El bozo
TdM Règles d'établissement Strophe 3.5 Glossaires Index TGdM
Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 5, strophe 3 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 



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      L'anéantissement intermittent des facultés humaines (1) :
quoi que votre pensée penchât à supposer,
ce ne sont pas là des mots (a). Du moins, ce ne sont pas
des mots comme les autres. Qu'il lève la main, celui
qui croirait accomplir un acte juste, en priant
quelque bourreau de l'écorcher vivant. Qu'il redresse
la tête, avec la volupté du sourire (2), celui qui, volontairement,
offrirait sa poitrine aux balles de la mort.
Mes yeux chercheront la marque des cicatrices; mes
dix doigts concentreront la totalité de leur attention
à palper soigneusement la chair de cet excentrique;
je vérifierai que les éclaboussures de la cervelle ont
rejailli sur le satin de mon front. N'est-ce pas qu'un
homme, amant d'un pareil martyre, ne se trouverait
pas dans l'univers entier ? Je ne connais pas ce que
c'est que le rire, c'est vrai, ne l'ayant jamais éprouvé
par moi-même (3). Cependant, quelle imprudence n'y aurait-
il pas à soutenir que mes lèvres ne s'élargiraient
pas, s'il m'était donné de voir celui qui prétendrait que,
quelque part, cet homme-là existe ? (4). Ce qu'aucun*i ne
souhaiterait pour sa propre existence m'a été échu
par un lot inégal (b). Ce n'est pas que mon corps nage
dans le lac de la douleur; passe alors. Mais, l'esprit
se dessèche par une réflexion condensée et continuellement
tendue; il hurle comme les grenouilles
d'un marécage, quand une troupe de flamants voraces
et de hérons affamés vient s'abattre sur les joncs de
ses bords. Heureux celui qui dort paisiblement dans
un lit de plumes, arrachées à la poitrine de l'eider,
sans remarquer qu'il se trahit lui-même. Voilà plus
de trente ans que je n'ai pas encore (c) dormi. Depuis
l'imprononçable jour de ma naissance, j'ai voué aux
planches somnifères une haine irréconciliable. C'est
moi qui l'ai voulu; que nul ne soit accusé. Vite, que
l'on se dépouille du soupçon avorté (d). Distinguez-vous,
sur mon front, cette pâle couronne ? Celle qui la
tressa de ses doigts maigres fut la ténacité. Tant
qu'un reste de sève brûlante coulera dans mes os,
comme un torrent de métal fondu, je ne dormirai
point. Chaque nuit, je force mon oeil livide à fixer
les étoiles, à travers les carreaux de ma fenêtre.
Pour être plus sûr (e) de moi-même, un éclat de bois (f)
sépare mes paupières gonflées. Lorsque l'aurore apparaît,
elle me retrouve dans la même position, le
corps appuyé verticalement (g), et debout contre le
plâtre de la muraille*i froide. Cependant, il m'arrive
quelquefois de rêver, mais sans perdre un seul instant
le vivace sentiment de ma personnalité et la
libre faculté de me mouvoir : sachez que le cauchemar
qui se cache dans les angles phosphoriques de
l'ombre, la fièvre qui palpe mon visage avec son moignon,
chaque animal impur qui dresse sa griffe
sanglante, eh bien, c'est ma volonté qui, pour donner
un aliment stable à son activité perpétuelle*i, les fait
tourner en rond (h). En effet, atome qui se venge en son
extrême faiblesse, le libre arbitre ne craint pas d'affirmer,
avec une autorité puissante, qu'il ne compte
pas l'abrutissement parmi le nombre (i) de ses fils :
celui qui dort est moins qu'un animal châtré la
veille (j). Quoique l'insomnie entraîne, vers les profondeurs
de la fosse, ces muscles qui déjà répandent
une odeur de cyprès, jamais la blanche catacombe
de mon intelligence n'ouvrira ses sanctuaires aux
yeux du Créateur. Une secrète et noble justice, vers
les bras tendus de laquelle je me lance par instinct,
m'ordonne de traquer sans trêve cet ignoble châtiment.
Ennemi redoutable de mon âme imprudente,
à l'heure où l'on allume un falot sur la côte, je
défends à mes reins infortunés de se coucher sur la
rosée du gazon (k). Vainqueur, je repousse les embûches
de l'hypocrite pavot. Il est en conséquence certain
que, par cette lutte étrange, mon coeur a muté (l) ses
desseins, affamé qui se mange lui-même. Impénétrable
comme les géants (5), moi, j'ai vécu sans cesse
avec l'ouverture (m) des yeux béante. Au moins, il est
avéré que, pendant le jour, chacun peut opposer une
résistance utile contre le Grand Objet Extérieur (qui
ne sait pas son nom ?); car, alors, la volonté veille à
sa propre défense avec un remarquable acharnement.
Mais aussitôt que le voile des vapeurs nocturnes
s'étend, même sur les condamnés que l'on va pendre,
oh ! voir son intellect entre les sacrilèges mains d'un
étranger. Un implacable scalpel en scrute les broussailles
épaisses. La conscience exhale un long râle de
malédiction; car, le voile de sa pudeur reçoit de
cruelles déchirures. Humiliation ! notre porte est
ouverte à la curiosité farouche du Céleste Bandit.
Je n'ai pas mérité ce supplice infâme, toi (n), le hideux
espion de ma causalité (o) ! Si j'existe, je ne suis pas un
autre (6). Je n'admets pas en moi cette équivoque pluralité.
Je veux résider seul dans mon intime raisonnement.
L'autonomie... ou bien qu'on me change en
hippopotame. Abîme-toi sous terre, ô anonyme stigmate (p),
et ne reparais plus devant mon indignation
hagarde. Ma subjectivité et le Créateur, c'est trop
pour un cerveau. Quand la nuit obscurcit le cours
des heures (7), quel est celui qui n'a pas combattu contre
l'influence du sommeil, dans sa couche mouillée*h
d'une glaciale sueur ? Ce lit, attirant contre (q) son sein
les facultés mourantes, n'est qu'un tombeau*i composé
de planches de sapin équarri. La volonté se retire
insensiblement, comme en présence d'une force invisible.
Une poix visqueuse épaissit le cristallin des
yeux. Les paupières se recherchent comme deux
amis. Le corps n'est plus qu'un cadavre qui respire.
Enfin, quatre énormes pieux (r) clouent sur le matelas
la totalité des membres. Et remarquez, je vous prie,
qu'en somme les draps ne sont que des linceuls.
Voici la cassolette où brûle l'encens des religions.
L'éternité mugit, ainsi qu'une mer lointaine, et s'approche
à grands pas. L'appartement a disparu :
prosternez-vous, humains, dans la chapelle ardente !
Quelquefois, s'efforçant inutilement de vaincre les
imperfections de l'organisme, au milieu du sommeil
le plus lourd, le sens magnétisé s'aperçoit avec étonnement
qu'il n'est plus qu'un bloc de sépulture, et
raisonne admirablement, appuyé sur une subtilité
incomparable : « Sortir de cette couche est un problème
plus difficile qu'on ne le pense. Assis sur la
charrette, l'on m'entraîne vers la binarité des poteaux
de la guillotine. Chose curieuse, mon bras inerte
s'est assimilé savamment la raideur de la couche (s).
C'est très mauvais de rêver qu'on marche à l'échafaud (8) ».
Le sang coule à larges flots à travers la figure.
La poitrine effectue des soubresauts répétés, et se
gonfle avec des sifflements. Le poids d'un obélisque
étouffe l'expansion de la rage. Le réel a détruit les
rêves de la somnolence ! Qui ne sait pas que, lorsque
la lutte se prolonge entre le moi, plein de fierté, et
l'accroissement terrible de la catalepsie, l'esprit halluciné
perd le jugement ? Rongé par le désespoir, il se
complaît dans son mal, jusqu'à ce qu'il ait vaincu la
nature, et que le sommeil, voyant sa proie lui échapper,
s'enfuie sans retour loin de son coeur, d'une aile
irritée et honteuse. Jetez un peu de cendre sur mon
orbite en feu. Ne fixez pas mon oeil qui ne se ferme
jamais. Comprenez-vous les souffrances que j'endure
(cependant, l'orgueil est satisfait) ? Dès que la nuit
exhorte les humains*h au repos, un homme, que je
connais, marche à grands pas dans la campagne. Je
crains que ma résolution ne succombe aux atteintes
de la vieillesse. Qu'il arrive, ce jour fatal où je m'endormirai !
Au réveil mon rasoir, se frayant un passage
à travers le cou, prouvera que rien n'était, en
effet, plus réel.


1. Variantes

Corrections justifiées

1) 245: 8  Ce qu'aucun ne souhaiterait pour sa propre existence, m'a été échu par un lot inégal. — soustraction de la virgule. Cf. n. (b).

2) 247: 1  La rosée de > du gazon. J'enregistre la coquille ici parce que les éditeurs la reproduisent sans la signaler. Cf. n. (k).

3) 247: 3  Il est en conséquence certain que, par cette lutte étrange, mon coeur a muré > muté ses desseins, affamé qui se mange lui-même. Cf. n. (l).

4) 247: 6  Impénétrable comme les géants, moi, j'ai vécu sans cesse avec l'envergure > ouverture des yeux béante. Cf. n. (m).

5) 248: 26  ... mon bras inerte s'est assimilé savamment la raideur de la souche » > couche. Cf. n. (s).


2. Commentaires linguistiques

(a) Ce ne sont pas là des mots, est une formulation correcte en français, qui implique « des mots vides de sens », mais on attendrait ici la forclusion, ce ne sont pas seulement des mots, à cause de la relance de la phrase suivante.

(b) T : Ce qu'aucun ne souhaiterait pour sa propre existence, m'a été échu par un lot inégal. — Je soustrais la virgule qui sépare le sujet du verbe, ce que Ducasse ne fait jamais.

(c) Encore : je n'ai pas encore dormi, cela implique une orientation vers le futur (soit le présent), mais pas l'inverse (le passé du présent, pourrait-on dire), je n'ai pas dormi depuis trente ans.

(d) Le soupçon avorté. La figure est très surprenante. Beaucoup moins si l'on acceptait d'y voir un hispanisme pour malograda (Pellegrini, Álvarez et Pariente), soit malheureux, mais au sens de l'échec prématuré. Se dit de ce qui est disparu avant d'avoir pu donner sa mesure. Ce qui est bien ici le sens de la malograda sospecha.

(e) Pour être plus sûr de moi-même, mis pour, de moi. Ou, plus naturel en français, par précaution.

(f) Éclat de bois correspond à astilla, astillita de madera. Morceau de bois conviendrait mieux en français, mais on ne peut savoir ce que Ducasse avait ici à l'esprit. Il faudrait un petit objet de bois qu'on peut utiliser quotidiennement, comme les allumettes.

(g) Il est difficile d'expliquer ce curieux pléonasme, car si le corps est appuyé contre le mur, il est forcément debout et à la verticale ! Mais peut-être l'auteur voulait-il mettre en relief qu'on ne trouvait pas son personnage couché et à l'horizontale ? Quoi qu'il en soit, la formulation n'est pas une réussite.

(h) Du point de vue stylistique, il est difficile d'analyser une telle réussite, exceptionnellement proche de la poésie hermétique, depuis le symbolisme. Pourtant tout se comprend fort bien, mais sans pouvoir s'expliquer ! Les angles de l'ombre ne sont pas phosphorescents, lumineux, mais phosphoriques, comme les dangereux acides, et là se cache le cauchemar; le moignon de la fièvre palpant le visage; la griffe sanglante de chaque animal impur; et tout cela tourne en rond pour alimenter la volonté elle-même qui les fait tourner, alors que le thème du passage est le rêve, le cauchemar. Le tout suivi d'un amusant « en effet » ! comme si la phrase était parfaitement claire et transparente.

      Or, du point de vue narratif, on trouve là une rigoureuse et originale réalisation de la structure du rêve et de la thématique du cauchemar, correspondant à trois visions : le cauchemar (de l'ombre), (le moignon de) la fièvre et le coup de griffe (d'animaux féroces).

(i) Parmi le nombre est mis pour, simplement, au nombre. Mais il ne me paraît pas possible de décider s'il s'agit d'un hispanisme, entre (el numero de) sus hijos, ou d'une simple incorrection.

      À la strophe 1.9 (P 1869, p. 30: 2), on lisait : «... ta lenteur majestueuse, qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir t'a gratifié...». Il ne s'agit pas là d'un hispanisme, mais d'une simple lourdeur stylistique : le plus grandiose des attributs.

(j) Châtré (depuis) la veille : la précision temporelle ne s'explique pas. Ana Alonso tente de corriger : châtré récemment (ce qui ne doit plus trop faire mal et permettre le sommeil !).

(k) La rosée de gazon : la coquille de l'original est évidente. Pourtant, il est curieux de voir que tous les éditeurs la recopient sans la signaler, comme s'il s'agissait d'une sorte de rosée (!), à la seule exception de Marguerite Bonnet, qui, remarquablement attentive, rétablit également le lapsus signalé à la note suivante (Bonnet).

      Le changement de lieu (de la chambre à l'extérieur, sur un gazon) peut difficilement être entraîné par la côte, troisième déterminant d'un syntagme désignant l'aurore (heure + falot + côte). On comprend qu'il s'agit d'une métaphore pour le lit, mais elle ne s'explique pas

(l) Comme on le voit à l'index des hispanismes, muter (mudar) est mis pour changer, ce qui explique la coquille murer, qui doit être corrigée. Il faut lire et comprendre, mon coeur a changé ses desseins (dormir), comme ceux de l'affamé qui se mangerait lui-même.

(m) Envergure est mis pour ouverture. Envergure n'a ici aucun sens, parce que les yeux n'ont pas de longueur et, en conséquence, pas d'envergure (concrètement ou métaphoriquement). En revanche, l'« ouverture des yeux béante » produit l'image des yeux grands ouverts et vides, l'ouverture évoquant par ailleurs la fenêtre, d'où l'interprétation très juste de Julio Gómez : « he vivido sin cesar con la ventana de los ojos abierta » (j'ai toujours vécu (avec) la fenêtre des yeux ouverte). Pellegrini, Álverez et Pariente réécrivent, simplement, les yeux ouverts.

(n) Toi. L'expression est tellement originale et surprenante qu'on ne peut s'empêcher d'en admirer la création. Ce supplice infâme, c'est « toi », espionnant ma conscience. Relisant la phrase, on voit qu'il s'agit d'un très simple renversement de style artiste, soit, ton espionnage m'est un supplice infâme.

(o) Espion de ma causalité. Qu'est-ce que sa « causalité ». Il n'y a pas là d'hispanisme. Le doublet casualidad (hasard) et causalidad (causalité) ne peut expliquer l'emploi. Je propose donc une explication tirée par les cheveux, mais je n'en vois pas d'autre. Un des synonymes de cause est raison : c'est la cause ou la raison de tel événement; d'où la causalité pour la raison; on lit d'ailleurs, deux lignes plus loin, « je veux résider seul dans mon intime raisonnement ». Il suit que causalité serait mis incorrectement pour raison et raison serait pris ici pour intelligence, intellect, employé sept lignes plus haut en ce sens.

      Avec quatre fautes qu'on peut attribuer aux typographes, (k), (l) (m) et (s), voici la troisième formulation inexplicable de la strophe, après un curieux pléonasme (g) et une tout aussi curieuse précision temporelle (j), avant une quatrième qui suit, le stigmate (cf. note suivante). Ces quatre formulations bizarres, parmi d'autres, ne peuvent être que de l'auteur. Mais on peut croire que ces fautes et inadvertances tiennent à l'accumulation des figures de style artiste et de formulations alambiquées. Ducasse et ses typographes finissent par se perdre dans ces tours et détours. Mais peut- être aussi sont-ils emportés par l'éblouissant poème que constitue cette strophe.

(p) Anonyme stigmate, pour désigner le Créateur, ne s'explique pas, contrairement au Grand Objet extérieur et au Céleste Bandit.

(q) Ce lit, attirant contre son sein : on attendrait en ou dans son sein, formulation qui se trouve d'ailleurs six fois dans les Chants (on ne trouve jamais attirer contre, ni contre son sein, et l'espagnol dit atraer a ou hacia su seno).

(r) Quatre énormes pieux : le nombre correspond à la « totalité » des membres, deux bras et deux jambes. On comprend qu'ils sont cloués au matelas par une très grande force.

      Cercueil, linceuls, encens, chapelle ardente : s'endormir, c'est, ce serait mourir. D'où surgit, au milieu de ce développement, une phrase poétique remarquable : « L'éternité mugit, ainsi qu'une mer lointaine, et s'approche à grands pas ». S'approcher à grands pas : le syntagme verbal personnalise l'éternité, qui, en plus, mugit. Si « qu'une » compte pour une seule syllabe, alors nous avons trois vers de six syllabes, sans rime, mais avec une césure régulière 4/2). Je ne connais pas d'autre poète ayant ainsi décrit l'agonie.

(s) T : Sortir de cette couche est un problème [...]. Chose curieuse, mon bras inerte s'est assimilé savamment la raideur de la souche  > couche. — La coquille est évidente à son résultat même, car la souche ne se caractérise pas par sa raideur, mais par son enracinement. À remarquer toutefois que la coquille typographique produisait un beau lapsus significatif digne de l'art de Ducasse, le dormeur prenant racine sur sa couche !


3. Notes

      Toute la strophe est inspirée par l'ouvrage d'Alfred Maury, dont il vaut la peine de transcrire le titre au complet : le Sommeil et les rêves : études psychologiques sur ces phénomènes et les divers états qui s'y rattachent (Paris, Didier, 1861, 4e éd. 1878). Il ne s'agit pas d'une source textuelle, d'une source d'information, mais bien d'une source d'inspiration. Un seul fragment est rappelé d'assez près pour être considéré comme une évidente désignation de la source, le rêve de la guillotine ou de l'échafaud, n. (8).

      Sauf erreur, Jean-Pierre Goldenstein aura été le premier à mettre précisément en corrélation cette strophe 5.3 et l'ouvrage de Maury, citant en particulier intégralement le rêve de la guillotine (Goldenstein, p. 351-352). C'est l'ensemble de l'ouvrage de Maury qui constitue le moteur de la strophe. On n'en trouve toutefois que deux traces textuelles probables, car on peut soutenir qu'il s'agit de création de Ducasse ou qu'elles peuvent provenir d'ailleurs. D'abord le développement sur les yeux : « Il est nécessaire qu'aucun objet ne frappe les yeux [...]. De là, la nécessité absolue de l'occlusion des yeux pour que les hallucinations aient lieu. Je n'ai pas éprouvé celles-ci une seule fois les yeux ouverts... (p. 48). Ensuite, un tout simple syntagme que je n'ai pu trouver nulle part dans un ouvrage antérieur à celui de Maury : l'imperfection de l'organisme. L'imbécillité, l'idiotie, la démence : « Il y a hébétude, égarement, mais non délire. Ce ne sont pas des erreurs des sens qui jettent l'esprit hors de ses gonds; c'est une imperfection de l'organisme qui s'oppose à ce que les actes de l'intelligence s'exécutent » (p. 201).

      Mais l'important n'est pas là. De nombreux passages de l'introduction et du premier chapitre trouvent directement écho dans notre strophe. Ensuite, le second chapitre de l'ouvrage s'intitule « L'état physiologique et psychologique pendant le sommeil » (p. 6-43); la première moitié du chapitre étudie le sommeil et l'affaiblissement des facultés intellectuelles qui l'accompagne, le tout présenté d'un point de vue médical. Ce chapitre, comme tout l'ouvrage, oppose le jugement de l'éveil au délire du rêve dans la léthargie du sommeil : la cause en serait que l'encéphale ne fonctionne plus dans le sommeil, tandis que la volonté et le jugement disparaissent, contrairement à la mémoire (à la fois affectée et parfois plus pertinente). On y lit : « L'insomnie, la privation de sommeil, à quelque cause qu'elle tienne, produit la folie » (p. 8).

      Du point de vue de la rédaction, il apparaît que l'ouvrage vient d'être lu, à la suite de la strophe précédente, tandis que la présente strophe est très proche de celle qui suit.

      Bien sûr, le génie de Ducasse aura consisté à introduire un personnage dans sa description, le Créateur. Justement, deux vocables devraient venir de Maury, d'abord volonté, mais surtout conscience, parce que ce deuxième mot n'a pas ici son sens « maldororien », son sens chrétien, mais bien son tout simple sens psychologique, alors que le contexte était tout indiqué pour dénoncer la « conscience », s'agissant précisément du sujet de la strophe, l'intrusion du Créateur dans l'intellect ou la subjectivité, déchirant le voile de la conscience.

      Résultat : cette strophe 5.3 est sans conteste la plus virulente des Chants. Envoyer le Créateur au lupanar (1.9) ou le soûler (3.4), le présenter les pieds dans la mare de sang à pêcher des hommes (2.8), etc. (!), tout cela relevait de la narration. Nous sommes maintenant dans la description d'une situation où Lautréamont/Maldoror tient à chasser le Créateur de sa conscience ou, si l'on veut, à chasser la « conscience » de son intellect. Le discours rationaliste athée qui affleure ici et là tout au long des Chants s'impose ici avec force. Le Créateur peut bien être (et restera) un personnage des Chants, mais personne ne peut ignorer que c'est Dieu qui est ici chassé.

(1) Cette ouverture, tout à fait exceptionnelle, apparaît comme un véritable titre. Le sommeil, la nuit de sommeil, est bien le sujet de la strophe.

(2) La volupté du sourire (le sourire voluptueux). Le style artiste, le tête-à-queue, qui revient en force dans cette strophe, indique une reprise du style du Chant premier : les balles de la mort, le satin du front (le front satiné), le lac de la douleur (y nager), les joncs de ses bords, les planches somnifères, le soupçon avorté, les muscles répandant une odeur de cyprès, la catacombe de l'intelligence, les sanctuaires de l'intelligence, les bras tendus de la justice, les embûches du pavot, obscurcir le cours des heures (la nuit), le mugissement de l'éternité, la binarité des poteaux, le poids d'un obélisque, l'expansion de la rage (l'étouffer), les rêves de la somnolence (détruits par le réel !). Toutes ces translations sont transparentes, comme de très nombreuses formulations alambiquées ou faussement alambiquées tout au long de la strophe.

      Il en est de même d'une autre figure qui consiste à démultiplier les synonymes, notamment pour désigner le Créateur (deux occurrences) : le Grand Objet Extérieur, un étranger, le Céleste Bandit, l'hideux espion, l'anonyme stigmate. Mais c'est le cas également de la conscience, du corps, du lit, etc.

      Ces deux figures, le renversement de style artiste et la série synonymique, ne se trouvaient nullement dans les deux premières strophes du Chant 5 et n'avaient d'ailleurs pas été pratiquées aussi systématiquement depuis longtemps. Sauf dans la strophe 4.7, l'accumulation des figures artistes ne s'était plus produite après la strophe 2.10; et la série synonymique depuis la strophe 2.11. Du point de vue de la rédaction, la présente strophe 5.3 n'est donc pas écrite dans la continuité de la précédente, tandis que la lecture de Maury revivifie notre héros, Maldoror, qui n'est pourtant pas nommé dans la strophe (voir la note suivante).

(3) Le thème du rire impossible reprend l'ouverture de la strophe 1.5. Pour le lecteur des Chants jusqu'ici, il est clair que le narrateur de la présente strophe est Maldoror. Toutefois, comme il n'est pas nommé, on peut à bon droit y retrouver le jeu de narration de la strophe 1.3 où le narrateur, appelons-le Lautréamont, prenait finalement explicitement la place de Maldoror, son personnage. Et c'est ce que confirmera ici son contenu et en particulier la désignation du Créateur comme personnage.

(4) Reprise renforcée de la conclusion de la strophe 1.5 : « [Dieu] montre-moi un homme qui soit bon !... Mais, que ta grâce décuple mes forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d'étonnement : on meurt à moins ». Il s'agit maintenant d'un homme qui accepte de dormir, de livrer sa conscience au Créateur, donc d'un croyant.

(5) Impénétrable comme les géants. Les géants seraient secrets et il serait impossible de les percer à jour. Rien dans la mythologie gréco-latine ne correspond à ce caractère supposé des géants (cf. Pierre Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, PUF, 1951, 1988, art. « Géant »). L'allusion ne peut non plus concerner les géants bibliques, de la Genèse pour l'essentiel (6: 1-4). D'ailleurs, les Chants ne manifestent aucune culture gréco-romaine et encore moins biblique.

      Il s'agit donc de géants d'oeuvres littéraires du XIXe siècle, ou plus probablement de tradition populaire. Je n'ai rien pu trouver à ce sujet.

(6) Si j'existe, je ne suis pas un autre. Il s'agit d'une reformulation des propositions empruntées à Byron, ou plutôt inspirées par le grand romantique, soit par exemple les tout derniers mots de la strophe 1.6 : ô toi, Dieu... « je sais que ton pardon fut immense comme l'univers. Mais, moi, j'existe encore ». Cf. (2).

(7) Quand la nuit obscurcit le cours des heures : la formulation, très recherchée, est manifestement de style homérique. D'où Ducasse l'a-t-il recopiée ?

(8) « Assis sur la charrette, l'on m'entraîne vers la binarité des poteaux de la guillotine. [...] C'est très mauvais de rêver qu'on marche à l'échafaud ». Ces deux phrases sont une référence explicite au rêve raconté par Alfred Maury, qui sera désigné par Freud comme le rêve de la guillotine (l'Interprétation des rêves, trad. I. Meyerson, Paris, PUF, 1971, p. 556, avec référence aux trois passages où le rêve est présenté, discuté et interprété). Pour Alfred Maury, il s'agit de montrer qu'un très long rêve (un roman, disent ses analystes présentés par Freud) peut se « réaliser » en un bref moment, le temps que la flèche de lit (le support du ciel de lit) se détache et tombe accidentellement sur son cou. Voici le texte de ce rêve très célèbre.

Je rêve de la Terreur; j'assiste à des scènes de massacre, je comparais devant le tribunal révolutionnaire, je vois Robespierre, Marat, Fouquier-Tinville, toutes les plus vilaines figures de cette époque terrible : je discute avec eux; enfin, après bien des événements, que je ne me rappelle qu'imparfaitement, je suis jugé, condamné à mort, conduit en charrette, au milieu d'un concours [affluence, rassemblement de personnes] immense, sur la place de la Révolution; je monte sur l'échafaud, l'exécuteur me lie sur la planche fatale, il la fait basculer, le couperet tombe; je sens ma tête se séparer de mon tronc, je m'éveille en proie à la plus vive angoisse, et je me sens sur le cou la flèche de mon lit qui s'était subitement détachée, et était tombée sur mes vertèbres cervicales, à la façon du couteau d'une guillotine.

—— Alfred Maury, le Sommeil et les rêves, Paris, Didier, 1861, 4e éd. 1878, p. 161.

      Le sommaire de Ducasse en deux phrases et la reprise des vocables que je souligne font la preuve que Maury est rappelé au texte. Il ne s'agit pas d'un vague souvenir de lecture. Or, ce rappel n'est pas circonscrit au rêve de l'échafaud, car c'est tout l'ouvrage de Maury qui inspire la strophe, ouvrage qui porte sur le « sommeil » et les rêves... Voir l'analyse que j'en propose ci-dessus.


4. Faurissonneries

      La seconde phrase du « résumé », qui ouvre comme toujours le commentaire de la strophe, est aussi simple que juste : « Je ne veux pas que, profitant de mon sommeil, le Créateur pénètre dans la blanche catacombe de mon intelligence » (p. 136).

      Mais alors que le poète fait un exposé grandiose, tragique et dramatique, de cette situation, opposant sa résistance au sommeil depuis toujours au triste sort de l'homme qui cède au sommeil, avec les images splendides du lit qui se transforme alors en cercueil, de la chambre qui en devient ardente, de l'agonie qui s'en vient en grondant, soit un poème en prose de toute beauté, voilà Robert Faurisson à saccager tout cela avec une remarquable insensibilité.

      Il découpe le texte en morceaux, commentant ces citations isolées une à une, sans s'occuper de leur contexte, ni du déroulement du texte. Il prête partout des sentiments et des intentions au narrateur, sa supposée « modestie » et en même temps son « orgueil », par exemple, comme s'il était le héros d'un roman réaliste.

      Par ailleurs, comme toujours, le professeur n'a rien à nous apprendre sur le vocabulaire, la syntaxe ou le style de la strophe. Il nous répète sans sourciller les morceaux de texte qu'il a découpés, rien de plua.

      Ah ! Il a tout de même remarqué que « ce Créateur, Maldoror le désigne sous d'autres noms, plus éloquents... » (p. 137). Ducasse aurait dû être plus souvent plus explicite, avec des figures de style toujours aussi évidentes !

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe