El bozo
TdM Règles d'établissement Strophe 3.5 Glossaires Index TGdM
Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 6, strophe 6 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 

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IV


      Je me suis aperçu que je n'avais qu'un oeil au milieu
du front ! Ô miroirs d'argent, incrustés dans les
panneaux des vestibules (1), combien de services ne
m'avez-vous pas rendus par votre pouvoir réflecteur !
Depuis le jour où un chat (2) angora me rongea, pendant
une heure, la bosse pariétale (a), comme un trépan qui
perfore le crâne, en s'élançant brusquement sur
mon dos, parce que j'avais fait bouillir ses petits
dans une cuve remplie d'alcool, je n'ai pas cessé de
lancer contre moi-même la flèche des tourments (b).
Aujourd'hui, sous l'impression des blessures que
mon corps a reçues dans diverses circonstances, soit
par la fatalité de ma naissance, soit par le fait de
ma propre faute; accablé par les conséquences de
ma chute morale (quelques-unes ont été accomplies;
qui prévoira les autres ?); spectateur impassible des
monstruosités acquises ou naturelles, qui décorent
les aponévroses (c) et l'intellect de celui qui parle, je
jette un long regard de satisfaction sur la dualité qui
me compose... et je me trouve beau ! (d). Beau comme (3) le
vice de conformation congénital des organes sexuels
de l'homme, consistant dans la brièveté relative du
canal de l'urètre et la division ou l'absence de sa
paroi inférieure, de telle sorte que ce canal s'ouvre
à une distance variable du gland et au-dessous du
pénis; ou encore, comme la caroncule charnue, de
forme conique, sillonnée par des rides transversales
assez profondes, qui s'élève sur la base du bec supérieur
du dindon; ou plutôt, comme la vérité qui suit :
« le système des gammes, des modes et de leur
enchaînement harmonique ne repose pas sur des lois
naturelles invariables, mais il est, au contraire, la
conséquence de principes esthétiques qui ont varié
avec le développement progressif de l'humanité, et
qui varieront encore »; et surtout, comme une corvette
cuirassée à tourelles ! Oui, je maintiens l'exactitude
de mon assertion (e). Je n'ai pas d'illusion présomptueuse,
je m'en vante, et je ne trouverais aucun
profit dans le mensonge; donc, ce que j'ai dit, vous
ne devez mettre aucune hésitation à le croire. Car,
pourquoi m'inspirerais-je à moi-même de l'horreur,
devant les témoignages élogieux qui partent de ma
conscience ? Je n'envie rien au Créateur; mais, qu'il
me laisse descendre le fleuve de ma destinée, à travers
une série croissante de crimes glorieux. Sinon,
élevant à la hauteur de son front un regard irrité (f) de
tout obstacle, je lui ferai comprendre qu'il n'est pas
le seul maître de l'univers; que plusieurs phénomènes,
qui relèvent directement d'une connaissance plus approfondie
de la nature des choses, déposent (g) en faveur
de l'opinion contraire, et opposent un formel démenti
à la viabilité*i de l'unité de la puissance (h). C'est que
nous sommes deux (i) à nous contempler les cils des
paupières, vois-tu... et tu sais que plus d'une fois a
retenti, dans ma bouche sans lèvres (j), le clairon de la
victoire. Adieu (4), guerrier illustre; ton courage dans
le malheur inspire de l'estime à ton ennemi le plus
acharné; mais, Maldoror te retrouvera bientôt pour
te disputer la proie qui s'appelle Mervyn. Ainsi (5), sera
réalisée la prophétie du coq, quand il entrevit l'avenir
au fond du candélabre. Plût au ciel que le crabe
tourteau rejoigne à temps la caravane des pèlerins,
et leur apprenne en quelques mots la narration du
chiffonnier de Clignancourt !


1. Variantes

Corrections justifiées

1) 307: 11  «... et qui varieront encore; » > »;... Il faut évidemment déplacer le point-virgule qui doit venir après la fermeture des guillemets.

2) 307: 24  ... plusieurs phénomènes, qui relèvent directement d'une connaissance plus approfondie de la nature des choses, déposent en faveur de l'opinion contraire... — La première virgule manque pour encadrer la relative. Je l'ajoute.

3) 308: 6 ... ton courage dans le malheur inspire de l'estime à ton ennemi le plus acharné; mais, Maldoror te retrouvera bientôt pour te disputer la proie qui s'appelle Mervyn. — Il faut ajouter la virgule, car la formule de ponctuation (; + conj. + ,) se trouve très régulièrement dans la strophe (dont la formulation : ... Créateur; mais, qu'il..., se trouve quelques lignes plus haut, p. 307: 19).


2. Commentaires linguistiques

      Comme on va le voir, la strophe accumule les énumérations, voire une énumération de comparaisons, mais elle accumule surtout les périphrases de style artiste, à tel point qu'elle en est difficile à suivre. Si l'on se croit d'abord reporté au style des strophes de l'épopée des cinq premiers chants, on voit vite que tel n'est pas le cas. En fait, le déroulement de l'autoportrait de Maldoror se comprend fort mal. La cause en est que la strophe nous présente une suite « logique » qui non seulement ne l'est pas, mais n'organise pas non plus la structure habituelle de l'histoire rêvée ou aléatoire. Il s'agit plutôt d'une curieuse dérive discursive.

(a) La bosse pariétale, en style artiste comique, désigne la tête ou le crâne, mais le plus drôle, évidemment, c'est de voir ce dernier mot entrer... dans la comparaison qui porte sur la perforation de la bosse en question !

(b) Se lancer la flèche des tourments : on comprend sans peine, je n'ai pas cessé de me tourmenter. Mais la flèche, dans cette figure de style artiste, s'explique mal (surtout que le vocable est au singulier). Faut-il comprendre que les tourments sont aigus ? (puissant et douloureux). Qu'ils visent très concrètement le corps ? (comme on le comprendrait au premier élément de l'énumération de la phrase suivante). Ou encore, simplement, que Maldoror est, lui, personnellement, la cible de ces tourments ? — Il est tellement rare qu'une figure de style artiste des Chants ne se laisse pas expliquer qu'on pourrait retenir cet exemple dans la courte liste des cas où le lecteur se trouve fautif de rester ainsi dans l'expectative, attendant de trouver une explication qui ne vient pas.

(c) Aponévrose. Insertion amusante d'un vocable spécialisé de l'atanomie, dont la définition se trouve dans n'importe quel dictionnaire courant. Avec l'intellect, Ducasse désigne ainsi le corps et l'esprit.

(d) Les quatre propositions énumérées dans la phrase sont absolues. Cela s'analyse en une suite, je suis w, x, y, z. Apparemment lancées par la phrase précédente (les tourments), l'énumération dérive vers ce composé, corps et âme du narrateur, qui se trouve ainsi « beau ». Ce sera la première fois que l'embrayeur « beau comme », n. (3), porte précisément sur l'expression de la beauté (et non d'un objet ainsi caractérisé), preuve que le mécanisme rhétorique est maintenant intégré au contenu.

      Mais bizarrement, cette intégration, c'est-à-dire cette utilisation explicite et mécanique de la figure, lui enlève tout impact poétique; en tout cas, l'énumération des quatre comparaisons occupe le quart de la strophe. D'autant plus que la phrase produit pour la deuxième fois de suite une énumération de propositions, trois propositions subordonnées avec leur double principale. Cela fait beaucoup de longueurs dans une très courte strophe sans contenu narratif, où rien ne se passe, « allongeant » un portrait déjà bien connu.

      On rencontre certes une remarquable réussite avec l'entrée en scène impromptu du Créateur (et deux propositions magistralement discordantes : « Je n'envie rien au Créateur; mais, qu'il me laisse descendre le fleuve de ma destinée, à travers une série croissante de crimes glorieux »). Mais ces longueurs, ces énumérations et ces répétitions d'éléments déjà connus, cela annonce le piétinement des Poésies.

(e) Cette assertion, c'est « je suis beau », et les phrases qui suivent le confirment. Du moins jusqu'à l'évocation du Créateur, qui n'a évidemment rien à voir avec la beauté.

(f) Un regard irrité de tout obstacle. Le narrateur n'a pas oublié que son oeil se trouve sur son front. Pour comprendre le participe, il faut penser que ce regard n'accepte pas (est irrité) d'avoir quoi que ce soit devant lui. Sauf que l'on passe d'un front à un autre, « son » front. Faut-il donc comprendre que Maldoror et le Créateur se regardent déjà les yeux dans les yeux ? — Bref, une nouvelle expression qui se comprend mal.

(g) Déposer, au sens de témoigner, est d'un emploi très spécialisé, même en terme juridique. Et il ne s'agit pas d'un hispanisme, les traducteurs rivalisant ici de simplicité (au point que leurs lecteurs puissent être surpris de la formulation : parler, déclarer, attester). Angel Pariente est le seul a donner le mot qu'on attendrait en français et probablement le seul qui convient en castillan, testificar.

(h) Curieusement, les formulations de style artiste s'entrecroisent. Après la « dualité » (corps et esprit) dont Maldoror se disait composé (et s'en trouvait beau), voici maintenant qu'il dénonce la prétendue « unité » de la puissance divine, que le Créateur partage manifestement avec lui.

(i) Dès la propositions suivante (« vois-tu... »), on comprend que Maldoror s'adresse maintenant au Créateur. Ce changement abrupt d'interlocuteur aura donc été jusqu'à la fin une caractéristique des Chants. À remarquer que cela correspond à l'identification tout aussi abrupte (mais moins surprenante) du narrateur, Maldoror (p. 308: 6).

(j) Ma bouche sans lèvres. L'expression décrit très précisément la forme de la bouche qui entonne le clairon, la trompette ou les divers instruments à vent. Autrement, ce serait encore une formulation qui n'a aucune justification.


3. Notes

      Pour Maurice Blanchot, cette strophe est « inspirée d'Edgar Poe » (Blanchot, p. 170 et n. 2). Voici comment Blanchot caractérise la rédaction de la strophe : Isidore Ducasse s'ennuie à rédiger son roman. « Alors, il revient aux "procédés synthétiques", il entend la lointaine rumeur des anciennes obsessions, — de la laideur, du miroir, de l'oeil, dans la strophe inspirée d'Edgar Poe ».

      Admettons que c'est un peu laconique comme affirmation. Laideur + miroir + oeil sont des thèmes qui se retrouvent partout dans l'oeuvre de Poe, mais ne peuvent renvoyer à aucun texte précis. En fait, Maurice Blanchot désigne très implicitement « Le chat noir », une des Nouvelles Histoires extraordinaires (trad. Charles Baudelaire, 1857) des plus célèbres. Certes, Maurice Blanchot peut compter que ses lecteurs trouveront eux-mêmes de nombreux « recoupements thématiques » entre la nouvelle de Poe et la strophe 6.6 de Ducasse. Celle-ci désigne un « chat », un « chat angora », très agressif, qui s'en est pris à Lautréamont. Dans la nouvelle de Poe, c'est l'inverse, car c'est le narrateur qui s'en prend à son chat, à ses deux chats (car le premier sera remplacé par un sosie), arrachant un oeil au premier, le second étant borgne. Avec encore l'inversion, c'est Maldoror qui est borgne ou plutôt, cyclope, n'ayant qu'un oeil au milieu du front. Le narrateur de la nouvelle de Poe est ivrogne et alcoolique; Maldoror a fait bouillir les petits du chat dans une « cuve remplie d'alcool ». Ces traits correspondant très approximativement à la nouvelle de Poe sont-ils suffisant pour la déclarer comme une source d'inspiration ? Bien sûr que non.

      On ne rencontre aucune influence des écrits d'Edgar Poe dans les Chants et il ne sera fait allusion qu'à son célèbre corbeau dans les Poésies (PI, p. 10: 42).

(1) Les miroirs des vestibules. Le lecteur peut se croire encore dans l'« hôtel moderne » des parents de Mervyn. Mais il apparaîtra vite qu'il s'agit d'un anachronisme. Le narrateur n'est pas Mervyn, mais bien Maldoror. À remarquer qu'il n'y a aucune raison de mettre cette strophe en corrélation avec la strophe 4.5. Maldoror se voit bel et bien tel qu'il est reflété par les miroirs ! (et il vient apparemment de se voir tel qu'il est depuis longtemps !).

(2) Le chat « angora ». Maurice Blanchot y a vu le chat « noir » d'Edgar Poe (n. préliminaire ci-dessus). Conclusion : cela fait partie de la culture de Blanchot, non de celle de Ducasse.

(3) Dernier des trois collages quadruples, avec l'embayeur « beau comme ». Cf. strophe 5.2, n. (5), et 6.3, n. (5).

      (1) « Le vice de conformation congénital des organes sexuels de l'homme, consistant dans la brièveté relative du canal de l'urètre et la division ou l'absence de sa paroi inférieure, de telle sorte que ce canal s'ouvre à une distance variable du gland et au-dessous du pénis ». Jean-Jacques Lefrère a trouvé l'origine première de cette citation dans l'ouvrage d'Étienne-Frédéric Bouisson, Tribut à la chirurgie (Montpellier, Baillière, 1861, t. 2) reproduisant un extrait du mémoire « De l'hypospadias et de son traitement chirurgical ». J. J. Lefrère reproduit le début du mémoire dans son Lautréamont (documents iconographiques), Paris, Flammarion, 2008, p. 147. Et Sylvain-Christian David de montrer sans peine que le collage de Ducasse vient en fait d'un ouvrage populaire qui reprend cette sources originale, le Recueil de rapports sur les progrès des sciences et des lettres en France : rapport sur les progrès de la chirurgie, Paris, 1867, 768 p., p. 423. Il s'agit de l'ouvrage déjà trouvé par J.-P. Goldenstein comme origine de la deuxième comparaison en cascade de la strophe 6.3.

      (2) « La caroncule charnue, de forme conique, sillonnée par des rides transversales assez profondes, qui s'élève sur la base du bec supérieur du dindon ». L'origine du collage est connue depuis l'article célèbre de Maurice Viroux, p. 639.

      Sur la base du bec supérieur s'élève une caroncule charnue, de forme conique, et sillonnée par des rides transversales assez profondes.

—— Jean-Charles Chenu, Encyclopédie d'histoire naturelle, tome 6, « Les oiseaux », 1854, p. 100.

      (3) « "le système des gammes, des modes et de leur enchaînement harmonique ne repose pas sur des lois naturelles invariables, mais il est, au contraire, la conséquence de principes esthétiques qui ont varié avec le développement progressif de l'humanité, et qui varieront encore" ». Le collage de la citation littérale vient de la Théorie physiologique de la musique fondée sur l'étude des sensations auditives d'Herman von Helmholz (trad. G. Guéroult, 1868). L'origine de la citation a d'abord été trouvée par Henri Béhar (« Beau comme une théorie physiologique », Cahiers Lautréamont, nos 15-16 (1990), p. 51-56). Michel Pierssens (Cahiers, nos 41-42, 1997, p. 95-97) signale toutefois que le fragment se trouve dans un extrait paru dans la Revue des cours littéraires de la France et de l'étranger, no 29 du 20 juin 1868.

      (4) « Une corvette cuirassée à tourelles ». Cette quatrième comparaison n'est pas un collage textuel, mais vient de l'actualité journalistique, ce qui est rare, voire exceptionnel dans les Chants. La « brève » peut provenir de l'exposition universelle de 1867, où de nombreux cuirassés, de plusieurs pays, ont été présentés. Mais elle devrait plutôt être liée à l'Alma, spectaculaire construction de l'arsenal de Lorient pour la marine française, et lancée en 1867. En fait, l'origine de la note d'Isidore Ducasse n'importe pas vraiment, car les corvettes cuirassées sont alors des navires de guerre des plus rapides (à bi-propulsion, voiles et hélices), spectaculaires, mais surtout... très beaux !

(4) Avec cet adieu (qui comprend toutefois une bonne part d'« hispanisme », comme on le voit au glossaire), il apparaît que l'auteur ferme son « épopée », celle des cinq premiers Chants de Maldoror. La proposition suivante, « mais Maldoror te retrouvera », annonce au contraire la suite ou la poursuite du roman, qui est relancé à la strophe suivante.

(5) « Ainsi... ». Composées de fragments des quatre strophes suivantes, cette « annonce » amplifie encore les ajouts qu'on trouvait jusqu'ici en fin de strophe. Par contraste, elle illustre combien la présente strophe 6.6 n'a que peu de substance narrative. Avec le nom du narrateur qui apparaît finalement ici, on voit qu'il s'agit d'un ultime portrait, d'un auto-portrait du héros du mal.


4. Faurissonneries

      « Chapitre IV : Maldoror prévient Dieu qu'il lui disputera la proie qui s'appelle Mervyn » (p. 151). Voilà qui est totalement faux : cette assertion résume d'autant moins la strophe 6.6 qu'elle lance en fait une énumération de traits dont on trouvera la signification dans les quatre strophes suivantes. Une description correcte du contenu de la strophe la présentera comme un auto-portrait de Maldoror.

      Robert Faurisson recopie les quatre comparaisons de l'embrayeur « beau comme » (c'est-à-dire le quart de la strophe 6.6) qu'il présente ironiquement comme le plus beau des « beau comme »...

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe