Les interventions du redoutable polémiste (nous le sommes tous) restent généralement sans réplique, malheureusement, ses victimes n'éprouvant pas le besoin qu'on mesure davantage la justesse de la critique et c'est bien dommage, cela nous permettrait de rire encore un peu, car si le polémiste est intervenu, c'est évidemment parce que ce n'était pas drôle du tout. La formule : polémique = réplique (pamphlétaire (sans réplique)).
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Polémiques II

Guy Laflèche,
Université de Montréal

Encore une « Lettre au Devoir » refusée par le journal.
Protestations du 22 janvier 2007.

Le prosélytisme de Louis Cornellier,
chroniqueur catholique au Devoir

      Il me semble que la dernière chronique de Louis Cornellier dépasse les bornes (20-21 janvier 2007). Elle s'intitule « Hitler et le christianisme » et se présente comme un compte rendu de la thèse de doctorat de Kathleen Harvill-Burton sur quatre théologiens contestataires en leur temps du régime nazi. La théologienne qui fait de l'histoire se demande pourquoi donc ces quatre héros sont si négligés. La réponse est assez simple : ce sont de valeureux marginaux dans une Église qui fut objectivement nazie, avec le Saint-Esprit. C'est ce que dénonçait Michel Onfray, en dix pages de son Traité d'athéologie (Paris, Grasset, 2005, p. 217-228). — Bien entendu, Michel Onfray n'a rien à voir avec la thèse de la théologienne et ne s'y trouve certainement pas cité.

      Mais Louis Cornellier profite de l'occasion pour insulter Michel Onfray et dénigrer son Traité d'athéologie. Le philosophe engagé que j'admire est traité de « philosophe tonitruant », de « philosophe qui tire plus vite que son ombre » qui affirmerait « âneries» sur « âneries », philosophe peu « perspicace » (en regard du bon André Frossard !) et qui aurait été « confondu », le pauvre, par Hitler et Rosenberg. Mettons que toutes ces insultes font beaucoup, beaucoup trop.

      Louis Cornellier fait dans le détournement de pensée. Selon lui, Michel Onfray aurait affirmé, « entre autres âneries, qu'Hitler était attaché au christianisme et à l'église catholique, qu'il était chrétien et n'a jamais abjuré sa foi et qu'il aimait le Jésus colérique chassant les marchands du temple ». Ce n'est pas vrai. Michel Onfray montre simplement que telle est la pensée chrétienne qui se dégage de Mein Kampf, mot à mot, sur la base d'une vingtaine de citations et de références. Et c'est cette idéologie on ne peut plus catholique qui oriente ensuite sa pensée et son action. La preuve en est (comme on le lit par un heureux hasard dans le compte rendu par Robert Comeau du Mythe Hitler de Ian Kershaw, dans la même page du Devoir, ces 20-21 janvier 2007), qu'Hitler abandonne vite les thèses paganistes et nordiques d'Alfred Rosenberg dès qu'il comprend qu'elles ne sont pas trop catholiques !

      Il faut donc dénoncer Louis Cornellier pour se prêter à un règlement de compte à l'endroit de Michel Onfray à l'occasion du compte rendu d'un autre ouvrage où il n'a absolument rien à voir, s'agissant d'une thèse de doctorat de théologie. C'est un procédé inacceptable que de s'en prendre à un auteur ou à un livre sous prétexte de parler d'un autre, car évidemment le chroniqueur n'a pas insulté l'auteur dans son compte rendu du Traité d'athéologie où il tergiversait bellement, si mon souvenir est bon. Ainsi en est-il de la citation suivante produite hors contexte : « Un lieu commun, qui ne résiste pas à une analyse minimale, encore moins à la lecture des textes, fait d'Adolf Hitler un athée païen fasciné par les cultes nordiques, amateur d'un Wagner de casques à cornes, de Walhalla et de Walkyries aux poitrines opulentes, un antéchrist, l'antinomie très exacte du christianisme ». Cette phrase du Traité d'athéologie (p. 224), est une très juste transition entre deux exposés très simples. L'antisémitisme commun d'Hitler et de l'Église de Pie XII, des nazis et des catholiques, d'une part, et l'appui et la caution du Vatican aux politiques d'extermination des Juifs lors des mises en place et des réalisations progressives de la solution finale par le national-socialisme, d'autre part.

      Que Louis Cornellier ose nous parler du Concordat de 1933 comme une façon pour l'Église catholique de ne pas se mêler de politique... pour survivre ! je pense vraiment que cela fait dans l'humour blanc, tellement c'est odieux, devant le décompte de ceux qui n'ont pas survécu.

      Depuis toutes ces années où Louis Cornellier sévit au Devoir, je pense qu'il est juste de s'interroger. Après quelques années de neutralité, le chroniqueur s'est révélé pour ce qu'il est, un très simple et rare missionnaire du catholicisme. C'est son droit le plus strict, d'autant qu'il affiche clairement ses convictions religieuses. Mais on peut se plaindre de son prosélytisme. Surtout que les chances ne sont pas égales : quel est donc le chroniqueur du Devoir qui s'affiche comme moi athée ? Je n'en vois aucun. Peut-être parce que nous ne sommes pas, nous, prosélytes.

      En revanche, et c'est l'objet de mon intervention, Louis Cornellier n'a pas le droit d'utiliser sa chronique pour insulter sans raison et hors propos un homme comme Michel Onfray pour la simple raison qu'il ne partage pas ses idées. Il doit savoir que le temps des curés est révolu et que sa chronique n'est pas une chaire d'où il peut anathématiser.

Guy Laflèche, Laval


Appendice

      Dès le lendemain de la parution de la chronique incriminée, j'ai adressé une première version de ce texte d'opinion au journal le Devoir, qui ne l'a pas publié. La direction n'est pas entrée en contact avec moi à ce sujet, laissant son chroniqueur manier l'insulte en toute impunité. La première version de mon texte se terminait en effet ainsi (dernière phrase devenue obsolète par la non-publication même) : « Louis Cornellier doit savoir qu'il ne peut anathématiser... impunément. En l'occurrence, je ne demande pas d'explications, mais de très simples excuses ». En fait, oui, il peut insulter impunément Michel Onfray. Le catholique prosélyte du Devoir n'a donc ni d'explications à donner, ni d'excuses à présenter et, comme au bon vieux temps, il peut être assuré d'une parfaite impunité : le Devoir est là pour le couvrir. D'où le refus de ma réaction critique qui paraît ici pour la première fois, en octobre 2007.

Date: Mon, 22 Jan 2007 17:38:09 -0500
Subject: Commentaire et analyse d'un lecteur pour la page IDEES
To: redaction@ledevoir.com

      Madame, monsieur,

      Voici ci-dessous, un texte critique que j'aimerais voir paraître dans votre page «Idée».

      Merci, j'espère, d'avance,

Guy Laflèche, Laval


Document

      Voici maintenant, puisque l'espace ici n'est pas compté, le texte complet de Louis Cornellier. On y verra la gratuité de ses insultes, surtout si l'on se reporte au texte ci-dessus qui montre que les idées attribuées à Michel Onfray par le chroniqueur sont incorrectement présentées et citées hors contexte. Tel n'est pas mon cas. Voici le contexte des insultes de Cornellier à l'endroit d'Onfray.

Hitler et le christianisme

par Louis Cornellier

Le Devoir, 20-21 janvier 2007, p. F6.

      Dans son Traité d'athéologie (Grasset, 2005), le philosophe Michel Onfray affirme, entre autres âneries qu'Hitler était attaché au christianisme et à l'Église catholique, qu'il était chrétien et n'a jamais abjuré sa foi et qu'il aimait le Jésus colérique chassant les marchands du temple [Ce n'est pas vrai : jamais Michel Onfray n'a fait de telles affirmations]. Onfray conclut donc aux « compatibilités christianisme-nazisme » et écrit « Un lieu commun, qui ne résiste pas à une analyse minimale, encore moins à la lecture des textes, fait d'Adolf Hitler un athée païen fasciné par les cultes nordiques, amateur d'un Wagner de casques à cornes, de Walhalla et de Walkyries aux poitrines opulentes, un antéchrist, l'antinomie très exacte du christianisme » [La citation est faite hors contexte, de sorte qu'on ne saurait en comprendre la portée, le sens et l'extrême justesse : je l'ai expliqué plus haut].

      « La lecture des textes » dont parle Onfray, la théologienne Kathleen Harvill-Burton l'a faite. Ses conclusions, colligées dans le Nazisme comme religion : quatre théologiens déchiffrent le code religieux nazi (1932-1945), sont pourtant à l'exact opposé de celles du philosophe tonitruant. Issu d'une recherche doctorale réalisée à l'Université Lavai sous la supervision de Jean Richard, cet essai, qui se situe « aux frontières de l'histoire religieuse et de la théologie », démontre brillamment que le nazisme n'était pas qu'un régime politique, mais « une vision du monde fondée sur une mystique » visant à détruire la foi chrétienne pour la remplacer « par l'idéologie nazie et la foi germanique ».

      Hitler et Alfred Rosenberg, l'idéologue du nazisme, étaient particulièrement retors. Leur machine de guerre idéologique et spirituelle a, semble-t-il, confondu Onfray, le philosophe qui tire plus vite que son ombre. Le vingt-quatrième point du programme national-socialiste, présenté par Hitler en 1920, met en avant, en effet, « le christianisme positif ». Aussi, si l'on s'en tient à cet élément, en négligeant « la lecture des textes », on peut en conclure que nazisme et christianisme font bon ménage. C'est une erreur grave, qui fut mortifère.

      Dans Le Mythe du XXe siècle, livre publié en 1930 pour préciser les fondements de l'idéologie nazie et fortement appuyé par Hitler, Rosenberg développe l'idée du « christianisme positif ». Attaquant « viscéralement l'Église catholique », le contenu de cet ouvrage affirme d'abord que « Dieu a choisi le peuple germanique pour incarner sa providence au XXe siècle » et rejette violemment « l'idée d'un peuple Juif élu » et « la doctrine de l'universalité du salut par le Christ » défendue par l'Église de Rome.

      II faut en finir, selon Rosenberg, avec le christianisme négatif d'un Paul de Tarse, qui entraîne « la destruction des valeurs raciales », puisque « le concept de race nordique élue pour son sang noble et organiquement supérieur meurt sous la notion de salut universel avancée par Paul et reprise par l'Église romaine ». Pour l'idéologue nazi, les concepts d'enfer et de vie après la mort détruisent « le libre esprit nordique ». Au sujet du péché originel, il écrit : « En revanche, la certitude d'être un pécheur est une attitude de bâtard [...] ».

      Dans le christianisme positif, Jésus n'est plus Juif, mais a plutôt du sang nordique, et les doctrines de la Trinité et du Saint-Esprit sont condamnées pour abstraction, parce qu'elles « n'ont aucun rapport avec une existence organique ». Hitler, dans ses entretiens avec Rauschning, ne dira pas autre chose : « Avec ces Confessions, que ce soit celle-ci ou celle-là, c'est la même chose. Elles n'ont aucun avenir. Certainement pas pour les Allemands. [...] Qu'importe que ce soit l'Ancien ou le Nouveau Testament [...] c'est la même imposture juive. [...] On est soit chrétien, soit Allemand [...] Nous ne voulons pas d'hommes qui ne cessent de jeter un regard oblique vers l'au-delà ».

      André Frossard, plus perspicace gu'Onfray, soulignait, dans le Crime contre l'humanité (Robert Laffont, 1987), la totale incompatibilité entre le nazisme et le monothéisme : « Il lui fallait abolir chez tout être humain, à commencer naturellement par le Juif, cette "image de Dieu" qui ridiculisait sa propre imagerie de foire au muscle et sa philosophie de tête de mort. [...] À travers le Juif, premier annonciateur de la Révélation, c'est l'idée même de Dieu que le nazisme cherchait à bannir de la terre ».

Des résistants

      Les catholiques et les protestants, pourtant, ont tardé à le comprendre et à réagir, autant dans l'Allemagne hitlérienne que dans la France pétainiste. En Allemagne, il y eut le concordat de 1933 par lequel l'Église catholique s'engageait, pour survivre croyait-elle, à ne pas se mêler de politique. Du côté protestant, certains cherchèrent aussi à temporiser, alors que d'autres, les chrétiens allemands, flirtèrent ouvertement avec le christianisme positif. En France, sous Pétain, la hiérarchie catholique prône le respect du pouvoir établi et les dirigeants protestants se tiennent plutôt tranquilles.

      Mais il y eut, dans ces deux pays, des résistants, des croyants dont la voix prophétique a combattu le néopaganisme nazi, d'abord sur le plan spirituel, mais aussi sur le plan politique puisque, dans ce cas, l'un n'allait pas sans l'autre. Pourquoi les qualifier de « prophètes » ? Kathleen Harvill-Burton répond : « Ces théologiens ont combattu le nazisme sur le plan spirituel et n'ont jamais transigé avec leurs convictions, même devant la menace d'exclusion de la part de leur propre Église. La position néopaïenne et antichrétienne du national-socialisme a provoqué leur action dès le début et jusqu'à la fin de la guerre ».

      Ces héros de la résistance spirituelle au nazisme, ce furent, en Allemagne, Paul Tillich et Karl Barth. Le premier, selon l'historien Bernard Reymond, s'est battu pour rappeler « que le prophétisme de la croix ne saurait s'incliner devant l'idolâtrie politique et raciale dont la croix gammée était le symbole ». Le second, dans une perspective christocentrique selon laquelle il ne peut « y avoir d'autre manifestation de Dieu dans l'histoire que celle qui est en Jésus-Christ », a décrété que « l'antisémitisme est un péché contre le Saint-Esprit ». En France, ce furent les jésuites Pierre Chaillet, fondateur du journal clandestin Témoignage chrétien, et son collègue Gaston Fessard. Leur combat, déplore Harvill-Burton, reste méconnu. Aussi, elle a voulu leur rendre hommage en analysant avec brio et sensibilité leur oeuvre prophétique.

      On ne saurait nier que, en ces temps troubles, l'Église-institution a souvent manqué, par naïveté, lâcheté ou opportunisme, à son devoir. L'honneur du christianisme, alors, fut porté par des résistants qui savaient, en leur conscience, que leur seule boussole était le Dieu fait homme de la croix et qu'il exigeait de combattre le démon nazi.

Référence

      Kathleen Harvill-Burton, le Nazisme comme religion : quatre théologiens déchiffrent le code religieux nazi (1932-1945), Presses de l'Université Laval, 2006, 230 p.


TdMTGdM