler les hommes, sur cette terre, par des chants
admirables de poésie, de courage, contre les coups
de l'infortune. Il a dit que les nonnes du couvent-
lupanar ne retrouvent plus leur sommeil; rôdent
dans le préau, gesticulant comme des automates,
écrasant avec le pied les renoncules et les lilas,
devenues folles d'indignation, mais, non assez,
pour ne pas se rappeler la cause qui engendra
cette maladie, dans leur cerveau... (Les voici qui
s'avancent, revêtues de leur linceul blanc; elles ne
se parlent pas (am); elles se tiennent par la main. Leurs
cheveux tombent en désordre sur leurs épaules
nues; un bouquet de fleurs noires est penché sur leur
sein. Nonnes, retournez dans vos caveaux; la nuit
n'est pas encore complètement arrivée; ce n'est
que le crépuscule du soir... O cheveu, tu le vois
toi-même : de tous les côtés, je suis assailli par le
sentiment déchaîné de ma dépravation !) (15). Il a dit
que le Créateur, qui se vante d'être la Providence
de tout ce qui existe, s'est conduit avec beaucoup
de légèreté, pour ne pas dire plus, en offrant un
pareil spectacle aux mondes étoilés; car, il a
affirmé clairement le dessein qu'il avait d'aller
rapporter dans les planètes orbiculaires comment
je maintiens, par mon propre exemple, la vertu et
la bonté dans la vastitude de mes royaumes. Il a
dit que la grande estime, qu'il avait pour un ennemi
si noble, s'était envolée de son imagination,
et qu'il préférerait (an) porter la main sur le sein d'une
jeune fille, quoique cela soit un acte de méchanceté
exécrable, que de cracher sur ma figure, recouverte
de trois couches de sang et de sperme mêlés,
afin de ne pas salir son crachat baveux. Il a dit
qu'il se croyait, à juste titre, supérieur à moi, non
par le vice, mais par la vertu et la pudeur; non
par le crime, mais par la justice. Il a dit qu'il
fallait m'attacher à une claie, à cause de mes
fautes innombrables; me faire brûler à petit feu
dans un brasier ardent, pour me jeter ensuite dans
la mer, si toutefois la mer voulait me recevoir.
Que puisque je me vantais d'être juste, moi, qui
l'avais condamné aux peines éternelles pour une
révolte légère qui n'avait pas eu de suites graves (16),
je devais donc faire justice sévère sur moi-même (ao),
et juger impartialement ma conscience, chargée
d'iniquités... Ne fais pas de pareils bonds ! Tais-
toi... tais-toi... si quelqu'un t'entendait ! je te replacerai
parmi les autres cheveux; mais, laisse
d'abord le soleil se coucher à l'horizon, afin que la
nuit couvre tes pas ». Il s'arrêta un instant;
quoique je ne le visse point, je compris, par ce temps
d'arrêt nécessaire, que la houle de l'émotion soulevait
sa poitrine, comme un cyclone giratoire soulève
une famille de baleines. Poitrine divine, souillée, un
jour, par l'amer contact des tétons d'une femme sans
pudeur ! Âme royale, livrée, dans un moment d'oubli,
au crabe de la débauche, au poulpe de la faiblesse
de caractère, au requin de l'abjection individuelle,
au boa de la morale absente, et au colimaçon
monstrueux de l'idiotisme*v ! Le cheveu et son maître
s'embrassèrent étroitement, comme deux amis qui se
revoient après une longue absence. Le Créateur continua,
accusé reparaissant devant son propre tribunal :
« Et les hommes, que penseront-ils de moi, dont
ils avaient une opinion si élevée, quand ils apprendront
les errements de ma conduite, la marche
hésitante de ma sandale, dans les labyrinthes
boueux de la matière, et la direction de ma route
ténébreuse à travers les eaux stagnantes et les
humides joncs (ap) de la mare où, recouvert de brouillards,
bleuit*g et mugit le crime, à la patte sombre !...
Je m'aperçois qu'il faut que je travaille beaucoup
à ma réhabilitation, dans l'avenir, afin de reconquérir
leur estime. Je suis le Grand-Tout; et cependant,
par un côté, je reste inférieur aux hommes,
que j'ai créés avec un peu de sable (aq) ! Raconte-leur
un mensonge audacieux, et dis-leur que je ne suis
jamais sorti du ciel, constamment enfermé, avec
les soucis du trône, entre les marbres, les statues
et les mosaïques de mes palais. Je me suis présenté
devant les célestes fils de l'humanité; je leur ai
dit : « Chassez le mal de vos chaumières, et laissez
entrer au foyer le manteau du bien. Celui qui portera
la main sur un de ses semblables, en lui faisant
au sein une blessure mortelle, avec le fer
homicide, qu'il n'espère point les effets de ma miséricorde,
et qu'il redoute les balances de la justice.
Il ira cacher sa tristesse dans les bois; mais,
le bruissement des feuilles, à travers les clairières,
chantera à ses oreilles la ballade du remords; et
il s'enfuira de ces parages, piqué à la hanche par
le buisson, le houx et le chardon bleu, ses pas
rapides entrelacés par la souplesse des lianes et
les morsures des scorpions. Il se dirigera vers les
galets de la plage; mais, la marée montante, avec
ses embruns, et son approche dangereuse lui raconteront
qu'ils n'ignorent pas son passé; et il
précipitera sa course aveugle vers le couronnement
de la falaise, tandis que les vents stridents d'équinoxe (ar),
en s'enfonçant dans les grottes naturelles du
golfe et les carrières pratiquées sous la muraille*i
des rochers retentissants, beugleront comme les
troupeaux immenses des buffles des pampas. Les
phares de la côte le poursuivront, jusqu'aux
limites du septentrion, de leurs reflets sarcastiques,
et les feux follets des maremmes, simples
vapeurs en combustion (17), dans leurs danses fantastiques,
feront frissonner les poils de ses pores, et
verdir l'iris de ses yeux. Que la pudeur se plaise
dans vos cabanes, et soit en sûreté à l'ombre de
vos champs (as). C'est ainsi que vos fils deviendront
beaux, et s'inclineront devant leurs parents (at) avec
reconnaissance; sinon, malingres, et rabougris
comme le parchemin des bibliothèques, ils s'avanceront
à grands pas, conduits par la révolte, contre
le jour de leur naissance et le clitoris de leur
mère impure ». Comment les hommes voudront-ils
obéir à ces lois sévères, si le législateur lui-même
se refuse le premier à s'y astreindre?... Et ma
honte est immense comme l'éternité ! ». J'entendis
le cheveu qui lui pardonnait, avec humilité, sa séquestration,
puisque son maître avait agi par prudence
et non par légèreté; et le pâle dernier rayon
de soleil qui éclairait mes paupières se retira des (au)
ravins de la montagne. Tourné vers lui, je le vis se
replier ainsi qu'un linceul... Ne fais pas de pareils
bonds ! Tais-toi... tais-toi... si quelqu'un t'entendait !
Il te replacera (av) parmi les autres cheveux. Et,
maintenant que le soleil est couché à l'horizon, vieillard
cynique et cheveu doux, rampez, tous les deux,
vers l'éloignement du lupanar, pendant que la nuit,
étendant son ombre sur le couvent, couvre l'allongement
de vos pas furtifs dans la plaine... Alors, le
pou, sortant subitement de derrière un promontoire (18),
me dit, en hérissant ses griffes : « Que penses-tu de
cela ? ». Mais, moi, je ne voulus pas lui répliquer. Je
me retirai, et j'arrivai sur le pont. J'effaçai l'inscription
primordiale*i, je la remplaçai par celle-ci : « Il
est douloureux de garder, comme un poignard, un
tel secret dans son coeur; mais, je jure de ne jamais
révéler ce dont j'ai été témoin, quand je pénétrai,
pour la première fois, dans ce donjon terrible » (aw). Je
jetai, par-dessus le parapet, le canif qui m'avait
servi à graver les lettres; et, faisant quelques rapides
réflexions sur le caractère du Créateur en enfance*i,
qui devait encore, hélas ! pendant bien longtemps (ax),
faire souffrir l'humanité (l'éternité est longue), soit
par les cruautés exercées, soit par le spectacle
ignoble des chancres qu'occasionne un grand vice,
je fermai les yeux, comme un homme ivre, à la pensée
d'avoir un tel être pour ennemi (19), et je repris, avec
tristesse, mon chemin, à travers les dédales des
rues.

FIN DU TROISIÈME CHANT

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe