El bozo
TdM Règles d'établissement Strophe 3.5 Glossaires Index TGdM
Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 6, strophe 3 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 


 



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I

      Les magasins de la rue Vivienne (1) étalent leurs richesses
aux yeux émerveillés. Éclairés par de nombreux
becs de gaz, les coffrets d'acajou et les montres
en or répandent à travers les vitrines des gerbes de
lumière éblouissante. Huit heures ont sonné à l'horloge
de la Bourse : ce n'est pas tard ! À peine le dernier
coup de marteau s'est-il fait entendre, que la
rue, dont le nom a été cité, se met à trembler, et secoue (a)
ses fondements depuis la place Royale (2) jusqu'au
boulevard Montmartre. Les promeneurs hâtent le
pas, et se retirent pensifs dans leurs maisons. Une
femme s'évanouit et tombe sur l'asphalte. Personne
ne la relève : il tarde à chacun de s'éloigner de ce
parage (b). Les volets se referment avec impétuosité, et
les habitants s'enfoncent dans (c) leurs couvertures. On
dirait que la peste asiatique a révélé sa présence*s.
Ainsi, pendant que la plus grande partie de la ville
se prépare à nager dans les réjouissances des fêtes
nocturnes, la rue Vivienne se trouve subitement glacée
par une sorte de pétrification (3). Comme un coeur qui
cesse d'aimer, elle a vu sa vie éteinte (d). Mais, bientôt,
la nouvelle du phénomène se répand dans les autres
couches de la population (e), et un silence morne plane
sur l'auguste capitale. Où sont-ils passés, les becs de
gaz ? Que sont-elles devenues, les vendeuses d'amour ?
Rien... la solitude et l'obscurité ! Une chouette (4), volant
dans une direction rectiligne, et dont la patte
est cassée, passe au-dessus de la Madeleine, et prend
son essor vers la barrière du Trône, en s'écriant :
« Un malheur se prépare ». Or, dans cet endroit que
ma plume (ce véritable ami qui me sert de compère)
vient de rendre mystérieux, si vous regardez du côté
par où la rue Colbert s'engage dans la rue Vivienne,
vous verrez, à l'angle formé par le croisement de ces
deux voies, un personnage montrer sa silhouette, et
diriger sa marche légère vers les boulevards. Mais,
si l'on s'approche davantage, de manière à ne pas
amener*i sur soi-même (f) l'attention de ce passant, on
s'aperçoit, avec un agréable étonnement, qu'il est
jeune ! De loin on l'aurait pris en effet pour un homme
mûr. La somme des jours ne compte plus, quand il
s'agit d'apprécier la capacité intellectuelle d'une
figure sérieuse. Je me connais (g) à lire l'âge dans les
lignes physiognomoniques du front : il a seize ans et
quatre mois ! Il est beau comme (5) la rétractilité des
serres des oiseaux rapaces; ou encore, comme l'incertitude
des mouvements musculaires dans les plaies
des parties molles de la région cervicale postérieure;
ou plutôt, comme ce piège à rats perpétuel, toujours
retendu par l'animal pris, qui peut prendre seul des
rongeurs indéfiniment, et fonctionner même caché
sous la paille; et surtout, comme la rencontre fortuite
sur une table de dissection d'une machine à
coudre et d'un parapluie ! Mervyn (6), ce fils de la blonde
Angleterre, vient de prendre chez son professeur une
leçon d'escrime, et, enveloppé dans son tartan écossais,
il retourne chez ses parents. C'est huit heures
et demie
, et il espère arriver chez lui à neuf heures :
de sa part, c'est une grande présomption que de
feindre d'être certain de connaître l'avenir. Quelque
obstacle imprévu ne peut-il l'embarrasser dans (h) sa
route ? Et cette circonstance, serait-elle si peu fréquente,
qu'il dût prendre sur lui de la considérer
comme une exception ? Que ne considère-t-il plutôt,
comme un fait anormal, la possibilité qu'il a eue
jusqu'ici de se sentir dépourvu d'inquiétude et pour
ainsi dire heureux ? De quel droit en effet prétendrait-
il gagner indemne sa demeure, lorsque quelqu'un
le guette et le suit par derrière (i) comme sa
future proie ? (Ce serait bien peu connaître sa profession
d'écrivain à sensation, que de ne pas, au moins,
mettre en avant, les restrictives interrogations*i après
lesquelles arrive immédiatement la phrase que je suis
sur le point de terminer). Vous avez reconnu le héros
imaginaire qui, depuis un long temps, brise par la
pression de son individualité ma malheureuse intelligence !
Tantôt Maldoror se rapproche de Mervyn,
pour graver dans sa mémoire les traits de cet adolescent;
tantôt, le corps rejeté en arrière, il recule
sur lui-même comme le boomerang d'Australie, dans
la deuxième période de son trajet, ou plutôt, comme
une machine infernale (7). Indécis sur ce qu'il doit faire.
Mais, sa conscience n'éprouve aucun symptôme d'une
émotion la plus embryogénique, comme à tort vous
le supposeriez. Je le vis s'éloigner un instant dans
une direction opposée; était-il accablé par le remords ?
Mais, il revint sur ses pas avec un nouvel
acharnement. Mervyn ne sait pas pourquoi ses artères
temporales battent avec force, et il presse le pas,
obsédé par une frayeur dont lui et vous cherchez
vainement la cause (j). Il faut lui tenir compte de son
application à découvrir l'énigme. Pourquoi ne se retourne-
t-il pas ? Il comprendrait tout. Songe-t-on
jamais aux moyens les plus simples de faire cesser
un état alarmant ? Quand un rôdeur de barrières traverse
un faubourg de la banlieue, un saladier*v de vin
blanc dans le gosier et la blouse en lambeaux (k), si,
dans le coin*v d'une borne, il aperçoit un vieux chat
musculeux*i, contemporain des révolutions auxquelles
ont assisté nos pères, contemplant mélancoliquement
les rayons de la lune, qui s'abattent sur la plaine
endormie, il s'avance tortueusement dans une ligne
courbe, et fait un (l) signe à un chien cagneux, qui se
précipite. Le noble animal de la race féline attend
son adversaire avec courage, et dispute chèrement
sa vie. Demain quelque chiffonnier achètera une
peau électrisable (m). Que ne fuyait-il donc ? C'était si
facile (8). Mais, dans le cas qui nous préoccupe actuellement,
Mervyn complique*i encore le danger par sa
propre ignorance. Il a comme quelques lueurs, excessivement
rares, il est vrai, dont je ne m'arrêterai
pas à démontrer le vague qui les recouvre; cependant,
il lui est impossible de deviner la réalité. Il
n'est pas prophète, je ne dis pas le contraire, et il
ne se reconnaît pas la faculté de l'être
. Arrivé*h sur la
grande artère, il tourne à droite et traverse le boulevard
Poissonnière et le boulevard Bonne-Nouvelle.
À ce point de son chemin, il s'avance dans la rue du
faubourg Saint-Denis, laisse derrière lui l'embarcadère
du chemin de fer de Strasbourg, et s'arrête devant
un portail élevé (9), avant d'avoir atteint la superposition
perpendiculaire (n) de la rue Lafayette. Puisque
vous me conseillez de terminer en cet endroit (o) la première
strophe, je veux bien, pour cette fois, obtempérer,
à votre désir. Savez-vous que, lorsque je
songe à l'anneau de fer caché sous la pierre par la
main d'un maniaque, un invincible frisson me passe
par les cheveux ? (10).


1. Variantes

      Aucune variante ni correction justifiée.


2. Commentaires linguistiques

(a) « La rue... se met à trembler, et secoue ses fondements... ». La phrase est correcte, mais aussi surprenante, parce qu'après le pronominal, on attendrait le passif (la rue est secouée sur ses fondements), sans compter qu'avec le verbe transitif, on comprendra plutôt que le rue Vivienne tremble et secoue les fondements de ses édifices.

(b) Parage*h. Comme on le voit au glossaire, parage, pour désigner un endroit est un hispanisme. Le français a emprunté le mot dans son vocabulaire maritime, mot qui ne s'emploie à partir de 1750 qu'au pluriel. Avant cette date, il s'est très rarement employé au singulier. Le TLF en compte 15 occurrences au XVIIe siècle chez cinq auteurs (F.-C. Choisy 8 fois en 1687, Saint-Simon, 3 fois en 1697 et 2 fois par Louis Le Comte en 1696). La remarque de P.-O. Walzer, pourtant toujours si pertinent, est donc fausse : « l'utilisation du mot au singulier ne manque pas de répondants classiques ». Par ailleurs, le mot ne s'emploie pas comme synonyme d'« environs » avant le XXe siècle (emploie qui exige un complément déterminatif).

(c) Dans, mis pour, sous : hispanisme, en sus mantas, cobertores.

(d) Elle a vu sa vie éteinte. Serait-ce un lapsus pour, elle a vu sa vie s'éteindre ? On ne peut comprendre ici l'adjectif, éteint, au féminin; il s'agit donc du participe passé passif, voir sa vie (être) éteinte.

(e) Les autres « couches de la population » pour désigner les autres quartiers de Paris, cela n'est évidemment pas adéquat. On ne peut trouver aucune explication à cette note « sociologique » : l'auteur improvise et, comme cela se produit souvent dans les improvisations, il s'égare.

(f) Attirer l'attention; explétisme : sur soi-même.

(g) On écrirait aujourd'hui, le plus souvent, je m'y connais. Ce qui n'est pas fautif. En revanche, se connaître à/en, comme s'entendre à/en, est la formulation classique (Grevisse, par. 504, no 6).

(h) Dans sa route, hispanisme pour, sur sa route.

(i) Quelqu'un [...] le suit par derrière : par derrière, explétisme de suivre.

(j) Mervyn ne connaît pas la cause de sa frayeur instinctive, mais ce n'est évidemment pas le cas des lecteurs. L'inadvertance s'explique certainement par l'improvisation, la rédaction n'ayant pas été correctement révisée.

(k) Sur le vocabulaire du début de cette phrase, voir le glossaire à l'entrée saladier, mis pour un « grand bol » de vin.

(l) Hispanisme. La formulation castillane correcte serait ici azuzar (Gómez, Méndez) qui désigne l'adresse à un chien (qu'on excite). Mais six traducteurs reprennent sagement le texte, hace una señal, pour l'hispanisme, il fait un signe, correspondant au français, il fait signe.

(m) Une fourrure. Comme les vocables pseudo-savants qu'on a lus jusqu'ici dans la strophe, on aura trouvé le mot, électrisable, dans tous nos dictionnaires, mais pas au sens et dans les contextes courants du XIXe siècle. Une peau de chat (!), comme n'importe quelle fourrure, est susceptible de dégager de l'électricité statique par frottement, elle est électrisable.

(n) Superposition perpendiculaire. Il s'agit d'une simple description topographique, la rue Lafayette étant élevée et parfois très élevées en face des rues qui la croisent. Voir la n. (9).

(o) En cet endroit : l'emploi de la préposition est un hispanisme, pour à cet endroit, comme plus haut en (c) et (h); mais en plus ce complément est mis pour l'adverbe de lieu, ici (Gómez, Méndez).


3. Notes

(1) La cascade de noms propres qui caractérisera cette première strophe du roman, à commencer par celui de son personnage principal, Mervyn, puis Maldoror, est évidemment caractéristique du genre. Le jeu consiste à les multiplier. Voir « Les noms propres dans les Chants et les Poésies ».

(2) Place Royale. On désigne ainsi ce qui s'appelle aujourd'hui, et déjà à l'époque, la place du Palais-Royal. La description topographique est si nette que cela ne porte pas à conséquence. Nous sommes bien devant le Palais-Royal (à moins de se désorienter, vraiment, pour se retrouver place des Vosges ! qu'on appelait alors de ce nom). Sur la topographie de la fin du trajet de Mervyn, voir la n. (10).

(3) L'ouverture de la strophe présente la même structure narrative que la strophe 2.14, celle du déroulement aléatoire des événements, mais avec un « événement » tout à fait comparable. La femme, qui s'évanouit et dont tout le monde se détourne, correspond exactement au corps repêché du « suicidé », Holzer, dont tout le monde se détournait. À cette importante différence que l'évanouissement d'une femme que personne ne relève est manifestement un élément absurde dans une séquence improvisée dont le caractère aléatoire est ainsi mis en évidence. La suite de notations pourrait être de Victor Hugo ou de n'importe quel romancier, mais aucun d'entre eux n'aurait laissé sans suite un tel événement. Aucun ne l'aurait donc enregistré. Il suit que la narration d'Isidore Ducasse est à nulle autre pareille. — C'est le récit de rêve, sans aucune trace d'onirisme.

(4) Jean-Luc Steinmetz rapproche ce vol de la chouette de la première phrase du chapitre « Paris à vol de hibou » des Misérables de Victor Hugo, phrase qui constitue le premier alinéa du chapitre.

      Un être qui eût plané sur Paris en ce moment avec l'aile de la chauve-souris ou de la chouette eût eu sous les yeux un spectacle morne.

      Tout ce vieux quartier des halles, qui est comme une ville dans la ville, que traversent les rues Saint-Denis et Saint-Martin, où se croisent mille ruelles... [...]. Grâce aux réverbères brisés, grâce aux fenêtres fermées, là cessait tout rayonnement, toute vie, toute rumeur, tout mouvement.

—— Hugo, les Misérables (1862), tome 4, « L'idylle rue plumet et l'épopée rue Saint-Denis », chap. 13, section 2, « Paris à vol de hibou ». J.-L. Steinmetz donne la référence à l'édition de la Pléiade : p. 1145.

      On a donc d'un côté le vol de la chouette au-dessus de Paris et de l'autre une description topographique d'un quartier de la ville. Avec le caractère « morne » de la tombée de la nuit. — S'il est évident que le texte de Victor Hugo inspire la lancée du roman du Chant 6, le contenu du texte des Misérables n'y est pour rien, décrivant l'encerclement policier d'une émeute.

(5) Deuxième des trois collages quadruples, avec l'embrayeur « beau comme ». Le premier en 5.2, cf. n. (5), le troisième viendra en 6.6. Voici les quatre collages en cause.

      (1) « Comme la rétractilité des serres des oiseaux rapaces ». À première vue, la généralité de la comparaison, de l'ordre d'une simple notation encyclopédique, est telle qu'on pourrait croire qu'on n'en trouvera jamais l'origine. Erreur. Et cela tient certainement au fait que le rapace en question porte le même nom que Ducasse, Isidori ! Il s'agit d'un rapace de l'espèce des aigles. — Sylvain-Christian David a précisément commenté ce rapprochement (Cahiers Lautréamont, nos 89-92 (2009), p. 95-97).

Sur notre Falco Isidori

      Au moment d'envoyer à l'impression les trois descriptions ci-dessus, nous avons eu communication par notre obligeant directeur, M. Guérin-Méneville, de la note qui suit, sur le Falco Isidori de M. de la Fresnaye (Rev. de Zool., 1845, p. 175). Nous tenons notre honorable et savant collègue pour trop haut placé dans notre estime, et trop élevé dans la science et la connaissance des oiseaux, pour ne pas nous empresser de déférer à son désir, en complétant la courte diagnose spécifique que nous en avons donnée et en rectifiant une erreur d'impression. Au lieu de rostro pedibusque, il faut lire : rostro unguibusque, etc., et ajouter : pedibus flavis [sauf erreur, ce latin de cuisine des zoologistes corrige : il ne faut pas lire son bec et ses pieds, mais son bec et ses griffes, et d'ajouter que ces pieds sont... jaunes.].

[...] ... cette belle espèce de Rapace... [...] Résumé de ses caratères [...].

[...] chaque doigt recouvert de trois squamelles onguéales servant au jeu et à la rétractilité des serres...

—— M. O. Des Murs, « Description de quelques espèces nouvelles d'oiseaux », Revue de zoologie : Revue et magasin de zoologie pure et appliquée, Paris, Société Cuvierrienne, vol. 8, 1845, p. 208-209.

      (2) « Comme l'incertitude des mouvements musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale postérieure ». Jean-Pierre Goldenstein a trouvé la source de ce collage avec ses essais de reconnaissance de chaînes de caractères sur Recherche de Livre de Google (« D'un piège à rats perpétuel », 2012) :

Dans certains cas de plaies en travers des parties molles de la région cervicale postérieure, on peut voir survenir chez les animaux des phénomènes très-singuliers, tels que titubation, flexion de la tête en avant et incertitude des mouvements musculaires...

—— Félix Guyon et Léon Labbé, assistants, pour Charles Denonvilliers, Auguste Nélaton et Alfred Velpeau, Recueil de rapports sur les progrès de la chirurgie, Ministère de l'Instruction publique, Paris, Imprimerie impériale, 1867, 768 p., p. 310.

      Comme on le voit à la pagination, il ne fait pas de doute que le gros recueil a été ouvert « au hasard », c'est-à-dire au milieu ! Pour en bien comprendre le comique, il faut savoir que les « parties molles de la région cervicale postérieure » désignent... la nuque de n'importe quel animal ! D'où la titubation, la flexion et le déhanchement. Bon d'accord, le déhanchement suffisait à la beauté de la chose.

      (3) « Comme ce piège à rats perpétuel, toujours retendu par l'animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs indéfiniment, et fonctionner même caché sous la paille ».

      Selon Anaïc Salaüm (« Une visite à l'exposition universelle de 1867 », Cahier Lautréamont, nos 43-44, 1997, p. 71-77, p. 73), reprise par J.-C. Steinmetz (Pléiade, II), la source du collage de Ducasse serait l'Illustration ou l'Exposition universelle de 1867 illustrée (p. 102). L'entrefilet, qui s'intitule « La Souricière », décrit un élément de l'exposition, soit un rat empaillé représentant ceux qui se prennent dans un piège perpétuel. C'est bien ce piège qu'évoque Ducasse, mais sa source ne se trouve pas là.

      Le décalque vient en fait de l'Almanach prophétique, Paris, Henri Plon, 1869, p. [484]. À remarquer la justesse de l'intuition de Pierre Capretz, qui écrivait : il s'agit « certainement [d'] un entrefilet de publicité » (p. 172). Avec son « entrefilet », A. Salaüm s'approchait de la source. Mais, mieux : il s'agit d'une publicité illustrée !

PIÉGE PERPÉTUEL
Marqué S. D.
5 Brevets français et étrangers
Seul récompensé à l'exposition universelle de 1867
Sixième année de succès croissant

[Illustration]

      Le vrai piége perpétuel est combiné de telle sorte que chaque animal en se prenant tend de nouveau le piége, qui fonctionne ainsi indéfiniment, même lorsqu'il est caché sous un meuble ou dans la paille.
      Le piége porte toujours la marque de fabrique qui est sur cette figure [soit S. D.].

—— Almanach prophétique, pittoresque et utile, pour 1869, 482 p. La publicité se trouve p. [484], avec de nombreuses autres, à la suite du corps du livre. Elle comprend encore un alinéa qui précise que F. Serrin en est l'inventeur, ayant gagné des procès en contrefaçon. Suivi de la désignation de trois endroits où l'on peut se procurer l'appareil.

      À remarquer que le piège « perpétuel » s'oppose au piège « simple », ce qui distingue deux types de cages-pièges, attrapant les rongeurs vivant. Je ne le signale pas à l'intention des défenseurs de l'environnement et des animaux, mais pour expliquer qu'il s'agit d'une désignation courante au XIXe siècle.

      (4) « Comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie ».

      Il s'agit du plus célèbre des « beau comme » des Chants de Maldoror, une réussite aussi surprenante qu'inexplicable, à première vue, s'agissant d'une rencontre pour le moins « fortuite ». En ce qui concerne l'explication de la comparaison, personne n'a trouvé mieux à ce jour que Pierre Capretz : « cette gratuité dans le choix des expressions est très nette dans la fameuse "rencontre fortuite, sur une table de dissection, d'une machine à coudre et d'un parapluie". Il semble que l'étrange association de ces divers objets résulte de leur présence sur une même feuille publicitaire de quelque journal » (p. 172). Comme le collage précédent vient d'une publicité illustrée d'une figure, il est donc fort possible que cet amalgame (la table de dissection + la machine à coudre + le parapluie) vienne bien d'une page publicitaire. Mais dans ce cas, il ne s'agit ni d'une notation encyclopédique, comme en (1), ni d'une réécriture, comme en (2), ni non plus d'un collage, comme en (3), mais d'une véritable création poétique surréaliste.
      On ne peut écarter toutefois les images publicitaires de la presse et des revues, car le syntagme « table de dissection » ne se trouve que 10 fois dans les 3 500 oeuvres de littérature française du TLF; mais « machine à coudre », 88 fois. Et on pense bien que l'amalgame ne se trouvera pas dans un ouvrage médical ! On s'explique donc la création de l'image de la manière suivante. L'auteur retient la machine à coudre et le parapluie, dont les publicités ne manquent pas dans la presse, et les imagine sur une table. Rien de plus simple pour une « rencontre fortuite » (que n'importe qui peut d'ailleurs imaginer dans une vitrine de la rue Vivienne !). Le coup de génie de Ducasse, tout simple, consiste à transformer la table en une table de dissection.

(6) Mervyn. Le nom du héros vient du roman d'Emma Robinson, Whitefriar, traduit par Édouard Scheffter en 1858. Ducasse y a « piqué » la fameuse embardée du pied glissant sur une grenouille ! à l'ouverture de la strophe 4.1. S'agissant d'une « citation » textuelle, il n'y a pas lieu d'en chercher ici d'autres origines, notamment en la personne de Sir Arthur Mervyn, un ami auquel Guy Mannering écrit, lui demandant de saluer bien bas son épouse et sa fille Julie..., la noble famille habitant Mervyn-Hall (Walter Scott, Guy Mannering, 1815).

      Et encore moins dans le Roman d'un jeune pauvre d'Octave Feuillet (1881-1890), romancier très prolifique dont Sylvain-Christian David nous assure qu'il est certain que Ducasse l'a non seulement eu « dans » les mains, mais qu'il l'a lu (Cahiers Lautréamont, nos 89-92 (2009), p. 80-95). La section que S.-C. David consacre à la question fait d'elle-même la preuve irréfutable que Ducasse n'a jamais connu ce roman. Mervyn est là le nom... du chien de l'héroïne ! La démonstration repose entièrement sur l'affirmation répétée que « tout le monde » a lu ce livre à l'époque. Et le critique d'ajouter que, d'ailleurs, le Mervyn de Ducasse, enfermé dans un sac, est présenté comme... un chien (épisode inspiré d'El Matadero d'Echevarría). Bref, S.-C. David a l'art d'improviser des analyses au fil de la plume, études parfois remarquablement pertinentes. Mais, forcément, il lui arrive de se tromper. Le prénom Mervyn se trouve 420 fois sur RLG; dans combien de roman le trouve-t-on ? Ducasse, lui, l'a lu dans Whitefriar.

(7) « Il recule sur lui-même [...] comme une machine infernale ». Traduction littérale (anglicisme) du Paradis perdu de John Milton par Chateaubriand : ... like a devilish engine back recoils / upon himself (4: 15-18), « comme une machine infernale, il [Satan] recule sur lui-même » (1836, 1990, p. 205).

      Le collage est présenté et étudié dans « Le Maldoror de Milton ».

      À remarquer qu'il s'agit du second membre d'une comparaison double, « comme... ou plutôt... ». Le premier élément, la seconde période du trajet d'un boomerang d'Australie, serait de l'ordre de la notation encyclopédique, si elle était le moindrement « savante ».

(8) Aussi facile pour le chat de s'enfuir que pour Mervyn de se retourner : le comique ne tient pas à la comparaison saugrenue, mais, évidemment, dans sa longueur. Comme les nombreuses comparaisons et série de comparaisons qui parsèment la strophe, elle a pour fonction de dire très clairement que le romancier (je parle du romancier populaire parodié ici) n'a strictement rien à dire ! Mervyn rentre chez lui, après une leçon d'escrime, et il est suivi par Maldoror. Le mystère plane sur le quartier (une originale réussite romanesque !), mais certainement pas sur les mauvaises intentions du héros du mal. Or, ce sont les « inutiles » comparaisons qui permettent de rédiger toute une strophe pour en dire si peu.

(9) Si Mervyn laisse derrière lui « le chemin de fer de Strasbourg », c'est-à-dire la gare de l'Est, il devrait avoir quitté la rue du faubourg Saint-Denis pour s'engager dans le très cossu boulevard Magenta, pour s'y arrêter avant de parvenir à la rue Lafayette. — Mais comme le boulevard Magenta n'est pas nommé, on pense souvent que Mervyn poursuit sa route sur la rue du faubourg Saint-Denis, où l'on situe l'immeuble au portail élevé (Caradec, 1970, en a même photographié deux, p. 10/11, cf. p. 173-174). Or, les deux voies ne sont pas perpendiculaires et Mervyn longerait la gare qu'il aurait sur sa droite et non derrière lui.

      Toutefois, on ne doit pas chipoter. On peut en effet comprendre que Mervyn ne laisse pas derrière lui la gare, mais sa façade (le personnage a l'impression toute naturelle de laisser derrière lui la gare); arrivé non loin de la rue Lafayette, il pourra avoir l'impression que le boulevard et la rue se croisent « perpendiculairement ». — Il s'agiraitt évidemment des impressions que Ducasse prêterait à son narrateur.

      J'apporte cette restriction parce que Gérard Touzeau situe le portail de la résidence de Mervyn, comme Jean-Jacques Lefrère (et bien d'autres commentateurs), rue du faubourg Saint-Denis. Mais avec G. Touzeau, nous ne sommes plus en topographie, mais en... biographie ! J.-J. Lefrère, toujours lui, a trouvé deux occurrences du nom de Louis Durcour, dédicataire des Poésies I, dans la presse française, dans le Gaulois et le Figaro (« Louis Durcour enfin identifié ? », Cahiers Lautréamont, Worldpress, 5 janvier 2013). Sur cette piste, Gérard Touzeau a poursuivi l'enquête pour découvrir qu'il s'agit du baron Louis-Joseph Robert-d'Hurcourt (1853-1920) qui correspond rigoureusement en 1868 aux caractéristiques de base de... Mervyn (« Louis d'Hurcourt, dédicataire des Poésies d'Isidore Ducasse », Worldpress, 5 avril 2016). Si la question biographique (évidemment passionnante) ne nous intéresse pas ici, il y a trois éléments factuels qui s'appliquent au texte de notre strophe. Les deux premiers confirment seulement l'« adéquation » de Louis d'Hurcour et de Mervyn : tous les deux ont exactement « seize ans et quatre mois » (p. 289: 26) en 1868 et tous les deux suivent des cours d'escrime (p. 290: 10), d'Hucourt deviendra un professionnel en la matière. Mais le plus important ici est le troisième élément qui inspire le portrait de Mervyn : il se trouve, en effet, que la maison familiale de notre escrimeur en herbe se trouvait au 222 de la rue du faubourg Saint-Denis (au-delà de la rue La Fayette, mais peu importe). Les trois faits concordants permettent certainement d'assurer une lecture correcte du texte : on peut conclure que la villa luxueuse des Mervyn ne se trouve pas boulevard Magenta, mais bien rue du faubourg Saint-Denis.

(10) Seconde « énigme » parodiant le roman feuilleton populaire — cf. 6.2, n. (3). Elle est rédigée à la suite de la toute dernière strophe, 6.10.


4. Faurissonneries

      Malheureusement, Robert Faurisson est débordé par les « extravagantes inepties » et les « bouffonneries (des) plus extravagantes » qu'il trouve dans les huit chapitres du roman au Chant VI. « Il serait fastidieux d'en relever plus de quelques exemples » (p. 150); ces bouffonneries « se multiplient à tel point qu'il ne peut même plus être question d'en prélever quelques-unes à titre d'exemples, comme nous le faisions jusqu'ici » (p. 153). Quel dommage ! Le roman sera donc traité en bloc en moins de huit pages (p. 150-157).

      Nous en sommes à la fin des analyses, une à une, des strophes des Chants. Et ce sera le sommet de l'amalgame de l'auteur (Ducasse), du narrateur (Lautréamont) et du héros (Maldoror). Cet amalgame représente simplement mais radicalement l'absence d'analyse dans l'essai de Robert Faurisson.

      En voici la meilleure illustration dans ces pages. « Maldoror reste fidèle à lui-même, mais un trait de son caractère s'accuse : la haute idée qu'il se fait de son talent d'écrivain » (p. 155). Maldoror est l'auteur de ce roman ? Il s'agit là, évidemment, d'une grossière sottise.

      Encore, la suite de cette phrase : « La complaisance qu'il nourrit à l'endroit de sa propre personne se trahit dans ses confidences sur le caractère du héros, qui lui semble doué d'une prodigieuse vitalité, et dans ses indiscrétions sur le génie du narrateur [sic ! cette affirmation est évidemment incompréhensible]. Or, ce héros, c'est lui, et ce narrateur, c'est encore lui » (p. 155). Bien sûr, ces affirmations péremptoires sont toutes fausses (complaisance, doué de vitalité et indiscrétions), mais elles redoublent la confusion des instances (auteur, narrateur et héros). Qui donc a pu prendre au sérieux un tel salmigondis ? — En tout cas, après mes faurissonneries, je pense bien que ce ne sera plus possible.

      À relire la phrase qui vient d'être citée en deux alinéas, on voit bien qu'elle n'a aucun rapport avec le texte de la strophe 6.3 édité ici, ni avec la suite du roman. Maldoror n'écrit rien; le narrateur s'amuse à jouer l'« auteur » d'un roman populaire, certes, mais il n'y a là, évidemment, aucune forfanterie de sa part et, il faut ajouter, bien au contraire.

      En revanche, la suffisance critique de Robert Faurisson ne fait, elle, aucun doute, proférant sans sourciller de telles insanités. Mais qui donc parlait d'« extravagantes inepties » et de « bouffonneries (des) plus extravagantes » ?

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Tables du début de la présente strophe