El bozo
TdM Règles d'établissement Strophe 3.5 Glossaires Index TGdM
Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 5, strophe 1 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 

P. 231

CHANT CINQUIÈME





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      Que le lecteur ne se fâche pas contre moi, si ma
prose n'a pas le bonheur de lui plaire (a). Tu soutiens
que mes idées sont au moins singulières. Ce que tu
dis là, homme respectable, est la vérité; mais, une
vérité partiale. Or, quelle source abondante d'erreurs
et de méprises n'est pas toute vérité partiale ! Les
bandes d'étourneaux (1) ont une manière de voler qui
leur est propre, et semble soumise à une tactique
uniforme et régulière, telle que serait celle d'une
troupe disciplinée, obéissant avec précision à la voix
d'un seul chef. C'est à la voix de l'instinct que les
étourneaux obéissent, et leur instinct les porte à se
rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que
la rapidité de leur vol les emporte sans cesse au-delà;
en sorte que cette multitude d'oiseaux, ainsi
réunis par une tendance commune vers le même
point aimanté, allant et venant sans cesse, circulant
et se croisant en tous sens, forme une espèce de
tourbillon fort agité, dont la masse entière, sans
suivre de direction bien certaine, paraît avoir un
mouvement général d'évolution sur elle-même, résultant
des mouvements particuliers de circulation propres
à chacune de ses parties, et dans lequel le
centre, tendant perpétuellement à se développer, mais
sans cesse pressé, repoussé par l'effort contraire des
lignes environnantes qui pèsent sur lui, est constamment
plus serré qu'aucune de ces lignes, lesquelles
le sont elles-mêmes d'autant plus, qu'elles
sont plus voisines du centre. Malgré cette singulière
manière de tourbillonner, les étourneaux n'en fendent
pas moins, avec une vitesse rare, l'air ambiant*i,
et gagnent sensiblement, à chaque seconde, un terrain
précieux pour le terme de leurs fatigues et le but
de leur pèlerinage. Toi, de même, ne fais pas attention
à la manière bizarre dont je chante chacune de
ces strophes (2). Mais, sois persuadé que les accents
fondamentaux de la poésie n'en conservent pas
moins leur intrinsèque droit (b) sur mon intelligence*i.
Ne généralisons pas des faits exceptionnels, je ne
demande pas mieux : cependant mon caractère (c) est
dans l'ordre des choses possibles. Sans doute, entre
les deux termes extrêmes (d) de ta littérature, telle que
tu l'entends, et de la mienne, il en est une infinité
d'intermédiaires et il serait facile de multiplier les
divisions; mais, il n'y aurait*s nulle utilité, et il y aurait*s
le danger de donner quelque chose*s d'étroit et de
faux à une conception éminemment philosophique,
qui cesse d'être rationnelle, dès qu'elle n'est plus
comprise comme elle a été imaginée, c'est-à-dire avec
ampleur. Tu sais allier l'enthousiasme et le froid
intérieur (e), observateur d'une humeur concentrée*s;
enfin, pour moi*i, je te trouve parfait... Et tu ne veux
pas me comprendre ! Si tu n'es pas en bonne santé (f),
suis mon conseil (c'est le meilleur que je possède (g) à
ta disposition), et va faire une promenade dans la
campagne. Triste compensation, qu'en dis-tu ? (h). Lorsque
tu auras pris l'air, reviens me trouver : tes sens
seront plus reposés. Ne pleure plus; je ne voulais pas
te faire de la peine. N'est-il pas vrai, mon ami, que,
jusqu'à un certain point, ta sympathie est acquise à
mes chants ? Or, qui t'empêche de franchir les autres
degrés ? La frontière entre ton goût et le mien
est invisible; tu ne pourras jamais la saisir : preuve
que cette frontière elle-même (i) n'existe pas. Réfléchis
donc qu'alors (je ne fais ici qu'effleurer la question)
il ne serait pas impossible que tu eusses signé un
traité d'alliance avec l'obstination, cette agréable
fille du mulet, source si riche d'intolérance. Si je ne
savais pas que tu n'es pas un sot, je ne te ferais
pas un semblable reproche (j). Il n'est pas utile pour
toi que tu t'encroûtes dans la cartilagineuse carapace
d'un axiome que tu crois inébranlable. Il y a
d'autres axiomes aussi qui sont inébranlables, et qui
marchent parallèlement avec le tien. Si tu as un
penchant marqué pour le caramel (admirable farce
de la nature), personne ne le concevra comme un
crime; mais, ceux dont l'intelligence*i, plus énergique
et capable de plus grandes choses, préfère le poivre
et l'arsenic, ont de bonnes raisons pour agir de la
sorte, sans avoir l'intention d'imposer leur pacifique
domination à ceux qui tremblent de peur devant une
musaraigne ou l'expression parlante des surfaces
d'un cube*d. Je parle par expérience, sans venir jouer
ici le rôle de provocateur (k). Et, de même que les rotifères
et les tardigrades peuvent être chauffés à une
température voisine de l'ébullition, sans perdre
nécessairement leur vitalité (3), il en sera de même
pour toi, si tu sais t'assimiler, avec précaution, l'âcre
sérosité suppurative (4) qui se dégage avec lenteur de
l'agacement que causent mes intéressantes élucubrations.
Eh quoi, n'est-on pas parvenu à greffer sur
le dos d'un rat vivant la queue détachée du corps (l)
d'un autre rat ? (5). Essaie donc pareillement de transporter
dans ton imagination les diverses modifications
de ma raison cadavérique (m). Mais, sois prudent.
À l'heure que (n) j'écris, de nouveaux frissons (6) parcourent
l'atmosphère intellectuelle : il ne s'agit que
d'avoir le courage de les regarder en face. Pourquoi
fais-tu cette grimace ? Et même tu l'accompagnes
d'un geste que l'on ne pourrait imiter qu'après un
long apprentissage*d. Sois persuadé que l'habitude est
nécessaire en tout; et, puisque la répulsion instinctive,
qui s'était déclarée dès les premières pages, a
notablement diminué de profondeur (o), en raison inverse
de l'application à la lecture, comme un
furoncle qu'on incise (7), il faut espérer, quoique ta tête
soit encore malade, que ta guérison ne tardera certainement
pas à rentrer dans sa dernière période.
Pour moi, il est indubitable que tu vogues déjà en
pleine convalescence; cependant, ta figure est restée
bien maigre, hélas ! Mais... courage ! il y a en toi un
esprit peu commun, je t'aime, et je ne désespère pas
de ta complète délivrance, pourvu que tu absorbes
quelques substances médicamenteuses; qui ne feront
que hâter la disparition des derniers symptômes du
mal. Comme nourriture astringente et tonique, tu
arracheras d'abord les bras de ta mère (si elle existe
encore), tu les dépèceras en petits morceaux, et tu
les mangeras ensuite, en un seul jour, sans qu'aucun
trait de ta figure ne trahisse ton émotion. Si ta mère
était trop vieille, choisis un autre sujet chirurgique,
plus jeune et plus frais, sur lequel la rugine aura
prise, et dont les os tarsiens, quand il marche, prennent
aisément un point d'appui pour faire la bascule :
ta soeur, par exemple. Je ne puis m'empêcher
de plaindre son sort, et je ne suis pas de ceux dans
lesquels (p) un enthousiasme très froid (q) ne fait qu'affecter
la bonté. Toi et moi, nous verserons pour elle, pour
cette vierge aimée (mais, je n'ai pas de preuves pour
établir qu'elle soit vierge), deux larmes incoercibles,
deux larmes de plomb (r). Ce sera tout. La potion la
plus lénitive, que je te conseille, est un bassin, plein
d'un pus blennorragique à noyaux, dans lequel on
aura préalablement dissous un kyste pileux de
l'ovaire, un chancre folliculaire, un prépuce enflammé,
renversé en arrière du gland par un paraphimosis,
et trois limaces rouges. Si tu suis mes ordonnances,
ma poésie te recevra à bras ouverts,
comme quand un pou résèque, avec ses baisers, la
racine d'un cheveu.


1. Variantes

Correction justifiée

233: 25 Si je ne savais pas que tu n'étais > es pas un sot, je ne te ferais pas un semblable reproche. Cf. n. (j).


2. Commentaires linguistiques

(a) Que le lecteur ne se fâche pas contre moi [explétif], si ma prose n'a pas le bonheur de lui plaire. Le bonheur/l'honneur de plaire concerne une personne. Le TLF enregistre plus de 200 exemples de la tournure et celle d'Isidore Ducasse est l'unique à s'appliquer à un objet, la prose. On attendrait donc, que le lecteur ne se fâche pas si je n'ai pas le bonheur de lui plaire (avec ma prose).

      Si le complément « contre moi » est évidemment inutile en français, il s'agit d'un hispanisme, car tous les traducteurs expriment ce que Ducasse avait en tête, que no se enfade, enoje, etc., conmigo (« avec moi »).

(b) Avoir ses droits = agir, pouvoir procéder. Soit, à peu près, la poésie n'en agit pas moins sur ma sensibilité*i, en dépit de ce comportement intellectuel particulier. On ne peut pas dire que ces deux phrases soit bien écrites, facilement intelligibles.

(c) À la phrase suivante, on comprendra qu'il s'agit du « caractère de (sa) littérature », tandis qu'à première vue, après la phrase précédente, on lisait ce qui est écrit, soit son caractère, sa sensibilité, son intelligence propre.

(d) Les deux termes extrêmes : le substantif et l'adjectif se court-circuitent, puisqu'ils désignent les extrêmes limites d'une gradation (qui ne peuvent évidemment qu'être deux). L'image a pour effet de mettre fortement l'accent sur l'opposition radicale entre les deux conceptions de la littérature, ce qui sera finalement exprimé par le dernier mot de la phrase, l'« ampleur » de la distance qui les sépare. Et encore une fois la phrase doit être lue de près pour être comprise. Pour cela, il faut donner un sens abstrait au mot division : c'est multiplier inutilement les nuances. Mais les « degrés » de la gradation seront repris plus loin (p. 233: 18).

(e) Le froid intérieur. On attendrait tout simplement la froideur, au sens fort particulier*i qu'on lui trouve dans les chants. Cela dit, le nom et l'adjectif, froid, sont d'emplois souvent surprenant. On en trouvera un exemple paradoxal un peu plus bas, n. (q).

(f) Si tu n'es pas en bonne santé, mis manifestement pour, si tu ne te sens pas bien. Mais l'incorrection ou l'approximation ne s'explique pas. Santé et salud ont exactement les mêmes emplois dans les deux langues.

(g) C'est le meilleur [conseil] que je possède à ta disposition. Même si les traducteurs tentent de rendre littéralement la formulation (tengo, peseo, pongo, etc.), il est clair que la rédaction de tout le passage est approximative, incorrecte. Il faut comprendre, simplement, c'est le meilleur conseil que j'ai à te donner, ou « que je peux mettre à ta disposition » !, si l'on tient au barbarisme.

(h) Triste compensation, qu'en dis-tu ? Pour, n'est-ce pas ?, qu'en dis-tu ? Décidément, Ducasse dérape. Il est passionnant de voir comment ses traducteurs en espagnol tentent de le corriger de manière crédible (¿ (que) me dices ?, ¿ dices acaso ?, etc.). Le seul qui y parvient correctement est celui qui en prend toujours le plus large, Carlos R. Méndez : ¿ Te parece una triste compensación ?

(i) Cette frontière elle-même. Il est significatif qu'aucun traducteur ne tente de rendre « elle-même », qui n'a aucun sens dans le contexte. Et c'est bien le cas de le dire, puisque... cette frontière [elle-même] n'existe pas !

(j) Soit : c'est parce que je sais que tu n'es pas sot que je te fais pareil reproche. L'hispanophone s'amuse à multiplier ici la tournure ne... pas, inconnue en castillan, où l'adverbe de négation (no) n'a pas de forclusion (pas).

      Entraîné par le système hypothétique, il donne la proposition attribut au passé, « que tu n'étais pas un sot ». Évidemment, il faut corriger. Cf. correction justifiée.

(k) En inversant les deux propositions de la phrase, C. R. Méndez en établit le sens : je ne viens pas jouer ici le rôle de provocateur, (car) je parle par expérience (= je sais de quoi je parle).

(l) Détachée du corps : explétif, pour, la queue d'un autre rat.

(m) Ma raison cadavérique. La conjonction, donc, et l'adverbe, pareillement, impliquent un rapport immédiat avec la phrase précédente. L'adjectif, évidemment impertinent, implique une comparaison de la raison avec... le rat mort (première nouvelle !), dont on aurait détaché la queue pour la greffer sur un vivant. L'expression, évidemment tordue, est toutefois conforme aux fréquentes outrances des Chants où, heureusement, l'auteur s'exprime ici à demi-mot.

(n) À l'heure j'écris. À l'heure que, est un hispanisme (a la hora en que, Álverez), même si l'on dit plutôt, en el momento (Gómez, Pariente, Alonso) /instante (Pellegrini) en que.

(o) Si diminuer de profondeur est inattendu, en regard de diminuer d'intensité, l'expression s'explique comme le résultat d'un renversement de style artiste, translation de ce qui était pensé à l'origine, une profonde répulsion.

(p) Dans lesquels : la tournure est hispanique, en los que, quienes, los cuales, etc. En français, on dit, pour lesquels. On peut dire aussi, de ceux qui, comme le rend correctement Julio Gómez de la Serna... en castillan ! de esos cuyo.

(q) Rien n'empêche une expression paradoxale d'être parfaitement claire, celle où la froideur contredit l'enthousiasme. Voir la note (e).

(r) Larmes de plomb, lourdes larmes, grosses larmes. L'expression ne se trouve qu'une seule fois avant Ducasse au TLF, chez Eugène Sue, en 1833. Il ne s'agit donc pas d'une expression courante (comme, à chaudes larmes, ou, des larmes de crocodile, par exemple).


3. Notes

Source : les étourneaux de Dante, chant 5, 40-45.

      La première édition critique des Chants, celle de P.-O. Walzer, signale le source d'inspiration de la strophe, correspondant à l'ouverture de l'OEuvre (Pléiade, p. 1131), citant les vers de Dante qu'on lira ci-dessous. Le rapprochement est d'autant plus méritoire que la traduction d'A. Pézar (Pléiade) utilisée et citée par l'éditeur donne un vol de passereaux ! (storno, « étourneau »). — Il nous faudra une notice précise sur ce génie qu'aura été Pierre-Olivier Walzer.

      Si la source textuelle de l'ouverture de la strophe 5.1 est évidemment l'Encyclopédie de Jean-Charles Chenu, la source d'inspiration est bien l'Enfer, le premier cantique de la Divine comédie de Dante. Ducasse n'a pas besoin d'avoir le poème sous les yeux ou sur sa table de travail. Il a entrepris son oeuvre avec une comparaison dantesque, prise de Dante lui-même, le vol des grues. Il ouvre donc son cinquième chant exactement de la même manière, bien que la manière, maintenant, ne sera plus dantesque, mais ducassienne, maldororienne. Il y a longtemps que Ducasse ne désigne ou ne dénote plus les sources primordiales de son oeuvre, Dante, Byron et Milton, car il se les est appropriées. Mais on a ici la preuve que ces sources lui restent toujours présentes à l'esprit.

      Voici d'abord le texte original de Dante, suivi de sa traduction en prose par Jacques-André Mesnard, texte cité littéralement à l'ouverture des chants.

[Il s'agit des pécheurs de la chair, dont les cris et hurlements sont emportés comme dans une tempête].

    E come li stornei ne portan l'ali,
nel freddo tempo, a schiera lara e piena,
così quel fiato li spiriti mali
    di qua, di là, di giù, si sù li mena;
nulla speranza li confonta mai,
non che di posa, ma di minor pena.
    E come i gru van...

[Suit le vol des grues qu'on a déjà analysé, strophe 1.1, n. (2)].

—— Édition de Giogio Petrocchi, Milano, Arnoldo Mondadori, 1985, vol. 1, p. 41.

Comme on voit, au temps froid, en troupes larges et pressées, des étourneaux qu'emporte la bise, ainsi ces malheureux esprits, heurtés et poussés, de ça, de là, en bas et en haut, sont entraînés par la bourrasque, et nul espoir de repos ou d'allégement jamais ne les soulage. Et comme des grues, etc.

—— Traduction de Jacques-André Mesnard, vol 1, p. 57-58 (voir le le Dante de Ducasse).

(1) À partir de cette phrase, jusqu'à « ... voisine du centre » (de p. 231: 7 à 232: 13), on lit un emprunt littéral à une encyclopédie. On vient d'en voir la source d'inspiration, en voici maintenant la source d'information. Le mécanisme rhétorique est vraiment remarquable, qui consiste à dédoubler une comparaison dantesque d'un exposé d'histoire naturelle.

      Je reproduis d'abord la source que Ducasse recopie textuellement, à deux variantes près. Elle a été repérée par Maurice Viroux (« Lautréamont et le Dr Chenu », le Mercure de France, 1er décembre 1952, p. 632-642, p. 637). Il s'agit du premier de six fragments de l'encyclopédie qu'on trouve au fil des strophes du Chant 5. Ces fragments proviennent de l'encyclopédie dirigée par Jean-Charles Chenu (1808-1879) : Encyclopédie d'histoire naturelle ou Traité complet de cette science..., Paris, Marescq, 1850-1861, 16 vol.

[Les étourneaux]... Ces troupes [a] ont une manière de voler qui leur est propre, et semble soumise à une tactique uniforme et régulière, telle que serait celle d'une troupe disciplinée, obéissant avec précision à la voix d'un seul chef. C'est à la voix de l'instinct que les étourneaux obéissent, et leur instinct les porte à se rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que la rapidité de leur vol les emporte sans cesse au-delà; en sorte que cette multitude d'oiseaux, ainsi réunis par une tendance commune vers le même point [b], allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en tous sens, forme une espèce de tourbillon fort agité, dont la masse entière, sans suivre de direction bien certaine, paraît avoir un mouvement général d'évolution sur elle-même, résultant des mouvements particuliers de circulation propres à chacune de ses parties, et dans lequel le centre, tendant perpétuellement à se développer, mais sans cesse pressé, repoussé par l'effort contraire des lignes environnantes qui pèsent sur lui, est constamment plus serré qu'aucune de ces lignes, lesquelles le sont elles-mêmes d'autant plus, qu'elles sont plus voisines du centre. [Jusqu'ici le texte est de la main de Philippe Guéneau de Montbéliard, collaborateur de Buffon, jusqu'au tome 7 Des oiseaux]. [...] L'image de cette singulière manière de tourbillonner en volant, jointe au nombre prodigieux de ces oiseaux, n'est jamais sortie de nos souvenir d'enfance [c]... [complément de J.-C. Chenu et de son collaborateur M.-A.-Parfait-OEillet Desmurs].

—— J.-C. Chenu, Encyclopédie d'histoire naturelle, « Oiseaux », vol. 4-7, vol. 5 (1853), p. 179.

[a] Troupes > bandes.
[b] ... vers le même point > point aimanté, addition.
[c] Ducasse refait seulement la finale, après avoir retenu « cette singulière manière de tourbillonner ». Les hispanismes et incorrections sont évidemment significatifs du fait que Ducasse reprend maintenant la plume ! Ici, sur El bozo, nous en auront été privé sur toute une page...

      Avec cette copie, cette transcription littérale, l'auteur inaugure une toute nouvelle pratique. Il ne s'agit plus d'un collage de cadavre exquis (ceux notamment des « beau comme »), caractérisé par son radical arbitraire, mais d'un collage significatif, parfaitement justifié par le déroulement du texte, à tel point qu'on a pu le croire de la main de Ducasse ! Dans le présent travail, je nommerai « emprunt » cette figure de style. Bien entendu, partout ailleurs, cette « figure » par trop fréquente s'appelle tout bonnement un « plagiat ». Mais tel n'est évidemment pas le cas de la figure qui nous occupe ici.

      Maurice Viroux a compris, et c'est tout à son honneur, que ces exposés de naturalistes, au Chants 5, ne pouvaient pas être le fait de notre « collégien presque génial » (mot de Camus rappelé par Viroux); il en a donc cherché la source et il l'a trouvée. En revanche, il a tort d'en accabler ceux qui n'avaient pas compris la méthode de composition et qui ont été les innocentes victimes de la « supercherie ». En effet, Maurice Viroux analyse incorrectement le phénomène en cause ici, du moins dans cette strophe 5.1, lorsqu'il parle implicitement de plagiat (science « calquée », « un garçon habile, décidé à piller quelques bons auteurs... », « compilations inavouées », « pillages littéraires », p. 635 et 636). L'intuition de Viroux, la recherche qu'il a menée et ses résultats prouvent d'eux-mêmes que son analyse est incorrecte et doublement incorrecte.

      D'abord, la recherche des collages, emprunts ou réécritures de fragments d'oeuvres de toutes sortes fait partie d'un jeu passionnant pour les amis passés, présents et futurs de l'écrivain (dédicace des Poésies). Voyez les Cahiers Lautréamont !

      Ensuite, Isidore Ducasse n'est pas assez sot pour s'imaginer que la transcription d'une page complète de l'encyclopédie de Chenu restera longtemps inconnue. Ce n'est évidemment pas un plagiaire. Bien entendu, il peut paraître surprenant qu'il ait fallu attendre près d'un siècle avant que l'emprunt ne soit identifié, mais Ducasse n'y est pour rien ! Ou plutôt si. Car si l'observation et la description de la volée des étourneaux ne sont pas à la portée de n'importe qui, l'utilisation que fait l'auteur du travail des naturalistes est parfaitement bien intégrée à cette strophe qui ouvre le Chant 5. Il suffit de comparer le vol des grues (strophe 1.1, à l'ouverture des Chants) avec celui des étourneaux, qui en est évidemment le rappel manifeste, pour en voir la réussite. Lorsqu'il s'inspirait de la Zoologie de Pouchet, il créait une comparaison dantesque voulant détourner le lecteur pusillanime de la lecture de ses Chants, comme la vieille grue détournait le vol de sa troupe devant l'orage. Tel n'est pas le cas maintenant, car ici il n'y a pas de création, mais l'utilisation d'une page d'encyclopédie pour illustrer de manière magistrale la rédaction désordonnée des Chants. Il n'y avait rien à changer à la description du vol des étourneaux et c'est sa réécriture (sans référence) qui aurait été une forme de pliagiat, comme on en trouve fréquemment : il suffisait, audacieusement, de l'intégrer ! Or, maintenant que la citation est archiconnue, on voit qu'elle est très succinctement présentée, puis longuement commentée, commentaire qui fait toute la matière de la strophe.

(2) L'auteur reprend ici l'autocritique de la strophe qui fermait le premier chant : « Ne soyez pas sévère pour celui qui ne fait encore qu'essayer sa lyre : elle rend un son si étrange ! » (strophe 1.14, (P 1869, p. 56: 21-22). Suivie de sa défense : « Cependant, si vous voulez être impartial, vous reconnaîtrez déjà une empreinte forte, au milieu des imperfections » (23-25); et de sa justification « au début, il ne doit pas commencer par un chef-d'oeuvre » (p. 57: 4). Mais l'explication véritable se trouvait dans le fait de se présenter comme un Sud-Américain, on l'a vu (1.7, notes).

      Si l'auteur maintient son autocritique, sa défense et sa justification ne seront plus explicitement d'ordre linguistique. Bien entendu, le lecteur des Chants dans la présente édition comprend que cette « manière bizarre » de chanter tient d'abord et avant tout aux hispanismes, aux tournures syntaxiques espagnoles et aux incorrections du français qu'il voit défiler à chaque page. Isidore Ducasse ne saurait en être moins conscient ici qu'au moment où il rédigeait sa strophe 1.7.

      En revanche, l'autocritique se déplace de la langue vers la rédaction et la composition, tandis que la justification occupe toute la suite de la strophe, introduite par le vol apparemment désordonnée, mais en réalité magistral, des étourneaux.

(3) « Les rotifères et les tardigrades peuvent être chauffés à une température voisine de l'ébullition, sans perdre nécessairement leur vitalité... ». Il s'agit d'un évident collage. Marguerite Bonnet s'est laissée entraîner dans les travaux de Félix-Archimède Pouchet (« Lautréamont et Michelet », p. 616-617), entraînant à leur tour les commentateurs dans des hypothèses faisant de Ducasse un lecteur informé des controverses entre les naturalistes et Pasteur. Il suffit d'indiquer qu'on ne sait pas d'où Ducasse a tiré cette citation.

      Or, il est facile d'expliquer pourquoi. La « réviviscence » des rotifères et des tardigrades, petits animaux microscopiques, a été découverte par Lazarre Spallanzanie (1729-1799) de l'Université et du Musée d'histoire naturelle de Pavie. Tout le XIXe siècle, avec la popularité du microscope, s'est passionné pour cette question qui concerne plusieurs aspects de la vie et de la survie de ces microbes pouvant résister à de très fortes et à de très basses températures, d'autant qu'ils entrent facilement en état d'hibernation qui peut durer des décennies, voire, dit-on, des siècles, un peu d'humidité ou d'eau pouvant les « ressusciter » ! Or, de très nombreuses expériences portent sur leur survie dans l'eau en fonction du degré d'ébullition. Le jeu, ici, consiste à trouver où exactement Ducasse a trouvé la proposition qu'il recopie. Si la source n'est pas encore connue, la formulation la plus proche est celle du Traité du microscope (Paris, Baillière) de Charles-Philippe Robin (1821-1885) paru deux ans après les Chants, en 1871 : « la température de l'ébullition de l'eau est aisément supportée pendant cinq minutes par les rotifères et les tardigrades » (p. 775).

(4) À partir d'ici, avec cette « sérosité suppurative », et jusqu'au dernier verbe de la strophe, réséquer, Ducasse va multiplier le vocabulaire spécialisé de la médecine, souvent proche de la vénérologie. Le sommet s'en trouvera dans la potion lénitive, à la toute fin de la strophe. À moins de trouver un ouvrage ou un article qui présenterait tout ce vocabulaire sur quelques pages, il est évidemment illusoire d'en chercher la « source ». Or, tous ces vocables « savants » se trouvent dans nos dictionnaires les plus courants. On ne contreviendra donc pas, dans cette édition critique, au jeu de Ducasse. Allez-y voir ! Autrement, voyez n'importe quelle édition commentée des Chants où l'on se fait un plaisir de vous enlever ce plaisir...

(5) L'information est reprise de la Revue des deux mondes, du 1er juillet 1868, qui se lit ainsi : « Ici viennent se placer les expériences de M. [Paul] Bert sur la greffe animale. M. Bert prend un rat, lui greffe le bout de la queue sous la peau du dos, et quand le travail de cicatrisation est suffisamment avancé, coupe la queue à sa base [c'est-à-dire la queue originelle du mammifère dont l'extrémité est greffée sous la peau du dos]. L'animal se trouve ainsi pourvu d'un appendice artificiel... » qui prendra vie après environ un an (p. 131). Il s'agit d'une marcotte, comme on le dit en botanique, notamment pour le marcottage des vignes.

      Or, ce n'est pas ce qu'a retenu Ducasse de sa lecture, qui nous présente plutôt une greffe, celle de la queue d'un rat (mort) sur un autre rat vivant. Mais il faut dire que le texte d'E. Saveney n'est pas très clair (comme l'illustre ma longue précision entre crochets).

      Cet exemple sur le rat, suit un exemple sur le chien, dans un très long article d'Edgar Saveney sur « La physiologie française et M. Claude Bernard » (p. 120-153). Ducasse était donc un lecteur assidu de la revue, depuis ses vieux numéros jusqu'à celui-ci (il est de juillet 1868, les Chants sont achevé d'imprimer en juillet 1869, Ducasse, p. 442). En ce qui concerne Claude Bernard (1837-1878), sujet de l'article, sa fameuse « méthode expérimentale » est de 1856. L'article d'E. Saveney est un panorama critique de haut niveau.

(6) Victor Hugo à Charles Baudelaire, éloge du poète en tête de son éloge sur Théophile Gautier : « Que faites-vous quand vous écrivez ces vers saisissants "Les sept vieillards" et "Les petites vieilles", que vous me dédiez et dont je vous remercie ? Que faites-vous ? Vous marchez. Vous allez en avant. Vous dotez le ciel de l'art d'on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau ». Victor Hugo, lettre du 6 octobre 1858 publiée à titre de préface en tête de Théophile Gautier par Charles Baudelaire, Paris, Poulet-Malassis et De Broise, 1859, iii-68 p., p. ii.

      Un syntagme de deux mots, c'est peu pour désigner une source, mais dans ce cas-ci c'est bien suffisant, car la lettre de Victor Hugo éclaire le texte de Ducasse, mettant son contenu en relief. Hugo développe un paradoxe : il n'y a pas de progrès en art, « personne ne dépassera Eschyle »; pourtant l'art ne peut être que progrès ! Et c'est le sens de l'hommage à Baudelaire, qu'on vient de lire et qui s'achève par ces mots de « frisson nouveau ». C'est l'homme, l'humanité qui progresse avec le poète. L'auteur des Chants entend donc aussi faire progresser son lecteur, comme d'autres écrivains changent au même moment l'« atmosphère intellectuelle ».

(7) L'incision d'un furoncle, pour pratiquer le drainage de l'infection, est une intervention chirurgicale très rarement pratiquée et de dernier recours. Mais peut-être l'auteur a-t-il en tête l'excision que les jeunes enfants pratiquent involontairement avec leurs ongles ? Étant donné l'accumulation du vocabulaire médical, l'incision reste plus probable.


4. Faurissonneries

      Fascinante réécriture de la strophe. Après toutes ces pages de glose, on n'imaginait plus que Robert Faurisson pouvait encore se surpasser. On a donc droit à une toute nouvelle strophe inspirée de celle des Chants.

      Un des moments forts en est une toute petite note. L'obstination est une « agréable fille du mulet ». En note : « le mulet est stérile ! » (p. 132). Le professeur, nous n'en doutons pas, aurait fait un « traité d'alliance avec l'obstination, cette agréable fille du mulet » ? Non, non, je ne suis pas une obstinée tête de mule. D'ailleurs la mule n'a pas de fille, ni d'enfant, elle est stérile !

      Dans toute sa réécriture, R. Faurisson personnifie le « lecteur », pour en faire un personnage vraiment extraordinaire, qu'aucun lecteur des Chants n'aurait jamais pu imaginer. « Certains lecteurs », en fait. Des Prudhomme de monsieur Prudhomme, évidemment, qui, lui, serait un « étourneau intelligent ». Non, je cite textuellement la sottise (p. 132).

      « Or, Maldoror a l'impression que ce lecteur, qui lui ressemble comme un frère [où donc a-t-il pris cela ?], hésite encore à le suivre. Il se voit donc dans la pénible obligation de faire la grosse voix [dénigrement sans aucun rapport avec le texte de la strophe]. Du coup, le lecteur se met à pleurer ! "Ne pleure plus; je ne voulais pas te faire de la peine. N'est-il pas vrai..." ». Voilà qui s'appelle réécrire sottement un texte pour le discréditer. Mais en réalité, manifestement, R. Faurisson ne comprenait tout simplement pas le texte... qu'il pensait être le seul à avoir compris.

      Lorsqu'on fera le sommaire des Faurissonneries, il est probable qu'on comprenne le syndrome comme l'exact inverse de la paranoïa. Cela devrait avoir un nom en psychologie.

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe