El bozo
TdM Règles d'établissement Strophe 3.5 Glossaires Index TGdM
Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 4, strophe 4 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 



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      Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux,
quand ils me regardent, vomissent. Les croûtes et
les escarres de la lèpre ont écaillé ma peau, couverte
de pus jaunâtre. Je ne connais pas l'eau des fleuves,
ni la rosée des nuages. Sur ma nuque, comme sur un
fumier*e, pousse un énorme champignon, aux pédoncules
ombellifères (1). Assis sur un meuble informe, je
n'ai pas bougé mes membres (a) depuis quatre siècles.
Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent,
jusqu'à mon ventre, une sorte de végétation vivace,
remplie d'ignobles parasites, qui ne dérive (b) pas
encore de la plante, et qui n'est plus de la chair.
Cependant mon coeur bat (2). Mais comment battrait-il,
si la pourriture et les exhalaisons de mon cadavre
(je n'ose pas dire mon (c) corps) ne le nourrissaient abondamment ?
Sous mon aisselle gauche, une famille de
crapauds a pris résidence*d, et, quand l'un d'eux remue,
il me fait des chatouilles. Prenez garde qu'il ne
s'en échappe un, et qu'il (d) ne vienne gratter (e), avec sa bouche,
le dedans de votre oreille : il serait ensuite capable
d'entrer dans votre cerveau. Sous mon aisselle
droite, il y a un caméléon qui leur fait une chasse
perpétuelle*i, afin de ne pas mourir de faim : il faut
que chacun*s vive. Mais, quand un parti déjoue complètement
les ruses de l'autre, ils ne trouvent rien
de mieux que de ne pas se gêner (f), et sucent la graisse
délicate qui couvre mes côtes : j'y suis habitué.
Une vipère méchante a dévoré ma verge et a pris sa
place : elle m'a rendu eunuque, cette infâme. Oh ! si
j'avais pu me défendre avec mes bras paralysés
 (3);
mais, je crois plutôt qu'ils se sont changés en bûches.
Quoi qu'il en soit, il importe de constater que le
sang ne vient plus y promener sa rougeur. Deux
petits hérissons, qui ne croissent plus, ont jeté à un
chien, qui n'a pas refusé, l'intérieur de mes testicules (g) :
l'épiderme, soigneusement lavé, ils ont logé
dedans. L'anus a été intercepté (h) par un crabe; encouragé
par mon inertie, il garde l'entrée avec ses pinces,
et me fait beaucoup de mal ! Deux méduses ont
franchi les mers, immédiatement alléchées par un
espoir qui ne fut pas trompé. Elles ont regardé avec
attention les deux parties charnues qui forment le
derrière humain, et, se cramponnant à leur galbe
convexe, elles les ont tellement écrasées par une
pression constante, que les deux morceaux de chair
ont disparu, tandis qu'il est resté deux monstres,
sortis du royaume de la viscosité, égaux par la couleur,
la forme et la férocité. Ne parlez pas de ma
colonne vertébrale, puisque c'est un glaive (4). Oui,
oui... je n'y faisais pas attention... votre demande
est juste. Vous désirez savoir, n'est-ce pas ? comment
il se trouve implanté verticalement dans mes reins (i).
Moi-même, je ne me le rappelle pas très clairement;
cependant, si je me décide à prendre pour un souvenir
ce qui n'est peut-être qu'un rêve, sachez que
l'homme, quand il a su que j'avais fait voeu de vivre
avec la maladie et l'immobilité jusqu'à ce que j'eusse
vaincu le Créateur (5), marcha, derrière moi, sur la
pointe des pieds, mais, non pas si doucement, que je
ne l'entendisse. Je ne perçus plus rien, pendant un
instant qui ne fut pas long. Ce poignard aigu s'enfonça,
jusqu'au manche, entre les deux épaules du
taureau des fêtes, et son ossature frissonna, comme
un tremblement de terre (6). La lame adhère si fortement
au corps, que personne, jusqu'ici, n'a pu l'extraire.
Les athlètes, les mécaniciens, les philosophes,
les médecins ont essayé, tour à tour, les
moyens les plus divers. Ils ne savaient pas que le mal
qu'a fait l'homme ne peut plus se défaire ! J'ai pardonné
à la profondeur de leur ignorance native*i, et
je les ai salués des paupières de mes yeux. Voyageur,
quand tu passeras près de moi, ne m'adresse pas, je
t'en supplie, le moindre mot de consolation : tu affaiblirais
mon courage. Laisse-moi réchauffer ma ténacité
à la flamme du martyre volontaire. Va-t'en...
que je ne t'inspire aucune piété (j). La haine (7) est plus
bizarre que tu ne le penses; sa conduite est inexplicable,
comme l'apparence brisée d'un bâton enfoncé
dans l'eau. Tel que tu me vois, je puis encore faire
des excursions*i jusqu'aux murailles*i du ciel, à la tête
d'une légion d'assassins, et revenir prendre cette posture,
pour méditer, de nouveau, sur les nobles projets
de la vengeance. Adieu, je ne te retarderai pas davantage;
et, pour t'instruire et te préserver, réfléchis au
sort fatal qui m'a conduit à la révolte, quand peut-être
j'étais né bon ! (8) Tu raconteras à ton fils ce que
tu as vu; et, le prenant par la main, fais-lui admirer
la beauté des étoiles et les merveilles de l'univers, le
nid du rouge-gorge et les temples du Seigneur. Tu
seras étonné de le voir si docile aux conseils de la
paternité, et tu le récompenseras par un sourire.
Mais, quand il apprendra*i qu'il n'est pas observé,
jette les yeux sur lui, et tu le verras cracher sa bave
sur la vertu; il t'a trompé, celui qui est descendu
de la race humaine
, mais, il ne te trompera plus : tu
sauras désormais ce qu'il deviendra. Ô père infortuné,
prépare, pour accompagner les pas de ta vieillesse,
l'échafaud ineffaçable*f (k) qui tranchera la tête d'un criminel
précoce, et la douleur qui te montrera le chemin
qui conduit à la tombe (l).


1. Variantes

Corrections justifiées

1) 203: 7 ... je n'ose pas dire corps > mon corps... Cf. n. (c).

2) 203: 11 Prenez garde qu'il ne s'en échappe un, et qu'il ne vienne... Add. Cf. n. (d).

3) 204: 15-16 ... n'est-ce pas, > n'est-ce pas ? [...] dans mes reins ? > . — Déplacement du point d'interrogation. Cf. n. (i).

4) 205: 12 Va-t'en... que je ne t'inspire aucune piété > Que je ne t'inspire aucune pitié. Cf. n. (j).


2. Commentaires linguistiques

(a) Bouger (mes membres). À ranger au recueil des nombreuses tournures explétives.

(b) Le lapsus paraît une inversion du processus de la dérivation (être dérivé, se différencier, « ne plus être cela »); il a donné beaucoup de difficulté aux traducteurs qui ne se contentent pas de le reprendre, alors qu'il ne convient à aucune langue romane (Pedrolo, Álverez, Serrat, Margoni, Ripoll et Alonso). Je proposerais, simplement, tenir, une végétation qui ne tient pas encore de la plante, mais Pariente et Méndez optent pour la plus grande simplicité, être, qui n'est pas encore une plante.

(c) T : ... mon cadavre (je n'ose pas dire corps > mon corps)... L'hésitation ou le scrupule ne porte pas sur le vocable, mais sur le syntagme. La correction s'impose, car il n'y a pas de raison d'en laisser le soin au lecteur, qui sera distrait par bien des formulations autrement moins insignifiantes.

(d) T : Prenez garde qu'il ne s'en échappe un, et ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de votre oreille...; et ne vienne > et qu'il ne vienne. La conjonction et le pronom ont été omis par mégarde.

(e) Gratter... avec sa bouche ! ne convient évidemment pas, mais racler ou gruger ne conviendrait pas mieux au crapaud qui n'a pas plus de dents que d'ongles. Reste, sucer, repris du sens métaphorique (enlever, arracher petit à petit), qui vient au sens premier six lignes plus bas.

(f) Alors que les formulations des Chants sont généralement explétives (cf. n. (a) par exemple), la proposition est ici curieusement elliptique : ils ne trouvent rien de mieux à faire que de ne pas se gêner. Ne pas se gêner, pour en prendre à son aise, est du niveau de la langue parlée populaire. À remarquer que le sujet de la proposition est au pluriel, alors qu'un des partis n'a qu'un « personnage », le caméléon (le lecteur doit donc réécrire toute la phrase, supposant, par exemple : quand un des deux partis déjoue l'autre, alors ceux de la famille des crapauds...). Enfin, ce sujet n'est pas représenté par son pronom dans la proposition suivante, ce qui n'est pas fautif toutefois. Cela fait beaucoup d'inadvertances et toute la strophe les accumule, de sorte que s'ajoute, à l'évidente improvisation de l'énumération, le peu d'attention portée à sa rédaction. C'est du moins l'effet de style créé par une simple proposition comme celle-ci.

(g) Manifestement, l'auteur multiplie à plaisir les « fautes d'inattention », désignant évidemment ici les bourses, l'enveloppe des testicules : ce sont ceux-ci qui ont été jetés au chien qui ne les a pas refusés, ou plutôt qui n'a pas refusé... l'« intérieur » de l'enveloppe, où les deux petits hérissons se sont logés.

(h) D'après l'analyse très critique des traducteurs, il faut comprendre que l'anus a été bloqué, obstrué, fermé, voire « intercepté » (interceptado, Gómez, Saad et Alonso), bref, fermé à la circulation ! Avec Isidore Ducasse, un peu d'humour ne nuit jamais.

(i) T : Vous désirez savoir, n'est-ce pas, comment il se trouve implanté verticalement dans mes reins ? > Vous désirez savoir, n'est-ce pas ? comment il se trouve implanté verticalement dans mes reins. — Le déplacement du point d'interrogation s'impose, car l'interrogative indirecte n'en prend pas, tandis que c'est le cas de l'interrogative : n'est-ce pas ?

(j) T : Va-t'en... que je ne t'inspire aucune piété > Que je ne t'inspire aucune pitié. — La dernière phrase, l'exhortation, n'est pas complément de « Va-t'en... », mais des trois impératifs qui la précèdent; il lui faut donc la majuscule. En ce qui concerne le lapsus de piété (!) pour pitié, il aurait fait rire Ducasse et Maldoror n'en serait pas revenu.

(k) Comme on le voit aux divers emplois du mot, sans correspondant en espagnol, l'emploi d'ineffaçable*f est ici fort curieux. Les huit traducteurs en castillan rivalisent d'originalité. Je serais porté à retenir le sens inattendu d'« indestructible », proposé par Pellegrini : qui doit être indestructible, nécessaire.

(l) Cette dernière phrase est de lecture difficile. On pense d'abord qu'il faudrait lire, soustrayant l'avant dernier pronom relatif, qui, et la douleur te montrera le chemin qui conduit à la tombe; mais il faut plutôt comprendre, prépare l'échafaud... et la douleur, soit, prépare l'échafaud... et prépare-toi à la douleur... La difficulté vient de ce que Ducasse a voulu imbriquer deux figure de style artiste, les pas de la vieillesse et (sur) le chemin de la mort.

      Je constate toutefois que les huit traducteurs en castillan reprennent la phrase mot à mot, signe d'un hispanisme quand cela correspond à une évidente difficulté en français. Auraient-ils tous compris et rendu un emploi transitif ? (préparer la douleur). Ou est-ce que preparar, ou n'importe quel verbe qui accepte la tournure pronominale (ici, prepararse), peut venir à lui seul aux deux sens dans deux propositions d'une phrase, comme cela se produit ici ? soit, preparar el cadalso y el dolor, pour [prepararse] [a] el dolor.


3. Notes

(1) Un champignon, aux pédoncules ombellifères, est une plaisanterie de collégien. Elle est d'autant plus amusante qu'elle n'aura jamais été signalée. Le champignon, s'il en a, n'a forcément qu'un pédoncule ou pédicule. C'est le pied du champignon courant, en forme de parapluie. Même en amas ou en touffe, les champignons ne se développent sous forme ombellifère que par hasard. En revanche, c'est sur le fumier que se multiplient plusieurs espèces de champignons.

(2) Cette strophe développe un autoportrait de Maldoror sous la forme d'une composition « totémique ». Mais sa source d'inspiration, comme le « sens » du portrait, reprend la thématique du Chant premier, notamment les strophes 1.2 et 1.3, comme on en aura de nombreux indices plus loin. Cela dit, Ducasse reprend d'abord ce que « Lautréamont » devait à Byron, notamment aux strophes 1.6 et 1.8 : « Cependant mon coeur bat » est un écho de la finale de la strophe 1.6, « Mais, moi, j'existe encore ! » (p. 15: 7), répétée en 1.8, « Pourtant je sens que je respire ! » (p. 21: 21), cf. n. (5).

(3) En feuilletant son Chant premier, en revoyant surtout sa troisième strophe, 1.3, Isidore Ducasse a revivifié sa pratique d'un idiotisme, le percutant « si » emphatique du castillan. Comme il ignore que la tournure n'existe pas en français, il la reprend donc tout naturellement. On le voit, la linguistique ou la stylistique indique ici la source du texte, le Chant premier, tout aussi nettement que la thématique, comme on va le voir encore bientôt.

(4) Maurice Blanchot (p. 73-75) a rapproché cet « incident » d'un petit texte fantastique de Franz Kafka (1883-1924), « L'épée », paru en français dans le recueil la Muraille de Chine (trad. Jean Carrive et Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard, 1950, p. 229-230). Blanchot prend soin de mettre ce rapprochement entre crochets, avec le surtitre de la section précédente, soit « Mirage des sources : Kafka, dans un bref récit, l'Épée, a retracé la même situation » (p. 73). Non, justement, la situation n'est pas du tout la même. Celle de Maldoror est parfaitement bien et logiquement justifiée par l'estocade. Le narrateur de Kafka, lui, s'est réveillé en retard avec la lame d'une épée enfoncée dans le dos, le long de la colonne vertébrale; ses amis, venus le chercher pour leur rendez-vous auquel il ne s'était pas encore présenté, la lui enlèvent délicatement et la lui remettent. Conclusion : « Qui permet à d'anciens Chevaliers d'errer dans nos rêves en brandissant au petit bonheur leurs épées et en perçant de paisibles dormeurs ? » (p. 230).

      Il n'y a rien de surprenant à ce que l'épée soit associée à la colonne vertébrale (située dans son axe, son prolongement ou comparée à l'épine dorsale par sa forme, de plusieurs façons). C'est un lieu commun de l'escrime et des arts martiaux. En revanche, la rencontre de hasard (forcément) entre le fragment des Chants et le texte de Kafka, vraiment surprenante, se trouve dans la proposition suivante : « si je me décide à prendre pour un souvenir ce qui n'est peut-être qu'un rêve, sachez que... ». Rien dans la strophe n'appelle ici le thème du rêve, tandis que ce sera à proprement parler le sujet du récit de Kafka.

(5) Voilà donc la dynamique des trois personnages principaux, mise en place au premier chant, qui a été et qui sera encore souvent évoquée ensuite, mais qui est présentée ici pour la première fois de manière synthétique. La configuration actantielle sera finalement le point de départ du roman, analysée à la strophe 6.1, « l'homme, le Créateur et moi-même » (p. 281: 13).

(6) C'est l'estocade de la corrida, la mise à mort du taureau. Le matador fait nécessairement face à l'animal. C'est évidemment une situation très dangereuse. Peu importe les nombreuses formes de l'estocade, puisqu'il n'y a que deux procédures possibles, avec leur nombreuses variantes : généralement, le matador va se lancer sur le taureau, entre ses deux cornes, mais plus rarement, il va le forcer à courir et à se jeter sur lui. L'important, comme le décrit implicitement Maldoror, est que le matador va forcer avec sa cape le taureau à baisser la tête d'un côté, tandis que de l'autre côté, il va surplomber tout l'animal pour lui enfoncer son épée derrière la tête, entre les épaules, le long de la colonne vertébrale. Les grands matadors achèvent la victime d'une estocade, la tuant sur le coup.

      On trouve ici, dans les Chants, un rare et très spectaculaire traits de culture populaire hispanique. Or, il est extrêmement significatif, puisqu'on voit s'inverser et nier tout le courage du matador, sa fierté, son honneur, ce qui fait de lui l'extraordinaire héros d'un rituel plusieurs fois centenaire. L'homme, ce lâche, a frappé sa victime, Maldoror, d'une estocade, subrepticement, par derrière ! Du point de vue de la mentalité ibérique, voilà non pas une action cruelle, comme on pourrait le croire, mais grotesque.

(7) La haine : encore un indice de la relecture récente du Chant premier. Le thème se trouvait en évidence à l'incipit de la deuxième strophe. « Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le commencement de cet ouvrage » (1.2, p. 7: 4). Or, c'est le Paradis perdu qui inspirait alors la strophe, d'où la reprise dans tout ce passage (inspiré maintenant du comte de Lautréamont !) de la thématique de John Milton, ce qui nous vaut les « murailles du ciel » et la « légion d'assassins ». Bref, il se confirme que les sens accrochés au portrait totémique de Maldoror dans cette strophe ont pour source le Chant premier.

(8) Le « sort fatal qui m'a conduit à la révolte, quand peut-être j'étais né bon ! ». Nouvel écho du Chant premier, toute la strophe 1.3, où Ducasse a relu son utilisation du « si » emphatique qu'il a reprise un peu plus haut, cf. n. (3). Par ailleurs, on voit que la strophe appliquait à Maldoror exactement ce que le « lecteur » découvrira dans le comportement de son fils.


4. Faurissonneries

      Après toutes ces années, une mise au point s'impose aujourd'hui.

Mise au point

      J'apprends avec tristesse la mort de monsieur Robert Faurisson (1929-2018). Il est décédé le 21 octobre dernier.

      J'ai rencontré une seule fois monsieur Faurisson, à Paris, en juillet 1976, lors d'un colloque sur Louis-Ferdinand Céline. J'y présentais une communication sur les pamphlets de Céline, que je situais entre Voyage au bout de la nuit (1932) et sa préface (1949). Ma conclusion était que Céline, bien qu'il soit le plus grand romancier français de la première moitié du XXe siècle, était « aussi, et tenait à l'être, tout simplement un salaud » (Polémiques, Laval, Singulier, 1992, p. 71). À la suite de ma communication, Robert Faurisson et moi, chacun à l'opposé de la grande table ronde, avons croisé assez brutalement la parole. Il faut dire que la présence de monsieur Faurisson, le sujet de ma communication et, pour finir, nos échanges virulents ont fait le désespoir des organisateurs de la rencontre, car les spécialistes de Céline, jusqu'à tout récemment, n'avaient qu'un objectif à ce sujet, noyer le pois(s)on pamphlétaire dans le vieil et bel océan romanesque.

      Nous n'avons eu, évidemment, aucun autre échange après celui qui a suivi publiquement ma communication. Nous nous sommes amicalement ignorés, ne connaissant rien l'un de l'autre, sans en demander plus.

      C'est seulement dans les mois, et l'année qui a suivie, que j'ai su que l'antisémite était également négationniste. C'était évidemment le comble. Il m'a posté, deux fois je crois, de petits dépliants sur des ouvrages et pamphlets exposant l'inexistence des camps de concentration nazis et de l'entreprise d'extermination industrielle des juifs. Comme je n'ai pas donné suite, il s'en est tenu là.

      C'est seulement quinze ans plus tard que j'ai découvert sa thèse de doctorat sur Lautréamont, puis son essai antérieur sur Rimbaud. Et c'est encore dix ans plus tard, certainement, que j'ai entrepris ici la rédaction périodique des « faurissonneries ». Maintenant que monsieur Faurisson est disparu, je voudrais apporter quelques précisions.

      D'abord au sujet des négationnistes. Je pense qu'aucune loi ne devrait permettre de poursuivre ces gens-là en justice, comme ce ne devrait être le cas d'aucun délit d'opinion, quelque farfelu soit-il, qui ne relève pas de la diffamation. Plus encore, je pense qu'il est indigne, et en particulier indigne de la mémoire des victimes de la Shoah, d'intenter quelque action en justice contre les négationnistes. D'un côté, c'est tout simplement inutile, car ils ne peuvent avoir absolument aucune influence, sauf sur quelques têtes sans cervelle ni rien dedans, qui n'ont pas besoin d'eux pour être leurs pareils ! Et d'un autre côté, les adversaires déclarés des négationnistes, les Pourfendeurs, sont justement aussi leurs pareils, acceptant de les prendre au sérieux, au point de les prendre sérieusement pour adversaire.

      Il y a en effet une différence considérable entre le fait de s'en prendre au négationnisme de Robert Faurisson, qui ne peut avoir absolument aucun impact, et la dénonciation de ses travaux littéraires, notamment sa thèse ou son essai sur Lautréamont, car ici le professeur de littérature a eu et a toujours une influence importante dans l'analyse littéraire des Chants. Il y a là, d'ailleurs, une intempestive utilisation de mon travail scientifique à des fins qui sont incompatibles avec mes objectifs. Mes critiques visent les travaux littéraires du professeur, jamais sa personne, ni même sa pensée antisémite. De ce point de vue, son négationnisme n'a rien à faire ici. D'ailleurs, il me semble que les grands Pourfendeurs devraient s'en prendre à des oeuvres, des romans, autrement plus nocifs, dangereux et propres à conforter la pensée raciste et antisémite de manière d'autant plus efficace et pernicieuse que l'antisémitisme de ces romans se présente angéliquement comme des « dénonciations »... de l'antisémitisme : voir, sur Singulier.info, mon ouvrage électronique intitulé Scandale aux Abysses : l'affaire Gosselin.

      Cela dit, si mes faurissonneries s'adressaient et continueront de s'adresser aux ducassologues indulgents ou naïfs, voire ouvertement favorables aux travaux de Robert Faurisson, précisément pour les discréditer une bonne fois pour toutes, on a compris maintenant, si on ne l'avait pas déjà deviné depuis longtemps, que c'est à Robert Faurisson lui-même que je m'adressais. D'où la formulation pamphlétaire de plusieurs de mes jugements, jusqu'à déclarer que son essai était un « torchon » (et c'est ce qu'on ne lira plus dorénavant dans les fichiers d'El bozo). Oui, s'il y a une chose que tout le monde connaissait du caractère de Robert Faurisson, c'est bien qu'il n'a jamais eu froid aux yeux. En dépit des années qui passaient, j'espérais toujours qu'il finisse par entrer en contact avec moi et je ne désespérais pas de le convaincre que son analyse de « Lautréamont » ne tenait pas la route, si l'édition critique de la présente publication sur l'internet ne parvenait pas à l'en persuader d'elle-même. L'analyse littéraire a ceci de particulier qu'il s'agit d'une série de sciences très simples qu'on peut facilement maîtriser, de sorte qu'on peut en discuter rapidement point par point les résultats. Si Robert Faurisson était capable de mettre ses raisonnements au profit d'une théorie du complot, c'est tout simplement que les savants dans les domaines de l'histoire, de la sociologie et de l'économie politique, par exemple, ne pouvaient pas le confondre en quelques mots, c'est impossible (et je ne parle pas des Pourfendeurs des négationnistes qui ne sont évidemment pas des savants en ces matières et nuisent à leur cause par le fait même). En revanche, un spécialiste des études littéraires, c'est moi dans le cas très particulier des Chants de Maldoror, pouvait très facilement le convaincre et lui faire déclarer forfait.

      D'ailleurs, comme je ne l'ai pas connu personnellement, ni connu personne qui était proche de lui ou qui même l'avait simplement rencontré, je ne saurai jamais, probablement, si je n'aurais pas réussi sans le savoir à le confondre sur ce point, sans trop d'importance, que constitue l'analyse des Chants. Je serai toujours optimiste et, si je peux être un pamphlétaire virulent, je garde espoir d'être utile à ceux-là même que je vise ainsi. À supposer que Robert Faurisson eût tout à coup compris l'ampleur de ses fautes d'analyse des Chants et l'impertinence complète de ses thèses à ce sujet, il n'en fallait peut-être pas plus pour qu'il ait commencé à douter de sa pensée négationniste.

      Après cette mise au point, je peux en revenir à nos faurissonneries. On s'en amusera dorénavant dans le but précis de discréditer ceux qui ne savent pas évaluer à sa juste valeur l'essai en cause ici, A-t-on lu Lautréamont ? (Paris, Gallimard, 1972) : sa valeur ? nulle ! En agitant leurs neurones, ils seront bien forcés, eux, de déclarer forfait.

      Un peu comme Ducasse reprend dans cette strophe l'inspiration qui ouvrait les Chants, Robert Faurisson fait à son sujet une sorte de synthèse de son analyse depuis le début de ses commentaires.

1. Voilà pour lui un portrait où « la laideur atteint des proportions héroïco-burlesques » (p. 122). Tout cela tient à l'imagination d'un « joyeux farceur ». Mais ce farceur n'est pas notre héros (Maldoror), mais l'auteur (?).

      Or, on sait depuis longtemps ici que cette thèse est insoutenable, parce que le critique renverse radicalement à plaisir la production et son produit. Si l'auteur (c'est Isidore Ducasse) s'amuse souvent, tel n'est jamais le cas de son narrateur (Lautréamont) et encore moins du personnage (Maldoror). Il sera toujours étonnant de constater que le professeur Faurisson confonde l'humour et l'ironie (ici de l'auteur, dans quelques-unes de ses tournures syntaxiques) avec un genre littéraire aussi important et connu, celui du burlesque, qui vit du comique, du sarcasme et de la tarte à la crème. Il fallait une grande insensibilité littéraire pour confondre l'art poétique d'Isidore Ducasse et le cirque.

2. Pour cela, il fallait abaisser l'expression littéraire à un invraisemblable premier degré, de sorte que le très sérieux professeur tiendrait le rôle d'un bouffon s'il n'était manifestement des plus sérieux. Il lit : « je n'ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles »; il commente : « oubliant à la fois son âge et les caractéristiques physiques qu'il se donnait jusqu'ici dans les Chants, le voici devenu vieux de quatre siècles (sic) et orné d'attributs physiques si remarquables qu'on se prend à douter s'il s'agit de notre bon [ironie gratuite] Maldoror qui conversait avec l'enfant du jardin des Tuileries, voyageait dans l'omnibus Madeleine-Bastille, séduisait le "jeune fille svelte de dix ans" », ramenait à la vie le jeune Holzer qui s'était jeté à la Seine, chevauchait aux côtés de Mario, etc. » (p. 123).

      Oui, c'est exact. On n'avait pas remarqué jusqu'ici, faiblesse narrative assez évidente, que Maldoror avait pour fesses deux méduses...

3. Cette longue citation n'illustre pas seulement l'invraisemblable lecture de premier degré (Maldoror, dans cette strophe est « vieux », très vieux, parce qu'il n'a pas bougé depuis... 400 ans !), mais également la lecture anachronique qui confond les Chants avec un roman et, qui plus est, un roman réaliste. Bref, Robert Faurisson s'est intéressé à une oeuvre qui ne l'a pas assez intéressé pour qu'il fasse le moindre effort pour la comprendre.

4. On peut le vérifier aux deux parties de son « résumé » en tête de l'analyse de la strophe. « Résumé : sous mon aisselle gauche... ». Bref, la famille de crapauds d'un côté et le caméléon de l'autre. C'est tout, mais d'ajouter : « Tout le reste est à l'avenant » !

      Bien entendu, on ne peut pas s'attendre à ce que le critique se rende compte de la structure vraiment caractéristique de ce texte, lancée par une énumération bien tenue par l'armature logique des diverses parties du corps humain (énumération qui tient déjà de la structure improvisée de la narration onirique), mais qui n'en dérapera pas moins en une série vraiment impressionnante de séquences aléatoires, de sorte qu'on passera du narrataire (le « lecteur supposé ») qui interroge le personnage sur le glaive qui lui tient lieu de colonne vertébrale, à un voyageur, qui se transforme en auditeur, puis en un père qui entraînera un fils dans la narration. Nous sommes bien avant la mise au point théorique de l'écriture automatique des surréalistes. Or, même à leur suite, on ne trouvera pas beaucoup d'auteurs capables d'une telle virtuosité, d'une telle liberté de rédaction, alors même que la thématique et le sens poétique de la strophe rejoignent l'ouverture de l'oeuvre, le Chant premier, avec une remarquable cohérence de l'imaginaire. Est-ce donc ce qu'il faudrait comprendre par l'expression « tout le reste est à l'avenant » ?

5. Deuxième partie du « résumé » : « L'homme s'est ignoblement conduit envers moi et je médite de nobles projets de vengeance ». Non. Cela correspond à deux phrases ou deux petits fragments de la strophe et le court-circuit est totalement faux, car Maldoror ne compte nullement se venger de l'homme. Pire encore, cela ne correspond en rien à la configuration actantielle qui se dessine dans cette strophe. La preuve ? Le Créateur échappe ici complètement au drame qui est en train de se nouer.

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe