El bozo
TdM Règles d'établissement Strophe 3.5 Glossaires Index TGdM
Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 4, strophe 8 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 



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      Chaque nuit, plongeant l'envergure de mes ailes
dans ma mémoire agonisante (1), j'évoquais le souvenir
de Falmer (2)... chaque nuit. Ses cheveux blonds, sa
figure ovale, ses traits majestueux étaient encore (a)
empreints*i dans mon imagination... indestructiblement...
surtout ses cheveux blonds. Éloignez, éloignez
donc cette tête sans chevelure, polie comme la
carapace de la tortue. Il avait quatorze ans, et je
n'avais qu'un an de plus. Que cette lugubre voix se
taise. Pourquoi vient-elle me dénoncer*i. Mais c'est
moi-même qui parle. Me servant de ma propre langue
pour émettre ma pensée, je m'aperçois que mes lèvres
remuent, et que c'est moi-même qui parle. Et,
c'est moi-même qui, racontant une histoire de ma
jeunesse (b), et sentant le remords pénétrer dans mon
coeur... c'est moi-même, à moins que je ne me
trompe... c'est moi-même qui parle. Je n'avais qu'un
an de plus. Quel est donc celui auquel je fais allusion ?
C'est un ami que je possédais dans les temps passés,
je crois. Oui, oui, j'ai déjà dit comment il s'appelle...
Je (c) ne veux pas épeler de nouveau ces six lettres, non,
non. Il n'est pas utile non plus de répéter que j'avais
un an de plus. Qui le sait ? Répétons-le, cependant,
mais, avec un pénible murmure : je n'avais qu'un an
de plus. Même alors, la prééminence de ma force
physique était un motif de soutenir, à travers
le rude sentier de la vie, celui qui s'était donné à
moi, plutôt (d) que de maltraiter un être visiblement plus faible.
Or, je crois en effet qu'il était (e) plus faible...
Même alors. C'est un ami que je possédais dans les
temps passés*h, je crois. La prééminence*h de ma force
physique... Chaque (f) nuit... Surtout ses cheveux blonds.
Il existe plus d'un être humain qui a vu des têtes
chauves : la vieillesse, la maladie, la douleur (les
trois ensemble ou prises séparément) expliquent ce
phénomène négatif d'une manière satisfaisante. Telle
est, du moins, la réponse que me ferait un savant, si
je l'interrogeais là-dessus. La vieillesse, la maladie,
la douleur. Mais je n'ignore pas (moi, aussi, je suis
savant) qu'un jour, parce qu'il m'avait arrêté la
main, au moment où je levais mon poignard pour
percer le sein d'une femme, je le saisis par les cheveux
avec un bras de fer, et le fis tournoyer dans
l'air avec une telle vitesse, que la chevelure me resta
dans la main, et que son corps, lancé par la force
centrifuge, alla cogner contre le tronc d'un chêne... (3).
Je n'ignore pas qu'un jour sa chevelure me resta
dans la main. Moi, aussi, je suis savant. Oui, oui, j'ai
déjà dit comment il s'appelle. Je n'ignore pas qu'un
jour j'accomplis un acte infâme, tandis que son corps
était lancé par la force centrifuge. Il avait quatorze
ans. Quand, dans un accès d'aliénation mentale, je
cours à travers les champs, en tenant, pressée sur
mon coeur, une chose sanglante que je conserve depuis
longtemps, comme une relique vénérée, les petits
enfants qui me poursuivent... les petits enfants et
les vieilles femmes qui me poursuivent à coups de
pierre (4), poussent ces gémissements lamentables :
« voilà la chevelure de Falmer ». Éloignez, éloignez
donc cette tête chauve, polie comme la carapace de
la tortue... Une chose sanglante. Mais c'est moi-même
qui parle. Sa figure ovale, ses traits majestueux.
Or, je crois en effet qu'il était plus faible. Les
vieilles femmes et les petits enfants. Or, je crois en
effet... qu'est-ce que je voulais dire ?... or, je crois en
effet qu'il était plus faible. Avec un bras de fer. Ce
choc, ce choc l'a-t-il tué ? Ses os ont-ils été brisés
contre l'arbre... irréparablement ? L'a-t-il tué, ce
choc engendré par la vigueur d'un athlète ? A-t-il
conservé la vie, quoique ses os se soient irréparablement
brisés ? (g) Irréparablement ? Ce choc l'a-t-il tué ?
Je crains de savoir ce dont mes yeux fermés ne furent
pas témoins. En effet... Surtout ses cheveux blonds.
En effet, je m'enfuis au loin avec une conscience désormais
implacable. Il avait quatorze ans. Avec une
conscience désormais implacable. Chaque nuit. Lorsqu'un
jeune homme, qui aspire à la gloire, dans un
cinquième étage, penché sur sa table de travail, à
l'heure silencieuse de minuit, perçoit un bruissement*g
qu'il ne sait à quoi attribuer, il tourne, de tous les
côtés, sa tête, alourdie par la méditation et les manuscrits
poudreux; mais, rien, aucun indice surpris (h)
ne lui révèle la cause de ce qu'il entend si faiblement,
quoique cependant il l'entende. Il s'aperçoit, enfin,
que la fumée de sa bougie, prenant son essor vers le
plafond, occasionne, à travers l'air ambiant, les vibrations
presque imperceptibles d'une feuille de papier
accrochée à un clou figé*g contre la muraille*i. Dans
un cinquième étage. De même qu'un jeune homme (5),
qui aspire à la gloire, entend un bruissement*g qu'il
ne sait à quoi attribuer, ainsi j'entends une voix mélodieuse
qui prononce à mon oreille : « Maldoror ! ».
Mais, avant de mettre fin à sa méprise, il croyait entendre
les ailes d'un moustique... penché sur sa table
de travail. Cependant, je ne rêve pas; qu'importe
que je sois étendu sur mon lit de satin ? Je fais avec
sang-froid la perspicace remarque que j'ai les yeux
ouverts, quoiqu'il soit l'heure des dominos roses et
des bals masqués. Jamais... oh ! non, jamais !... une
voix mortelle ne fit entendre ces accents séraphiques,
en prononçant, avec tant de douloureuse élégance,
les syllabes de mon nom ! Les ailes d'un moustique...
Comme sa voix est bienveillante. M'a-t-il donc pardonné ?
Son corps alla cogner contre le tronc d'un
chêne... « Maldoror ! ».

FIN DU QUATRIÈME CHANT


1. Variantes

Corrections justifiées

      On remarquera que trois de ces corrections concernent directement ou indirectement (avec l'ajout d'une majuscule en tête de phrase) la ponctuation. Cette strophe est très originale, unique. En effet, la syntaxe et donc la ponctuation miment avec succès le discours délirant. Ducasse dira son mépris des « points de suspension » et il avait créé en conséquence, au deuxième Chant, les « points de transition » pour remplacer l'alinéa et la division des strophes en « paragraphes ». Ici, c'est le retour en force des points de suspension, à tel point que quelques-uns doivent être corrigés, les fautes de découpage syntaxique étant évidentes.

1) 227: 8  ... je > Je ne veux pas épeler de nouveau ces six lettres, non, non. Cf. n. (c).

2) 227: 12  Même alors, la prééminence de ma force physique était plutôtsoust.>  un motif de soutenir, à travers le rude sentier de la vie, celui qui s'était donné à moi, plutôtadd.>  que de maltraiter un être visiblement plus faible. Cf. n. (d).

3) 227: 19  c > Chaque nuit... Cf n. (f).

4) 229: 2  A-t-il conservé la vie, quoique ses os se soient irréparablement brisés... > ? i > Irréparablement ? Cf. n. (g).


2. Commentaires linguistiques

      Dès que l'on commence à lire cette strophe exceptionnelle, on a l'impression que la désarticulation syntaxique est générale, arbitraire et irrécupérable. Réapparaissent les points de suspension, partout, systématiquement. Le lecteur des Poésies ne peut pourtant pas oublier la condamnation qui se trouve à la toute fin du second fascicule : « les trois points terminateurs me font hausser les épaules de pitié. A-t-on besoin de cela pour prouver que l'on est un homme d'esprit, c'est-à-dire un imbécile ? Comme si la clarté ne valait pas le vague, à propos de points ! » (p. 16: 32). Évidemment, les points de suspension ont ici une valeur rigoureusement syntaxique (et non sémantique). Avec ces trois points, ce sont les répétitions et reprises systématiques qui caractérisent la strophe, du jamais vu jusqu'ici.

      Or, en dépit de la « désarticulation », la syntaxe de la strophe est à ce point rigoureuse qu'il est tout à fait possible de... la corriger. Ce sont les corrections justifiées ci-dessus.

      En plus, comme on le verra aux notes et commentaires ci-dessous, la strophe comprend très peu de coquilles et de fautes. Et exceptionnellement assez peu d'hispanismes, au sens strict, ceux qu'on considèrent comme des fautes de l'hispaniphone qui parle ou écrit en français.

      En fait, cette strophe souvent décriée doit être comptée au nombre des mieux réussies des Chants. Cf. n. (5).

(a) Encore. Il faut lire, toujours. L'adverbe est impertinent avec l'apparition du suivant, indestructiblement.

(b) Una historia de mi juventud, paraît tout à fait recevable en castillan. Les traducteurs reprennent littéralement la désignation. En français, on dit, plutôt, un souvenir de jeunesse.

(c) Oui, oui, j'ai déjà dit comment il s'appelle... je > Je ne veux pas épeler de nouveau ces six lettres, non, non. — Jusqu'ici, les points de suspension précédaient un syntagme qui relançait la phrase. Ici, au contraire, les points de suspension séparent deux phrases (d'où la majuscule qu'on doit ajouter en tête de la seconde) qui se déroulent en chiasme « Oui, oui [...] non, non ».

(d) Tous les traducteurs refont la syntaxe incorrecte de la phrase, rivalisant d'originalité pour rester au plus près du texte français. Soit ils redoublent para... que para; soit, pour plus de clarté, ils redoublent également le nom attribut : un razón para..., que un motivo para... Je ne vois pas, on s'en doute, pourquoi on se priverait de la correction en français et Ducasse serait d'accord avec ma trouvaille d'une incroyable simplicité : il suffit de déplacer l'inutile adverbe plutôt pour en faire la locution conjonctive essentielle de la proposition qui termine la phrase, plutôt que.

(e) Il était [le] plus faible. À la phrase précédente, on comprend, évidemment, plus faible que moi. Le complément du comparatif est encore marqué implicitement par les points de suspension. Les répétitions de la proposition par la suite seront, elles, fautives, mais ne peuvent être corrigées, s'agissant de... répétitions. Voir p. 228: 22 et 25.

(f) La prééminence de ma force physique... c > Chaque nuit... Surtout ses cheveux blonds. — La désarticulation isolant trois fragments implique la majuscule en tête de chacun d'eux, précisément pour ne pas intégrer le fragment central au premier.

(g) A-t-il conservé la vie, quoique ses os se soient irréparablement brisés... > ? i > Irréparablement ? — Contrairement à la phrase interrogative qu'on trouve deux lignes plus haut (« ... l'arbre... irréparablement ? »), l'analyse syntaxique montre sans peine, nous avons ici une cascade de trois phrases interrogatives; le point d'interrogation s'impose donc à la place des points de suspension à la fin de la première phrase.

(h) Aucun indice surpris : la figure de style artiste est évidemment très audacieuse, mais parfaitement transparente. La preuve en est que trois traducteurs la translatent en remplaçant l'adjectif (ou plutôt le participe) par le verbe correspondant (no puede sorprender ningún indicio que..., il n'a pu surprendre aucun indice qui..., Serrat, cf. aussi Pariente et Méndez). En revanche, Ana Alonso qui suit toujours très méticuleusement la lettre du texte produit ici un magnifique contresens qui rend justice à la figure : ningún indicio asombroso ! (aucun indice surprenant).


3. Notes

(1) Chaque nuit, plongeant l'envergure de mes ailes dans ma mémoire agonisante... Exceptionnellement, il n'est pas possible je crois de réécrire la proposition en translatant le figure de style artiste, « plonger ses ailes dans sa mémoire », soit certainement, se souvenir de + ce [criminel] que je fus + au moment de mon agonie. On trouve la clé de cette ouverture et du texte qui suit dans la strophe 1.10 : « Nous sommes dans une nuit d'hiver, alors [...] que l'adolescent médite quelque crime sur un de ses amis, s'il est ce que je fus dans ma jeunesse. Que le vent [...] quelques moments avant l'agonie dernière, me porte sur les os de ses ailes, à travers le monde, impatient de ma mort » (p. 33: 4-13). La strophe qui s'ouvre ici présente en effet le délire de Maldoror au moment de son agonie (supposée). En ce qui concerne l'« envergure des ailes », je pense qu'il faut y voir la représentation de Maldoror sous les traits du mal absolu, Lucifer, tel qu'il est représenté magnifiquement à la strophe 3.5 : « J'ai vu Satan, le grand ennemi, redresser les enchevêtrements osseux de sa charpente, au-dessus de son engourdissement de larve... » (p. 176: 10-13).

      C'est Maldoror, le Maldoror que nous connaissons, qui est le narrateur de cette strophe. Pourtant, à la fin, le nom de cet être abominable sera prononcé d'une « voix mélodieuse » (p. 229: 23). On sait que le nom du héros du mal est de toute beauté, à consonance castillane.

(2) La mise en scène du personnage de Falmer, au cours de cette seule strophe, correspond à l'analyse qu'on trouve à l'ouverture du Chant III, strophe 3.1 : « Rappelons les noms de ces êtres imaginaires, à la nature d'ange, que ma plume, pendant le deuxième chant, a tirés d'un cerveau, brillant d'une lueur émanée d'eux-mêmes. Ils meurent, dès leur naissance, comme ces étincelles dont l'oeil a de la peine à suivre l'effacement rapide, sur du papier brûlé. Lé-man !... Lohengrin !... Lombano !... Holzer !... un instant, vous apparûtes, recouverts des insignes de la jeunesse, à mon horizon charmé; mais, je vous ai laissés retomber dans le chaos, comme des cloches de plongeur » (p. 141: 2-12). Etc.

(3) L'auteur reprend ici et la scène fantasmée et le vocabulaire de la strophe 2.5 : « Je pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te saisir par les jambes, te faire rouler autour de moi, comme une fronde, concentrer mes forces en décrivant la dernière circonférence, et te lancer contre la muraille » (p. 76: 4-8). Après le fantasme et maintenant le délire, la même scène reviendra pour tuer Mervyn à la toute fin des Chants (strophe 6.10), dans un développement burlesque parodiant le roman réaliste.

      Il s'agit là du recoupement de trois passages narratifs. L'étude thématique, celle de Maurice Blanchot par exemple (p. 142-144), peut rassembler un faisceau beaucoup plus riche, dont en particulier les deux têtes chauves/scalpées (4.5) et, plus largement et probablement plus significatif, toutes les chevelures, notamment les chevelures blondes, mais aussi celle du pendu par les cheveux (4.3).

(4) Reprise du refrain qui ouvre (puis ferme l'introduction et tout le texte de) la strophe 3.2, « Voici la folle qui passe en dansant, tandis qu'elle se rappelle vaguement quelque chose. Les enfants la poursuivent à coups de pierre, comme si c'était un merle » (p. 150: 7-10). À remarquer la phrase suivante qui s'applique rigoureusement à la présente strophe : « Elle laisse échapper des lambeaux de phrases dans lesquels, en les recousant, très peu trouveraient une signification claire » (16-18).

(5) De même qu'il entend... ainsi j'entends... Je crois que la prouesse narrative mérite d'être appréciée. Au délire syntaxique qui s'est développé depuis le début de la strophe, c'est maintenant le bouleversement d'une séquence narrative impromptue, celle du jeune écrivain aspirant à la gloire, totalement étrangère au délire de Maldoror qu'on lisait jusque-là; mais voici que la séquence donne lieu à une comparaison, une suite de comparaisons (bruissement de source inconnue, ronron imperceptible d'une feuille de papier, murmure d'une voix bienveillante où Maldoror prononce au nom de Falmer son propre nom). La charge poétique de ce thème final est d'autant plus grande qu'elle renverse en un éventuel pardon le souvenir d'enfance d'un crime des plus monstrueux puisqu'il est évidemment incroyable (pour être impossible). La réussite de cette strophe présentant le délire du demi-sommeil tient de la virtuosité qui présente une expression stylistique, une forme narrative et une production thématique radicalement étrangères à ce qu'on avait lu jusqu'ici dans les Chants — et qu'on ne retrouvera plus.


4. Faurissonneries

      Selon son habitude, Robert Faurisson met deux pages à recopier des fragments de la strophe. Or,

1. On se retrouve avec un texte aussi long que celui de la strophe
2. et le critique d'ajouter : « pour le détail du crime, on se reportera au texte même du récit » !

Cela consiste purement et simplement à ajouter une soustraction, de sorte qu'on se retrouve avec... rien. C'est, objectivement, parler pour ne rien dire. Or,

3. Faurisson réussit à confondre Maldoror et le personnage du jeune écrivain : « il [Maldoror] a cru entendre les ailes d'un moustique et c'est la voix de Falmer qui lui parle » (p. 130).
4. Il confond aussi le jeune écrivain/Maldoror avec Isidore Ducasse, l'auteur des Chants.
5. Et d'ajouter l'anecdote autobiographique (!), présupposant que l'auteur introduit dans son texte un événement tout anodin, le bruissement d'une feuille de papier accrochée au mur devant sa table de travail : « notre Isidore, levant le nez de dessus sa table de travail... ».

      Conclusion : Maldoror est sujet à des hallucinations et Ducasse rédige un « chef-d'oeuvre de bafouillage » (p. 129).

      Qui peut voir là une quelconque analyse littéraire ? Mais ce que n'importe qui peut voir, c'est que ce commentaire de la strophe serait indigne d'un collégien.

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe