El bozo
TdM Règles d'établissement Strophe 3.5 Glossaires Index TGdM
Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 5, strophe 5 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 

 


 
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      Ô pédérastes (1) incompréhensibles (a), ce n'est pas moi
qui lancerai des injures à votre grande dégradation (2);
ce n'est pas moi qui viendrai jeter le mépris sur votre
anus infundibuliforme (3). Il suffit que les maladies honteuses,
et presque incurables, qui vous assiègent,
portent avec elles leur immanquable châtiment. Législateurs
d'institutions stupides, inventeurs d'une
morale étroite, éloignez-vous de moi, car je suis une
âme impartiale. Et vous, jeunes adolescents ou plutôt
jeunes filles (4), expliquez-moi comment et pourquoi
(mais, tenez-vous à une convenable*h distance, car,
moi non plus, je ne sais pas résister à mes passions)
la vengeance a germé dans vos coeurs, pour avoir
attaché au flanc de l'humanité une pareille couronne
de blessures (b). Vous la faites rougir de ses fils par
votre conduite (que, moi, je vénère !); votre prostitution,
s'offrant au premier venu, exerce la logique
des penseurs les plus profonds, tandis que votre
sensibilité exagérée comble la mesure de la stupéfaction
de la femme elle-même (c). Êtes-vous d'une nature
moins ou plus terrestre que celle de vos semblables ?
Possédez-vous un sixième sens qui nous
manque ? Ne mentez pas, et dites ce que vous pensez.
Ce n'est pas une interrogation*i que je vous pose; car,
depuis que je fréquente en observateur la sublimité
de vos intelligences grandioses, je sais à quoi m'en
tenir. Soyez bénis par ma main gauche, soyez sanctifiés
par ma main droite, anges protégés par mon
amour universel. Je baise votre visage, je baise votre
poitrine, je baise, avec mes lèvres suaves, les diverses
parties de votre corps harmonieux et parfumé. Que
ne m'aviez-vous dit tout de suite ce que vous étiez,
cristallisations d'une beauté morale supérieure ? Il a
fallu que je devinasse par moi-même les innombrables
trésors de tendresse et de chasteté que recelaient les
battements de votre coeur oppressé. Poitrine ornée
de guirlandes de roses et de vétiver. Il a fallu que
j'entrouvrisse vos jambes pour vous connaître et que
ma bouche se suspendit aux insignes de votre pudeur.
Mais (chose importante à représenter (d)) n'oubliez pas
chaque jour de laver la peau*s de vos parties, avec de
l'eau chaude, car, sinon, des chancres vénériens
pousseraient infailliblement sur les commissures
fendues de mes lèvres inassouvies. Oh ! si au lieu
d'être un enfer, l'univers n'avait été qu'un céleste
anus immense, regardez le geste que je fais du côté
de mon bas-ventre : oui, j'aurais enfoncé ma verge,
à travers son sphincter sanglant (e), fracassant, par
mes mouvements impétueux, les propres parois de
son bassin ! Le malheur n'aurait pas alors soufflé,
sur mes yeux aveuglés, des dunes entières de sable
mouvant (f); j'aurais découvert l'endroit souterrain où
gît la vérité endormie, et les fleuves de mon sperme
visqueux auraient trouvé de la sorte un océan où se
précipiter ! Mais, pourquoi me surprends-je à regretter
un état de choses imaginaire et qui ne recevra
jamais le cachet de son accomplissement ultérieur (g) ?
Ne nous donnons pas la peine de construire de fugitives
hypothèses. En attendant, que celui qui brûle
de l'ardeur de partager mon lit vienne me trouver;
mais, je mets une condition rigoureuse à mon hospitalité :
il faut qu'il n'ait pas plus de quinze ans.
Qu'il ne croie pas de son côté que j'en ai trente;
qu'est-ce que cela y fait ? L'âge ne diminue pas l'intensité
des sentiments, loin de là; et, quoique mes
cheveux soient devenus blancs comme la neige, ce
n'est pas à cause de la vieillesse : c'est, au contraire,
pour le motif que vous savez. Moi, je n'aime pas les
femmes ! Ni même les hermaphrodites ! Il me faut
des êtres qui me ressemblent, sur le front desquels
la noblesse humaine soit marquée en caractères plus
tranchés et ineffaçables*f ! Êtes-vous certain que celles
qui portent de longs cheveux (h), soient de la même nature
que la mienne ? Je ne le crois pas, et je ne déserterai
pas mon opinion. Une salive saumâtre (i) coule de
ma bouche, je ne sais pas pourquoi. Qui veut me la
sucer, afin que j'en sois débarrassé. Elle monte...
elle monte toujours ! Je sais ce que c'est. J'ai remarqué
que, lorsque je bois à la gorge le sang de ceux
qui se couchent à côté de moi (c'est à tort que l'on
me suppose vampire, puisqu'on appelle*f ainsi des
morts qui sortent de leur tombeau; or, moi, je suis
un vivant), j'en rejette le lendemain une partie par
la bouche : voilà l'explication de la salive infecte.
Que voulez-vous que j'y fasse, si les organes, affaiblis
par le vice, se refusent à l'accomplissement des fonctions
de la nutrition ? (5) Mais, ne révélez mes confidences
à personne. Ce n'est pas pour moi que je vous
dis cela; c'est pour vous-mêmes et les autres, afin que
le prestige du secret retienne dans les limites du devoir
et de la vertu ceux qui, aimantés par l'électricité
de l'inconnu, seraient tentés de m'imiter (j). Ayez la
bonté de regarder ma bouche (pour le moment, je n'ai
pas le temps d'employer une formule plus longue de
politesse); elle vous frappe au premier abord par
l'apparence de sa structure, sans mettre le serpent
dans vos comparaisons; c'est que j'en contracte le
tissu jusqu'à la dernière réduction, afin de faire
croire que je possède un caractère froid. Vous
n'ignorez pas qu'il est diamétralement opposé. Que
ne puis-je regarder à travers ces pages séraphiques
le visage de celui qui me lit. S'il n'a pas dépassé la
puberté, qu'il s'approche. Serre-moi contre toi, et
ne crains pas de me faire du mal; rétrécissons progressivement
les liens de nos muscles. Davantage. Je
sens qu'il est inutile d'insister; l'opacité, remarquable
à plus d'un titre, de cette feuille de papier,
est un empêchement des plus considérables à l'opération
de notre complète jonction. Moi, j'ai toujours
éprouvé un caprice*i infâme pour la pâle jeunesse des
collèges, et les enfants étiolés des manufactures ! Mes
paroles ne sont pas les réminiscences d'un rêve, et
j'aurais (k) trop de souvenirs à débrouiller, si l'obligation
m'était imposée de faire passer devant vos yeux les
événements qui pourraient affermir de leur témoignage
la véracité de ma douloureuse affirmation. La
justice humaine ne m'a pas encore surpris en flagrant
délit, malgré l'incontestable habileté de ses agents.
J'ai même assassiné (il n'y a pas longtemps !) un pédéraste (6)
qui ne se prêtait pas suffisamment à ma
passion; j'ai jeté son cadavre dans un puits abandonné,
et l'on n'a pas de preuves décisives contre
moi. Pourquoi frémissez-vous (l) de peur, adolescent
qui me lisez ? Croyez-vous que je veuille en faire autant
envers vous ? Vous vous montrez souverainement
injuste... Vous avez raison : méfiez-vous de moi,
surtout si vous êtes beau. Mes parties offrent éternellement
le spectacle lugubre de la turgescence;
nul ne peut soutenir (et combien ne s'en sont-ils pas
approchés !) qu'il les a vues à l'état de tranquillité
normale, pas même le décrotteur (7) qui m'y porta un
coup de couteau dans un moment de délire. L'ingrat !
Je change de vêtements deux fois par semaine, la
propreté n'étant pas le principal motif de ma détermination.
Si je n'agissais pas ainsi, les membres de
l'humanité disparaîtraient au bout de quelques jours,
dans des combats prolongés. En effet, dans quelque
contrée que je me trouve, ils me harcèlent continuellement
de leur présence*s et viennent lécher la surface*s
de mes pieds. Mais, quelle puissance possèdent-elles
donc, mes gouttes séminales, pour attirer vers elles
tout ce qui respire par des nerfs olfactifs ! Ils viennent
des bords des Amazones, ils traversent les vallées
qu'arrose le Gange, ils abandonnent le lichen
polaire, pour accomplir (m) de longs voyages à ma recherche,
et demander aux cités immobiles, si elles
n'ont pas vu passer, un instant, le long de leurs
remparts, celui dont le sperme sacré embaume les
montagnes, les lacs, les bruyères, les forêts, les promontoires
et la vastitude des mers ! Le désespoir de
ne pas pouvoir me rencontrer (je me cache secrètement (n)
dans les endroits les plus inaccessibles, afin
d'alimenter leur ardeur) les porte aux actes les plus
regrettables. Ils se mettent trois cent mille de chaque
côté (o), et les mugissements des canons servent de prélude
à la bataille. Toutes les ailes s'ébranlent à la
fois, comme un seul guerrier. Les carrés se forment
et tombent aussitôt pour ne plus se relever. Les chevaux
effarés s'enfuient dans toutes les directions. Les
boulets labourent le sol, comme des météores implacables.
Le théâtre du combat n'est plus qu'un vaste
champ de carnage, quand la nuit révèle sa présence
et que la lune silencieuse apparaît entre les déchirures
d'un nuage (8). Me montrant du doigt (p) un espace de plusieurs
lieues recouvert de cadavres, le croissant vaporeux
de cet astre m'ordonne de prendre un instant,
comme le sujet de méditatives réflexions, les conséquences
funestes qu'entraîne, après lui (q), l'inexplicable
talisman enchanteur que la Providence m'accorda.
Malheureusement que de siècles ne faudra-t-il pas
encore, avant que la race humaine périsse entièrement
par mon piège perfide ! C'est ainsi qu'un esprit
habile, et qui ne se vante pas, emploie, pour atteindre
à ses fins, les moyens mêmes qui paraîtraient d'abord
y porter un invincible obstacle (r). Toujours mon intelligence
s'élève vers cette imposante question, et vous
êtes témoin vous-même qu'il ne m'est plus possible
de rester dans le sujet modeste qu'au commencement
j'avais le dessein de traiter (9). Un dernier mot... c'était
une nuit d'hiver. Pendant que la bise sifflait dans
les sapins, le Créateur ouvrit sa porte au milieu des
ténèbres et fit entrer un pédéraste.


1. Variantes

Corrections justifiées

1) 258: 19 ... j'aurai > j'aurais trop de souvenirs à débrouiller, si... Cf. n. (k).

2) 259: 7 [mes parties génitales : personne] ne peut soutenir (et combien ne s'en ont-ils > sont-ils pas approchés !) qu'il les a vues à l'état de tranquillité normale... — J'ai classé approcher comme une coquille pour s'approcher, dans les règles d'établissement. Je ne pense pas que la correction ait à être justifiée.


2. Commentaires linguistiques

      Cette strophe comprend plusieurs phrases et plusieurs propositions qui sont de compréhension très difficile, voire parfois incompréhensibles. J'en fais un bref exposé ci-dessous, à la note (b). Il faut le signaler, car cela est vraiment exceptionnel. Tellement que j'ai pu penser, comme on va le lire, que cela pouvait être volontaire et s'expliquer comme parade aux réactions que ne manquera pas de susciter le sujet même de la strophe, lancé par son premier mot, qui paraîtra outrageusement outrancier, car il ne fait pas de doute que l'auteur veut qu'on sache bien qu'il cherche le scandale, qu'il ne manquera pas d'ailleurs de provoquer !

(a) Ô pédérastes incompréhensibles ! Dès qu'on voit que l'adjectif incompréhensible est un lapsus ou une incorrection pour incompris, on ne peut plus lire « littéralement » cette première phrase pourtant célèbre. Il faut convenir que la correction devrait s'imposer. Les pédérastes sont incompris, tout le monde en conviendra !

      Or, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, ils sont bel et bien « incompréhensibles » ! C'est Jean-Pierre Goldenstein, dans son article « D'un piège à rats perpétuel » (2012) qui a fait le rapprochement suivant, grâce à Recherche de livres de Google. Il s'agit d'un passage de la source d'inspiration bien cachée de la présente strophe qui sera présentée à la note (3), soit l'ouvrage d'Ambroise Tardieu où on lit « Je ne prétends pas faire comprendre ce qui est incompréhensible et pénétrer les causes de la pédérastie. Il est cependant permis de se demander... » (p. 186). Je ne pense pas qu'il puisse s'agir d'une rencontre de hasard, bien au contraire.

      Cette proposition se trouve dans un long chapitre où Tardieu entend présenter les conditions sociales dans lesquelles s'exercent la pédérastie et la sodomie (p. 175 et suiv.) et il en vient ainsi à la section « De la prostitution pédéraste » (p. 178-190). On trouve là les plus belles pages de son essai, au moment où le médecin légiste va nous transcrire la confession d'un pédéraste pour quatre de ses amours successifs (p. 187-189). Ambroise Tardieu est évidemment un honnête homme du XIXe siècle et il est manifestement bouleversé par le témoignage intitulé « Ma confession » (début 1845), produit dans un procès pour chantage. Il faut comprendre que la pédérastie doublée de pédophilie sera toujours un crime épouvantable qu'on ne peut s'expliquer. Pourtant, le témoignage de ces quatre passions est tellement beau qu'on sera tous d'accord avec Tardieu : « il n'est pas question de faire comprendre », et donc de justifier, « ce qui est incompréhensible », mais voici les faits.

      Bien entendu, le lecteur des Chants, et de la présente strophe, n'a aucune idée de ce qu'a été le raisonnement très ponctuel du médecin légiste dans son ouvrage. En bonne logique, si l'on s'en tient à la strophe 5.5, son ouverture, « Ô pédérastes incompréhensibles ! », est incompréhensible, parfaitement saugrenue.

(b) Cette phrase est de compréhension très difficile, ce qui s'explique, me semble-t-il, par le caractère manifestement provocateur de l'ouverture de la strophe et, en particulier, celui de la phrase précédente (« législateurs d'institutions stupides, inventeurs d'une morale étroite »). D'abord, il faut comprendre que le « moi aussi » signifie implicitement « moi aussi comme vous »; ensuite, la vengeance ne peut être que le fait de s'en prendre à son pédophile (car la pédérastie est alors une agression, dans la logique de l'ouvrage d'A. Tardieu — voir la n. (3); enfin, « la couronne de blessures au flanc de l'humanité » est vraiment difficile à comprendre : blessures devrait correspondre à vengeance; couronne, au nombre important des blessures; l'humanité, aux hommes*v; de sorte que flanc aurait son sens littéral; bref, est-ce que ces beaux jeunes adolescents seraient accusés d'infliger de nombreuses blessures tout autour de la taille des pédérastes ?

(c) Seconde phrase incompréhensible. L'humanité paraît reprise pronominalement au sens strict (mais ce peut être encore les hommes); et les adolescents deviennent ses ou leurs fils, se prostituant à qui mieux mieux. Les penseurs, la sensibilité exagérée de ces adolescents et la femme « elle-même » stupéfaite : je ne vois pas quel sens on peut donner à cette seconde proposition de la phrase (sauf à comprendre que ces adolescents seraient plus sensibles que les femmes).

      En fait, il existe une solution toute simple au fait que cette phrase et la précédente soient incompréhensibles, puisqu'elles sont exceptionnelles dans la stylistique, la rhétorique et la logique des Chants : c'était précisément l'objectif de l'auteur, ici, de mettre sous la plume de son narrateur, deux phrases qu'aucun lecteur ne pourrait jamais comprendre, tandis qu'il en devinera le sujet d'autant plus provocateur qu'il n'est pas exprimé. Mais il y a une réserve importante à cette explication, c'est qu'elle ne peut s'appliquer aux autres fragments inexplicables de la strophe — cf. n. (f) et (h) — et surtout à la phrase du même genre qu'on évaluera n. (j).

(d) Représenter pour (se) (re)présenter ? Dans les Chants, le vocable (se) présenter signifie toujours correctement (se) montrer. Par ailleurs, les deux autres occurrences de représenter ont le sens de « représenter » ! Il ne s'agit évidemment pas d'un hispanisme, car toutes les traductions en castillan donnent des synonymes toujours différents, ce qui se produit rarement. D'ailleurs, c'est le cas de toutes les traductions. Il faut dire toutefois que la traduction italienne d'Ivos Margoni et celle en catalan de Ricard Ripoll proposent l'hypothèse la plus vraisemblable : la chose la plus importante à vous rappeler... Ce qui n'a évidemment aucun rapport avec représenter.

      Comme on le voit, il ne s'agit pas d'une incorrection (que je ne porte donc pas aux glossaires à ce titre), mais d'une aberration. Deux traducteurs en castillan réécrivent heureusement la parenthèse : cosa de la meyor importancía (Gómez), algo que tener en cuenta (Alonso), « chose de la plus grande importance, qui doit être prise en compte »).

(e) Que le pénis ensanglante le sphincter annal, cela fait évidemment partie des descriptions qu'on trouvera dans l'ouvrage d'Ambroise Tardieu, n. (3). Mais imaginer qu'il fracasse les parois du bassin, c'est beaucoup lui demander. Bref, nous sommes dans l'hyperbole. Du moins en français où le mot désigne couramment les hanches (distinction qu'on trouve chez A. Tardieu : petit bassin et bassin large). En effet, pelvis désigne en anatomie le « petit bassin », soit l'ensemble osseux sous l'abdomen. Voir l'hispanisme qui suit, bassin*h.

(f) Souffler des dunes entières de sable mouvant sur ses yeux aveuglés, cela paraît une inversion de la formule passive, ses yeux ont été aveuglés par ce sable. Sans cet aveuglement, j'aurais découvert... En revanche, la dernière proposition de la phrase se comprend mal : qu'est ce que cet océan ainsi caché où son sperme aurait pu se déverser ?

(g) Accomplissement ultérieur : nouvel explétisme.

(h) Celles qui portent de longs cheveux. Le pronom semble bien désigner les femmes. Est-ce que les femmes porteraient les cheveux plus courts que les hommes au XIXe siècle ? Ou le pronom désignerait-il les femmes ou celles d'entre elles qui portent les cheveux aussi longs que lui ? À remarquer qu'à la strophe 5.7 Maldoror aura de long cheveux noirs bouclés (p. 270: 4). Par ailleurs, la même nature que « la mienne » est mis pour la même nature que « moi ».

(i) Salive saumâtre : l'expression se trouvait déjà strophe 2.13. Voir sa note (9).

(j) Encore une phrase que je n'arrive pas à m'expliquer. Maldoror, le narrateur, s'adresse à son lecteur (vous) afin qu'il garde pour lui-même les confidences qu'il vient de lui faire (la régurgitation du sang sous forme de salive saumâtre et par conséquent le danger qu'il y a à fréquenter son lit). Or, ce n'est pas que Maldoror veuille protéger sa réputation, c'est pour lui, son lecteur, et les autres, qu'il doit garder cela secret (secret prestigieux), afin que ceux (les autres ?) qui seraient tenté de l'imiter... ne l'imitent pas ! Ce qu'on va comprendre aux phrases qui suivent immédiatement, c'est que Maldoror cache et tient à cacher ses sentiments aux adolescents qu'il veut séduire et que ce doit être là le sens de la présente phrase qui n'a pas de sens !

(k) T : ... j'aurai trop de souvenirs à débrouiller, si l'obligation m'était imposée de faire passer devant vos yeux les événements qui pourraient affermir de leur témoignage la véracité de ma douloureuse affirmation. Le futur j'aurai est mis pour l'imparfait du système hypothétique, j'aurais. Le futur envisagerait la possibilité que cela puisse se produire (l'obligation), ce que dément justement le texte. Inutile d'ajouter que tous les traducteurs corrigent dans toutes les langues.

(l) Pourquoi frémissez-vous de peur, adolescent qui me lisez ? La « faute d'accord » n'est pas grammaticale, mais narrative. Supposant son lecteur adolescent, il vient de le tutoyer, « serre-moi contre toi » (p. 258: 9). On pourrait croire qu'on ne passe pas ici au vouvoiement, mais au pluriel (adolescents); toutefois l'adjectif, beau, au singulier ne permet pas cette interprétation. Il s'agit donc d'un trait de narration improvisée.

(m) Pour accomplir de long voyage. Cet emploi du verbe n'est certes pas une incorrection, mais ce n'est pas le mot juste, puisque étymologiquement il implique une fin, un but, un objectif à réaliser, ce qui n'est évidemment pas le cas ici, au contraire. Il s'agit d'entreprendre un long voyage dont personne ne connaît le terme, comme le rendent correctement tous nos traducteurs (à l'exception de Saad, cumplir, et Álverez, realizar).

(n) La parenthèse est encore inattendue, en plus d'être évidemment boiteuse d'un explétisme, se cacher secrètement ! Afin d'alimenter leur ardeur : la proposition subordonnée finale de la parenthèse s'explique par la suite de la phrase même où elle se trouve et le carnage longuement décrit ensuite. Mais à première vue, au moment où le lecteur l'a sous les yeux, elle n'a aucun sens.

      Il s'agit d'un trait de rédaction automatique. L'auteur vient d'imaginer le grand combat lamartinien qui va suivre et annonce abruptement qu'il l'a alimenté, comme si son lecteur pouvait, lui, avoir deviné quoi que ce soit de ce dont on ne lui a encore rien dit...

(o) De chaque côté. Ils se mettent trois cent milles de chaque côté, c'est-à-dire, face à face. La réécriture de Gabriel Saad, toute simple, correspond évidemment à la rédaction attendue : se divisen en dos bandos de trescientos mil integrantes cada uno..., ils se rassemblent en deux troupes de 300 000 partisans chacunes (ou de chaque côté).

(p) La lune, son croissant lumineux : me montrant du doigt un espace de plusieurs lieues... Montrer du doigt, on le voit, est un syntagme figé qui s'emploie assez automatiquement pour, désigner. Tous les dictionnaires enregistrent l'expression, aussi bien à montrer qu'à señalar. Cela dit, la lune est ici tellement personnalisée qu'aucun lecteur ne s'avisera du sens premier. D'autant que c'est silencieusement qu'elle ordonne la méditation par ce geste.

(q) Entraîner, après lui. L'explétisme est une incorrection en français qu'on doit souvent corriger à l'école ou dans les petites classes du collège. On traîne ou entraîne nécessairement quelque chose ou quelqu'un après soi. Toutefois, les correspondant arrastrar et acarrear paraissent accepter le complément, tras (de) sí (Pellegrini, Álverez et Alonso). En revanche, au sens figuré, tel que le verbe est employé ici, c'est le complément, avec lui, qui est attendu, et qui s'emploie aussi bien en castillan, consigo (Gómez, Saad, Pariente), de sorte que c'est probablement ce que « traduit » incorrectement Ducasse.

(r) La solution de l'énigme est certainement que le sperme, qui devrait profiter au développement de l'humanité, est l'instrument de sa perte, de la part de Maldoror.


3. Notes

(1) Pédéraste, au sens strict, étymologiquement (en grec ancien), signifie « qui aime les enfants », soit l'homosexuel (adulte) qui cherche les jeunes (adolescents). Et c'est bien le sens du mot au coeur de la strophe, où Maldoror (ce sera pour nous le narrateur de la strophe) veut que son partenaire pense qu'il n'a que trente ans, alors que lui ne doit pas avoir quinze ans (p. 256: 24). Mais dans le langage courant, qui enregistre le triste mépris généralisé de l'homosexualité, le mot prend le sens d'homosexuel, avec ses dérivés vulgaires, pédé, pédale.

      Or, sur ce point, le texte de la strophe est ambigu, dès cette première occurrence, où le sens populaire du mot est évident, comme ce sera, contradictoirement, le sens de sa dernière occurrence, au dernier mot de la strophe, lorsque le Créateur (pédéraste) ouvre sa porte pour faire entrer un... pédéraste (soit, bien entendu, un adolescent homosexuel).

(2) Que l'homosexualité soit une « dégradation », qu'elle soit accompagnée du « châtiment » des « maladies honteuses » et... presque « incurables », cette manière de voir est très répandue, et perdurera encore durant presque tout le XXe siècle en Occident. Mais dans le cas de la présente strophe, elle tient à la « source d'information » de Ducasse, comme on le verra à la note suivante.

(3) Ici, avec cet anus infundibuliforme, il faut non seulement reprendre et préciser la note encyclopédique des éditions courantes, mais il faut la développer, s'agissant de la source d'informations de Ducasse.

      Oui, c'est exact, l'adjectif déterminatif vient des sciences naturelles. On en trouvera l'illustration dans l'Encyclopédie de Jean-Pierre Chenu, volume « Botanique » (2e partie, Marescq, 1850) qui présente les périantes infundibuliformes de nombreuses fleurs, c'est-à-dire l'enveloppe de ses organes reproducteurs, qui ont la forme de l'« entonnoir ». C'est le cas des fleurs d'arbres aux fruits aromatiques ou comestibles, comme l'hyduora african ou aphyteia (p. 80), de l'oxybaphus (p. 119), d'un arbrisseau d'ornement, le struthiola (p. 99), voire de la simple fleur d'un tubercule comestible (p. 98). Or, ce n'est pas là que Ducasse aurait pris le vocable pour l'appliquer de manière surréaliste à l'anus de ses pédérastes.

      Et en effet, plusieurs ont fait le lien avec la désignation médicale de l'anus en entonnoir, généralement pour nous renvoyer à... Verlaine ! (Steve Murphy, « Ducasse satyrique », Europe, nos 700-701, 1987, p. 60-67 [je n'ai pas encore pu consulter cet article]); Jean-Luc Steinmetz, dans ses trois éditions, 1990, 2001 et 2009; Patrick Besnier en 1992; et Jean-Pierre Goldenstein, dans son lexique, 1992, p. 420). Ce dernier est le seul à signaler l'emploi du syntagme par Ambroise Tardieu dans son Étude médico légale sur les attentats aux moeurs (1857). Et cette précision est essentielle, car c'est de cet ouvrage que Ducasse a pris le bel adjectif venant de la botanique des sciences naturelles.

      On doit constater d'abord que le mot infundibuliforme ne se trouve dans aucun ouvrage français répertorié au TLF avant les Chants de Maldoror et ne se rencontre ensuite que chez Huysmans (1887) et... Samuel Beckett ! L'ouvrage d'Ambroise Tardieu a été extrêmement populaire, étant sans cesse réédité et développé jusqu'à sa septième édition en 1878 (toujours chez l'éditeur Baillière, à Paris), passant de trois à cinq planches, au fil des rééditions, dont la dernière, à la toute fin du livre, finit par illustrer la déformation infundibuliforme de l'anus. Cela dit, il faut comprendre que l'ouvrage s'adresse (en principe) à des médecins. Du point de vue scientifique, il se situe entre une première activité savante exceptionnelle et une grande réalisation très populaire, soit un deuxième succès de librairie dans la veine (involontaire) de l'érotisme pornographique. Le premier savant est un humaniste, Michel Cullerier (1858-1827), qui va consacrer sa pratique de la médecine aux patients atteints de maladies vénériennes, de sorte qu'il sera le premier à décrire ce qu'il désignera comme l'anus infundibuliforme des adeptes ou des victimes, hommes ou femmes, de la sodomie. Plus tard, l'anonyme docteur Jacobus travaillera longtemps dans les pays orientaux, d'où il rapportera son premier livre, l'Amour aux colonies : singularités physiologiques et passionnelles, observées durant trente années de séjour dans les colonies françaises... (Paris, Lisieux, 1893). Pourquoi prendre la peine de situer le livre d'Ambroise Tardieu entre les deux autres ? D'abord pour montrer que la désignation de l'anus infundibuliforme n'a a priori rien de médico-légal, comme la majorité des éditeurs de la présente strophe le disent, mais ensuite pour préciser que l'ouvrage d'Ambroise Tardieu est bel et bien, lui, un traité et même un manuel d'analyse de cet ordre. Le docteur et professeur Tardieu est en effet, comme le dit le titre de son livre, un spécialiste des « attentats aux moeurs », c'est-à-dire des crimes de nature sexuelle, et c'est dans le cadre de ses témoignages d'expert en la matière, pour les policiers et les tribunaux, que son ouvrage se caractérise, d'une part par ses statistiques (à partir des dossiers criminels qu'il a étudiés) et, d'autre part, par ses anecdotes, dirais-je, puisque le dernier chapitre de l'ouvrage décrit une longue série de crimes et de méfaits à partir de ces dossiers.

      Il ne fait pas de doute qu'Isidore Ducasse a consulté et probablement lu l'ouvrage, mais on n'en verra aucune autre trace textuelle que l'adjectif que l'on trouve à la fin de la première phrase de la strophe. Pourtant, on trouvera plus loin, note (7), un indice fort probant, mais donné involontairement par l'auteur, de cette lecture. En dépit du sujet provocateur de sa strophe, Ducasse n'avait aucun intérêt à se présenter comme un lecteur de cet ouvrage, qu'il n'utilise d'ailleurs nullement — et pour cause. On aura déjà compris qu'il n'y a que deux raisons de s'intéresser à l'ouvrage, la première est d'ordre rigoureusement scientifique et la lecture en sera recommandée aux médecins, tandis que la seconde est de l'ordre de la perversion, sans compter, on le devinera, que ce livre n'a rien de ragoûtant. Il suffit de constater qu'il faut bien écarter les fesses du patient pour enregistrer la forme de son anus, ce qui se décline en de nombreuses prescriptions pour bien réaliser l'auscultation... Rien à voir avec les Chants de Maldoror.

(4) Il faut lire la suite du texte, quelques lignes, jusqu'à « ses fils », pour comprendre que le narrateur n'a pas changé de sujet, en remplaçant les jeunes adolescents par des jeunes filles. La figure s'appelle la reprise et ne se trouve presque jamais dans les Chants. Jean-Luc Steinmetz a proposé (dans ses trois éditions) d'expliquer que la correction ou la reprise, qui se comprend mal en français, se faisait à la faveur d'un hispanisme, soit la désignation de l'homosexuel sous le nom de marisca ou mariscon; les deux vocables sont masculins et très vulgaires, correspondant en français à pédé et pédale, qu'on pourrait rendre approximativement en traduction littérale par « "un" petite Marie » ou qu'on adapterait (au Québec) par un vulgaire « fif-fille » pour désigner l'homosexuel efféminée (fif, abréviation de fifi, désigne péjorativement l'homosexuel).

      Bien sûr, le syntagme jeune fille est employé ici positivement pour désigner la beauté délicate des très jeunes adolescents.

(5) Vampire. La dénégation commence avec la salive saumâtre, infecte. « Je ne sais pas pourquoi ». « Je sais ce que c'est ». Puis la parenthèse définissant les vampires comme des morts, alors que lui, Maldoror, est vivant

      À la strophe 1.11, Vampire était le surnom ignominieux qu'on avait donné à Maldoror dans sa jeunesse (p. 38: 11). Sa dignité en avait été blessée au point d'en faire un ennemi de l'humanité et un héros du mal.

      Comme cela a été le cas pour tout le XXe siècle, le vampire est aujourd'hui celui du Dracula de Bram Stoker (1897). Pour Isidore Ducasse, le mythe est encore un amalgame confus, multiforme, qu'on trouve ici et là dans la littérature populaire, dans quelques romans et notamment au théâtre, mais également en poésie, notamment chez Baudelaire, dans ses Fleurs du mal (« Le vampire », « La métamorphose du Vampire », 1868), où la vampire est la femme mourant, morte, décomposée, un squelette repoussant. Ici, la représentation est celle du légendaire héros du mal, le « mort » qui sort de son cercueil pour vivre du sang des vivants. The Vampyre (1819), la nouvelle de J. W. Polidori a connu un très grand succès en France, avec la suite composée par Charles Nodier, Lord Ruthwen ou les Vampires (Paris, Ladvocat, 1820, 2 vol.), sous le pseudonyme de « Jean Sbodat et Thérèse Aubert »; Nodier en fera un drame (mélodrame en trois actes, 1820) qui aura également un succès considérable. Or, cette nouvelle se trouve dans les traductions des oeuvres complètes de... Lord Byron ! (au 6e vol. de la traduction d'Amédée Pichot par exemple). L'attribution de la nouvelle à G. G. Byron tient de l'anecdote : Byron aurait racontée l'histoire qu'il projetait d'écrire à son secrétaire Polidori, au cours du voyage où il l'accompagnait; de retour à Londres, Polidori rédige la nouvelle qui paraît... sous le nom de Byron ! Les dénégations des deux hommes ne changeront jamais rien à la désignation de la nouvelle sous leur deux noms, l'anecdote en assurant justement le succès. Il y a donc deux raisons de croire que Ducasse a connu la nouvelle de Polidori, d'abord son succès considérable en France durant tout le XIXe siècle, ensuite son attribution à Byron et le fait qu'on la trouve dans ses oeuvres complètes fréquentées de près par notre auteur.

      Cela dit la nouvelle n'est évidemment pas la « source » d'une parenthèse de moins de trois lignes dans un petit développement de douze lignes, bien entendu. Il s'agit simplement d'expliquer qu'il est tout à fait naturel, du point de vue culturel, de retrouver ici la seconde allusion à la légende populaire dans les Chants et, en conséquence, qu'il est intempestif de ranger les Chants de Maldoror parmi les oeuvres fantastiques du vampirisme, comme on le lit pourtant partout. Même remarque au sujet de l'araignée « vampire » de la strophe 5.7. Les amateurs de sensations fortes n'ont probablement jamais lu les Chants.

(6) Il s'agit manifestement d'une inversion des rôles. Ici, comme au tout dernier mot de la strophe, pédéraste est mis pour homosexuel ou, plus précisément, le jeune adolescent qui se prête à ses « caprices*i ».

(7) Le décrotteur deviendra au XXe siècle le cireur de chaussure. Mais du point de vue social, les deux ouvriers ou les deux fonctions n'ont aucune commune mesure. Au XIXe siècle, la fonction se répartit en trois catégories, le décrotteur de rue (c'est le petit cireur que l'on trouve de nos jours dans les pays d'Amérique du Sud), le décrotteur du coin et le décrotteur d'un tel, attitré à monsieur ou madame. Ducasse nous présente donc le décrotteur de Maldoror, qui vient périodiquement chez lui pour nettoyer ses bottes et ses chaussures.

      Or, le décrotteur, au sens propre comme au sens figuré, désigne le menu fretin, les gens vils, de très basse condition. Et c'est en ce sens que le vocable est employé ici. Il désigne donc un adolescent qui, dans un moment de « délire », s'en est pris au pédéraste qui le soumettait (l'ingrat, dit le narrateur). Il se trouve que cela concorde parfaitement bien avec les crimes décrits dans l'ouvrage d'Ambroise Tardieu : « les assassinats commis sur des pédérastes par leur compagnon de débauche » (p. 226). Non, on n'y trouve pas de décrotteurs, mais de nombreux domestiques, des apprentis et autres jeunes subalternes qui s'en prennent à leurs maîtres. Suit un procès ou des instructions policières où le pédéraste est accusé d'« attentat aux moeurs » et de « crime contre nature ».

      Que cela s'inverse, du pédéraste à son « compagnon », et puisse conduire au meurtre, le pédéraste jetant le cadavre dans un puits (6), il ne fallait pas beaucoup d'imagination au lecteur d'Ambroise Tardieu pour affabuler un tel forfait de la part de Maldoror.

(8) Marius-François Guyard, dans l'article déjà cité à la strophe 2.5, repris par P.-O. Walzer, a montré que ce combat est inspiré d'un passage des Préludes de Lamartine, dans ses Nouvelles Méditations poétiques (1823). En fait, l'inspiration dont il s'agit concerne d'abord le sujet, le tableau d'un combat de deux armées, mais ensuite des réminiscences, qui ne sont pas textuelles ou littérales, mais qui sont assez nombreuses et concordantes avec le tableau de Ducasse pour qu'on n'ait aucun doute sur leur provenance. Pourtant, Guyard reste très prudent, car, écrit-il, « le rapprochement peut ne pas convaincre, car tout est cliché dans ces récits, involontairement chez Lamartine qui croit faire sublime, à dessein chez Lautréamont qui pastiche le ton épique traditionnel » (p. 29, cité par Walzer, Pléiade, p. 1136). Il est évident que l'auteur s'amuse en présentant ce tableau fantaisiste, dans un contexte aussi prosaïque, celui d'un combat universel au sujet du sperme de Maldoror; en revanche, ce texte ne vise pas Lamartine (car seul un spécialiste du poète comme Guyard pouvait faire ce rapprochement, contrairement à la fameuse « Lampe du temple » où Ducasse se moquait ouvertement de Lamartine, à la strophe 2.11); enfin, il y a trop peu de traces de la poésie épique dans les Chants pour croire que l'auteur s'en moque ici; au contraire, ses sources d'inspiration de cet ordre (Milton notamment), comme ses réminiscences (scolaires, jusqu'à preuve du contraire) d'Homère sont toujours utilisées positivement.

      Je pense plutôt que Ducasse se livre à un exercice de réécriture ou plutôt s'amuse à recréer (et c'est une récréation) le tableau de Lamartine à partir du souvenir tout de même assez précis qu'il en a gardé, comme on va le voir aux rapprochements suivants. Par contre, ces rapprochements, dans leur désordre même, prouvent que non seulement Ducasse n'a pas le texte de Lamartine sous les yeux, mais qu'il ne l'a pas non plus mémorisé.

On n'entend que le bruit de cent milles (na) soldats,
Narchant comme un seul homme (nb) au-devant du trépas
Les ordres répétés qui dans l'air retentissent...
[...]
Mais sur le front des camps déjà les bronzes grondent... (nc)
[...]
Le boulet dans les rangs laisse une large trace.
Ainsi qu'un laboureur
 (nd) qui passe et qui repasse...
[...]
Cependant, las d'attendre un trépas sans vengeance,
Les deux camps à la fois (ne) (l'un sur l'autre s'élance)
Se heurtent, et du choc
 (nf) ouvrant leurs bataillons,
Mêlent en tournoyant leurs sanglants tourbillons !
Sous le poids des coursiers les escadrons s'entrouvent... (ng)
[...]
Tout à coup le soleil, dissipant le nuage,
Éclaire avec horreur la scène du carnage
 (nh);
Et son pâle rayon sur la terre glissant,
Découvre à nos regard de longs
 (ni) ruisseaux de sang...
 
—— Lamartine, Méditations poétiques et Nouvelles Méditations poétiques, éd. M.-F. Guyard, Paris, Gallimard, 1981, p. 183-186.


Ils se mettent trois cent mille (na) de chaque
côté, et les mugissements des canons (nc) servent de #rnaprélude
à la bataille. Toutes les ailes s'ébranlent (ne) à la
fois, comme un seul guerrier
 (nb) (nf). Les carrés se forment
et tombent aussitôt pour ne plus se relever. Les chevaux
 (ng)
effarés s'enfuient dans toutes les directions. Les
boulets labourent le sol, comme
 (nd) des météores implacables.
Le théâtre du combat n'est plus qu'un vaste
champ de carnage, quand la nuit révèle sa présence
et que la lune silencieuse apparaît entre les déchirures
d'un nuage
 (nh). Me montrant du doigts un espace de plusieurs
lieues recouvert de cadavre
 (ni), le croissant vaporeux
de cet astre m'ordonne...

—— Strophe 5.5, p. 260: 4-17.

(9) Auto-analyse narrative ou discursive. Le sujet de la strophe, qui devait être un éloge des pédérastes, a d'abord dérivé sur le portrait de Maldoror en pédéraste, pour dévier ensuite sur un tout autre sujet, apparemment contradictoire, l'attrait qu'exerce le sperme de Maldoror sur des foules qui se battent et s'anéantissent à son sujet. Cette troisième partie de la strophe s'ouvre avec le motif du changement de vêtements deux fois la semaine (p. 259: 11). À partir de ce moment, la rédaction automatique ne s'occupe plus de justifier ni même de désigner les causes des événements, ni les motivations des personnages (à l'exception du comportement de Maldoror qui est motivé en cours de narration, mais qui contredit le « motif » d'ouverture ).


4. Faurissonneries

      Robert Faurisson me déçoit. J'étais bien certain qu'il allait s'insurger de protestations accablantes contre cette idée que la lune pouvait « montrer du doigt » quoi que ce soit. Le doigt de la lune ? Non, il ne s'occupe que de pédérastes et de pédérastie

      Mais il n'évalue pas bien le sens de ces mots dans la strophe. Ce n'est évidemment pas à Maldoror que le Créateur ouvre sa porte, aux derniers mots de la strophe. R. Faurisson écrit d'abord (p. 140) que « Dieu » est pédéraste et que « notre homme » est « bien placé pour le savoir »; et c'est ensuite à cet homme, notre Maldoror, que le Créateur ouvrirait sa porte. Non, le Créateur que nous connaissons tous depuis la strophe 3.5 est un pédéraste, un pédé, une pédale (il faut évidemment utiliser les mots les plus méprisants désignant l'homosexualité), qui ouvre sa porte à un adolescent. Il a tous les vices.

      Tout le reste de l'« analyse » consiste en un collage de fragments recopiés de la strophe. Ce qu'on a appelé en mauvaise et stupide pédagogie de la « réécriture de texte », qui consiste à enseigner l'art de plagier. Malheureusement, Robert Faurisson, lui, ne plagie pas du tout. Il réécrit, vraiment !

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe