Les interventions du redoutable polémiste (nous le sommes tous) restent généralement sans réplique, malheureusement, ses victimes n'éprouvant pas le besoin qu'on mesure davantage la justesse de la critique et c'est bien dommage, cela nous permettrait de rire encore un peu, car si le polémiste est intervenu, c'est évidemment parce que ce n'était pas drôle du tout. La formule : polémique = réplique (pamphlétaire (sans réplique)).
L'éléphant de porcelaine L'arpenteuse du racisme La brouillonnologue de la CGMM Notre critique et sa poésie
Les fulminations de Dominique Deslandres, de René Latourelle et de Robert Toupin contre le « Mythe contemporain Laflèche »

Polémiques II

Guy Laflèche,
Université de Montréal

Ces lettres de Nouvelle-France,
absentes de toute correspondance (*)

        Nous voudrions, très simplement, battre les cartes et même les brouiller un peu, pour donner suite au livre le plus important paru ces dernières années sur les écrits de la Nouvelle-France, l'Aventure américaine au XVIIIe siècle : du voyage à l'écriture. Pierre Berthiaume y a mis tellement d'ordre qu'on n'ose plus jouer à ce jeux-là, dès qu'on ouvre son livre. Tout y est à sa place, de l'as de pique au roi de carreau, c'est-à-dire des journaux de navigation aux histoires générales et aux synthèses ou traités découlant des rapports d'expéditions scientifiques. De la Relation du voyage de Gonneville (1502-1505) à la Relation historique d'Alexander von Humboldt (1800-1803), tout aurait été écrit en français dans l'ordre, chaque genre, chaque auteur et chaque oeuvre à sa place, selon sa couleur et son nombre. Et ce n'est pas du tout un mythe (ce serait la « Genèse de la littérature de Nouvelle-France »), car Berthiaume n'a aucune prédisposition à l'affabulation et la remarquable érudition dont fait preuve sa thèse ne peut laisser aucun doute à ce sujet. Au contraire, journal de navigation, rapport ou récit d'exploration, relation de voyage, relation missionnaire, mémoire scientifique et synthèse historique, toute la littérature de Nouvelle-France paraît se développer de la découverte française de l'Amérique à la littérature coloniale ou des colonies françaises, jusqu'aux écrits du Canada, du Canada français et du Québec, c'est-à-dire l'écriture française américaine qui devait s'ouvrir forcément avec le voyage en Amérique, d'où l'Aventure américaine. C'est trop beau pour être vrai, même si la somme de Pierre Berthiaume réussit le pari d'ordonner à nouveau les écrits de la Nouvelle-France non plus sous la forme de l'histoire littéraire (Séraphin Marion) ni même de l'histoire des mentalités (Gilbert Chinard), mais par l'étude de la substance même de ces formes, les genres littéraires.

    Au centre, au coeur de l'Aventure américaine, on trouve la lettre, à sa place, partout. De l'« épître » en tête de la relation à son « cadre épistolaire », voilà bien le « genre » qui hante l'ouvrage, même s'il ne se trouve désigné qu'une seule fois et à contre-sens dans le cas des « Lettres missionnaires » qui n'ont pas d'autres justifications que la relation de voyage au service de l'apostolat (sans compter que les « Lettres édifiantes et curieuses » ne sont pas exclusivement américaines comme c'était le cas des « Relations des jésuites de la Nouvelle-France » d'où elles tirent leur origine, comme l'explique bien l'article « Relation » du dictionnaire jésuite de Trévoux reproduit à l'appendice 14 de l'ouvrage). Autrement, on remarquera que Pierre Berthiaume, qui parle partout de la lettre, ne lui consacre aucun chapitre. Et pour cause : la lettre n'est pas un genre. Ou plutôt non, elle est de tous les genres, elle est de tous les écrits qui prennent forme, puisqu'elle est la première de toutes les occasions qui pourront ensuite être données d'écrire pour autrui.

L'identitaire de la critique culturelle

    Mais avant de battre les cartes pour en tirer six études sur l'absente de toute correspondance, la lettre à la lettre, avant même qu'on l'échange, nous nous permettrons de brouiller les cartes en détournant de son sens un mot devenu à la mode, celui d'identitaire. En français, le mot a pris au cours des dernières décennies la signification d'une périphrase et de ses variations, c'est-à-dire les degrés d'adhésion aux identités nationales (ou au contraire leur rejet), pensées ethniques ou civiques, raciales ou politiques, sous l'impact de la critique culturelle (cultural studies). C'est toute l'histoire du béret basque ou du béret français en ce qu'il n'a rien à voir, j'en suis convaincu, avec le béret béarnais qui pourrait à lui seul illustrer l'objectif initial de cet ouvrage. Comme l'écrit Joseph Bahurlet à son frère qui s'apprête à venir le rejoindre en Argentine : « le berret tu en feras cadeau à Antoine » ! En revanche, il lui donnera une bonne paire de bottes de gaucho. C'est peut-être par hasard que dans cet exemple on passe de la tête aux pieds, mais dans tous les cas, c'est déjà le dramatique aveu que fait J. Peyret à son père, s'avouant à lui-même enfin qu'il ne reviendra pas au pays, qu'il ne pourrait plus revenir, sauf en voyage (!) pour revoir les siens. Voilà donc des émigrés béarnais du XIXe siècle, immigrants des Amériques, qui deviennent Américains. Le point de départ de ce recueil de travaux sur l'« aventure américaine » était donc d'étudier la mutation identitaire dans les lettres d'Amérique. Mais en fait, l'hypothèse de travail ne donne pas plus que les résultats escomptés, ce qui est déjà appréciable. Prenons l'exemple des Iroquois : dans la correspondance de Marie Guyart Martin de l'Incarnation, ils symbolent l'adversité, celle qu'on ne peut connaître et vivre qu'en Nouvelle-France; dans les lettres d'Élisabeth Bégon, c'est elle l'« Iroquoise », dès qu'elle met le pied en France; et au XIXe siècle, dans la correspondance de Crémazie avec Casgrain, l'exilé en France dira que le drame des Canadiens est de partager la langue des Français au lieu d'écrire en iroquois pour qu'il soit clair pour eux comme pour nous que la littérature française et la nôtre sont (devenues) étrangères. Cette crise d'identité, l'« identitaire », on le savait déjà, s'exprime clairement dans l'oeuvre d'Élisabeth Bégon, mais on en chercherait en vain d'autres expressions originales ou simplement significatives dans le corpus rassemblé et étudié dans ce livre, sauf bien sûr dans les romans et les essais de Marie-Célie Agnant, de Marco Micone et de Régine Robin.

    Qu'à cela ne tienne ! On utilisera souvent le mot identitaire dans des sens que s'est mérité la critique culturelle pour avoir abusé d'un néologisme inutile en français, puisque la question de l'identification (« rendre ou déclarer identique ») consiste à étudier pour un individu ou un groupe donné le temps et l'énergie, la résistance et l'inconscience aussi, qu'il faut mettre à s'identifier à la culture de l'autre, une culture autre, au point de changer d'identité. Cela dit, précisément, la critique culturelle devait prévoir, c'est la moindre des choses, qu'il en est des cultures comme des langues : tout individu a une « culture maternelle » et n'en aura jamais d'autre s'il n'y échappe pas, comme c'est le cas d'Adolphe-Basile Routhier, incapable du moindre recul culturel devant la culture qu'il n'a pas, avec la culture canadienne-française, celle qui sera la nôtre, la culture québécoise. La phrase qu'on vient de lire est ambiguë à dessein : on naît avec sa culture, sa culture nationale notamment, avant d'en avoir, comme on dit, c'est-à-dire d'apprendre à en connaître d'autres, tandis qu'on ne saurait en apprécier aucune si l'on n'a pas d'abord approfondi la sienne, sa culture nationale notamment, il faut le répéter, car là est l'ambiguïté. Bref, la culture nationale a une histoire, tout comme la culture individuelle, de sorte que la « question identitaire » est tout autant celle de devenir soi que de devenir autre. Ainsi se pose la question de sa propre identité (que nos écrivains migrants projettent dans les dimensions des cultures nationales, comme la crise des civilisations amérindiennes et européennes en Nouvelle-France) : Marie-Madelaine Hachard s'émancipant de son père pour devenir religieuse (c'est l'idéal de l'« identité collective » de la communauté pour la jeune novice), Élisabeth Bégon s'affirmant en regard de sa belle-famille (l'« Iroquoise », on l'a vu), François Gendron s'exprimant comme laïc, médecin et voyageur ou journaliste (autant d'« aspects identitaires » préalables à sa position européenne); et bien entendu l'identité féminine, celle de la jeune Babet Lacorne, qui n'est vraiment pas béguine, comme celle de Mme de Lavaltrie, femme d'affaire et de tête.

    Bref, si l'on nous reprochait, avec raison, d'avoir détourné le mot à notre profit, il faudra aussi y voir le profit de la notion. L'identitaire ne commence certainement pas dans les hauteurs vertigineuses des civilisations (l'Amérique) ni avec les points de vue trois étoiles des cultures nationales (de la colonie française d'Amérique au Québec d'aujourd'hui) : c'est une affaire de bottes et de béret. Et c'est d'abord affaire d'individus dont les valeurs « identitaires » sont familiales puis socio-économiques, celles des classes sociales, et nationales (au sens géographique et non folklorique du terme). Voilà la tautologie initiale qui veut que l'identitaire concerne son identité avant toute identification. Il faut être identifié avant de pouvoir s'identifier avec qui que ce soit, quelles que soient ces différences. On remarquera qu'il fallait des lettres personnelles, souvent familières ou même familiales pour nous mener à cette vérité élémentaire, essentielle.

Le « genre » sans règles de la lettre

    Est-ce là un genre de lettres ? Avant de se demander s'il y a des genres de lettres, il faut constater que la lettre n'est pas un genre, contrairement à l'idée que nous nous en faisons tous, spontanément. Les « règles » du genre consistent à mettre en place la situation d'écriture où il est possible et même prescrit d'écrire sans règles. Bien entendu, on peut distinguer l'adresse et l'ouverture de la lettre, comme sa fermeture, sa signature et sa souscription, avec leurs « formules », pour les opposer au corps de la lettre ou à la lettre proprement dite (sans oublier ses post-scriptum et les « pièces jointes »), mais il est assez rare qu'une situation de communication échappe à cette simple réalisation phatique de la mise en contact, entre un « bonjour » s'adressant aux interlocuteurs désignés et un « adieu » avec lequel on prend congé. Si la lettre était un genre, il faudrait donc nécessairement que des règles s'appliquent au corps de la lettre, à la lettre « proprement dite », qui n'en a manifestement aucune. Il peut bien se produire, et cela se trouve souvent dans la plus plate communication administrative, le cas tout simple où la lettre n'a qu'un seul sujet qui s'y trouve présenté, développé et donné comme conclusion, mais l'unité de composition se trouvera dans la lettre, elle ne la produira pas. Pas d'unité (de sujet ou de style), ni le contraire. Pas de règles, tout simplement, mais le contraire si l'on veut, toutes les « règles » qu'on voudra bien se donner.

    Prenons d'abord tout le recul possible pour situer la lettre dans la communication linguistique ou même dans la communication tout court. Quiconque apprend à écrire, et dès qu'il le sait le moindrement, apprendra à rédiger aussi peu que ce soit en écrivant d'abord pour lui les formes élémentaires du journal personnel, livre de comptes, carnet de notes, mémorandum et agenda. La radiographie des écrits de la Nouvelle-France de Pierre Berthiaume montre bien  qu'il en est de même dans l'histoire aussi. Pourquoi donc est-ce que le journal (registre de mer ou tableau de navigation, sous sa forme rudimentaire) apparaît comme le premier des genres de l'aventure américaine ? Tout simplement parce que Christophe Colomb a tenu ses journaux de bord avant de rédiger ses célèbres « cartas ». Il en a été de même pour chacun de nous et c'est vrai de l'humanité. L'écriture a servi à conserver l'information dans le temps avant d'être utilisée pour la transporter dans l'espace. Non seulement la lettre n'est pas la première forme de communication parce qu'elle implique l'écriture, mais elle n'est pas non plus la première catégorie d'écrits, parce qu'on écrit pour soi avant d'écrire pour autrui. Dans la situation de communication minimale, les 850 lettres d'immigrants venus du Béarn sont là pour le rappeler, celles des rédacteurs peu lettrés ou encore dans les premières lettres que nous avons tous rédigées dans notre enfance, il est clair que l'entreprise se réduit à l'usage le plus strict de la communication linguistique en fonction de la situation. On n'avait pas besoin d'inventer le télégraphe pour que soit mis en oeuvre les règles strictes de l'économie que mesure l'entropie de la théorie de l'information, qu'il s'agisse de communiquer des informations ou des sentiments, cette première lettre qu'un enfant doit écrire à ses parents, par exemple, dont l'objet principal sera de les rassurer. Une simple lettre, la plus simple qui soit.

    La communication épistolaire sera d'autant plus difficile à réaliser que le rédacteur a peu d'expérience de l'écriture, bien entendu, mais dans ce cas les « formules » en seront d'autant plus convenues, aussi bien dans les vocatifs de l'ouverture et dans les salutations apprises, comme dans le corps de la lettre. Voilà ce qu'on appelle les « règles du genre », mais on voit bien que c'est une illusion, puisque ces règles, conventions et formules sont là pour assister tous ceux qui ne savent pas écrire ou n'ont pas encore appris à écrire des lettres, c'est-à-dire précisément à écrire sans règles.

    Cet axiome posé, il découle que les catégories de lettres (qui ne peuvent donc pas être des « genres » si la lettre n'en est pas un) sont si nombreuses et peuvent être paradoxalement si réglées précisément parce que la lettre n'est pas un genre et n'a par conséquent pas de règles qui lui soient propres. Il s'agit des réalisations (d'où les catégories de lettres) d'une situation de communication (d'où la lettre), rien de plus : on écrit (comme dans « je t'écrirai »). Et c'est une illusion d'imaginer que ces écrits doivent correspondre à un genre, alors qu'il sont le très simple produit d'une situation de communication, des « messages » sans plus, des lettres. Lettre d'amour ou lettre d'affaire, lettre de protestation ou lettre amicale, lettre anonyme ou lettre ouverte, voire lettre ouverte anonyme (sans destinateur ni destinataire identifiables), on doit pouvoir compter des centaines de catégories de lettres et personne ne saurait en épuiser l'énumération puisqu'on ne saurait classer ce qui se prête par définition à toutes les situations de communication. Aussi en est-il à plus fortes raisons de la correspondance, dans sa triple dimension, soit toutes les lettres écrites par un individu, soit au contraire toutes celles qu'il reçoit, et cela à un moment donné, sur une période ou absolument, soit encore l'échange de lettres entre deux ou plusieurs individus « en correspondance ». S'il y a un monde et mille degrés entre la première lettre à ses parents ou à un ami et les correspondances d'un épistolier, ce n'est évidemment pas parce que l'« écrivain » maîtrise de mieux en mieux le genre, comme c'est le cas des règles de la dissertation dont on fait les grands essais, mais pour la raison inverse que l'épistolier de génie écrit sans filet. Voilà qui est propre à expliquer l'utilisation de la lettre ou de la correspondance dans le cadre de tous les genres que l'on puisse imaginer et en particulier dans tous les genres littéraires quels qu'ils soient, jusqu'à les constituer, de soi (les lettres d'Abélard et d'Héloïse, ancienne ou moderne, ou les Lettres portugaises de Guilleragues), voire à se trouver au principe de toute oeuvre littéraire, comme pourrait l'illustrer l'« Avertissement » des Liaisons dangereuses. Et il s'agit bien de l'avertissement, c'est-à-dire de l'adresse de l'éditeur au public en tête du roman épistolaire de Laclos : il n'est même pas besoin de préface pour savoir que l'oeuvre littéraire, comme toute publication, est aussi une réalisation de la communication écrite (journalistique, éditoriale ou littéraire), dont la lettre est la forme première et élémentaire, présupposant l'usage linguistique et la mise en oeuvre de toutes ses fonctions.

Les fonctions de l'épistolaire

    Ces fonctions, il y en a six, en comptant la fonction métalinguistique qui correspond ici à l'analyse critique, ce qui est particulièrement évident dans le cas où il s'agit de distinguer les types de « lettres de voyage », selon que le déplacement est une fin en soi ou un moyen et selon que ce moyen est mis au service de projets politiques, scientifiques ou religieux. Cela dit, des relations de découvertes par Cartier et des relations d'exploration par Champlain, des relations missionnaires de Lejeune et de Brébeuf aux romans québécois contemporains, il est clair qu'on voit se développer la « fonction poétique » de la lettre, telle qu'on la trouve au coeur de l'aventure française en Amérique, on l'a vu en ouvrant le livre de Pierre Berthiaume. Et c'est de cela que traiterait en priorité le premier ouvrage scolaire venu sur la lettre en Nouvelle-France. Il est heureux que le nôtre laisse provisoirement ce sujet de côté, le tenant pour acquis : la correspondance de Marie Guyart Martin de l'Incarnation en serait sûrement la première grande expression (de 1639 à 1672), et l'une des dernière, la relation par lettres de Pierre-François-Xavier de Charlevoix (au troisième volume de son histoire de la Nouvelle-France, dont Pierre Berthiaume a préparé l'édition critique à la « Bibliothèque du nouveau monde » en 1994); tandis que le sommet en serait sans conteste le premier volume des oeuvres de Lahontan (en 1703), les Nouveaux Voyages du baron Louis Armand de Lom d'Arce de Lahontan, relation composée de vingt-cinq lettres où les notations personnelles sont assez nettes et parfois assez obscures (sur l'adjudication de la terre des Lahontan en tête de la lettre 18), sans compter les ragots ! pour qu'on se persuade aisément qu'une « véritable » correspondance avec l'un de ses protecteurs français fait le fond bien réel de la relation. Cela dit, il est clair que les lettres originales, qui devaient être déjà fort bien « travaillées », constituent une mise en scène du premier genre de l'ouvrage en trois volumes (la relation épistolaire, le mémoire et le dialogue), l'ouvrage sans contredit le plus littéraire de la Nouvelle-France.

    A l'exact opposé de ces réalisations littéraires, c'est la « fonction phatique » qui caractérise les lettres des immigrants du Béarn dans les Amériques. Plusieurs de ces lettres constituent en quelque sorte le degré zéro du livre que nous présentons et c'est grâce à elles que l'on a pu formuler l'axiome épistolaire sous la forme d'un paradoxe, celui des règles d'un genre qui n'en est pas un parce qu'il n'en a pas. On peut le répéter d'une manière plus pragmatique maintenant : les « règles » supposées de la lettre tiennent de la pédagogie ou de l'art d'écrire, tout bonnement. Si les adresses et les formules d'ouverture et de fermeture y prennent tant d'importance, c'est parce qu'elles sont l'expression pure de la mise en contact. D'ailleurs, on le voit bien au schéma général qui se limite tout entier au déracinement (les premières lettres décrivent la traversée en Amérique puis le premier contact avec le pays d'accueil), pour s'en tenir bientôt aux grands événements autobiographiques (mariage, naissances des enfants, décès et successions), et déboucher sur le silence, non pas parce qu'il n'y a plus d'informations à échanger, mais parce que tel n'a jamais été l'objet de ces correspondances. Il n'y a plus de contact à maintenir, tel que le réalise la fonction phatique. La parole de l'émigrant (surtout s'il se considère de passage en Amérique le temps d'y faire fortune) ne résistera pas au mutisme de l'immigrant. D'où le caractère le plus dramatique de ces « deux mots de lettre », lorsqu'on s'arrête à penser que toutes nos familles américaines d'origine européenne ont dû connaître et même commencer par ce naufrage, des lettres qui n'ont plus été écrites, la meilleure façon de marquer (sans écrire !) le point de non retour.

    Cela dit, les correspondances de Nouvelle-France ne s'envisagent pas seulement d'outre-Atlantique ou, plus précisément, on doit concevoir que les Américains ont bien dû se faire à leur nouvelle situation et apprendre à l'exprimer. On sait que les deux grandes fonctions de communication sont assez souvent inversement proportionnelles, puisque plus on s'exprime moins on communique, et le contraire (c'est la formule de Georges Gusdorf). La « fonction expressive » et la « fonction conative » (selon le vocabulaire de Roman Jakobson, on le sait) départageraient assez bien les lettres féminines présentées ici, en situant Élisabeth Bégon d'un côté, et les lettres de Mme de Lavaltrie, Babet Lacorne, soeur Thérèse de Jésus et Manon de Boucherville, de l'autre. Bien entendu, l'opposition n'est pas radicale, mais le caractère autobiographique des cahiers de Marie-Élisabeth Rocbert de la Morandière est assez important pour que ces lettres tiennent beaucoup du journal personnel, à tel point que ses sentiments pour le père de sa petite-fille et de son petit-fils (dont elle a la garde depuis la mort de sa fille), ses sentiments pour son gendre donc, donnent le ton à l'ouvrage qu'on désigne aujourd'hui familièrement comme les « Lettres au cher fils » (depuis l'édition de Nicole Deschamps). Mais si l'on y prend garde, comme l'analyse nous y invite ici, on verra qu'il ne s'agit nullement d'une correspondance amoureuse pour la bonne raison que l'accent est toujours mis sur les sentiments de la rédactrice, à travers la chronique de Nouvelle-France, puis ses aventures en France. Son correspondant, de plus en plus fantomatique, prend certes de plus en plus d'importance, mais bien plus à titre de personnage que d'allocutaire, Michel de Villebois faisant figure de ce point de vue de réflecteur des sentiments d'Élisabeth Bégon. Elle s'exprime, elle seule, et largement pour elle-même.

    Ce n'est pas en soi, mais en regard des lettres d'Élisabeth Bégon à son gendre que les autres lettres féminines paraissent au contraire mettre l'accent sur le destinataire. Cela tient au fait que ces lettres ont une portée immédiate et, n'ayant rien du journal, intéressent les parents, le frère, le beau-frère ou le mari auxquels elles sont destinées. D'où certainement leur caractère féministe, toutes proportions gardées, tout simplement parce qu'on est dans l'ordre de l'action. Ces lettres sont centrées sur leurs destinataires et le mot « instrument » est ici la notion clé, instrument de libération ou d'émancipation, mais d'abord instrument d'affirmation vis-à-vis des interlocuteurs. La fonction phatique n'est jamais si nette qu'au moment de marquer fortement le niveau de l'intimité et la preuve en est que nous ne pouvons pas facilement, comme tiers lecteurs, occuper la place du correspondant. Cela est déjà vrai de Mme de Lavaltrie qui expose son administration et réussit à s'imposer vis-à-vis d'interlocuteurs fortement personnalisés vers lesquels les lettres tendent à converger, mais ce caractère s'impose lorsqu'on se trouve en situation de lire des aveux qui ne doivent pas être répétés : « que ceci soit pour vous seul » ! écrit Babet Lacorne à son beau-frère complice, ce « beau monsieur », dont elle fait l'« insolent », personnage de sa lettre.

    Il fallait bien que la « fonction référentielle » soit représentée dans notre livre et c'est aux lettres de François Gendron qu'il revient de mettre l'accent sur cet objectif de la communication épistolaire. Ce n'est pas à dire, bien entendu, que le compagnon chirurgien, donné des jésuites ou missionnaire laïque et voyageur de Huronie soit le seul que nous présentons à communiquer des informations, mais le caractère journalistique caractérise ses trois lettres qui tiennent également du journal, du mémoire et de la relation. Et la preuve en est, on le verra précisément, que le contenu de ses lettres sera utilisé par les jésuites, Paul Ragueneau reprenant toute sa première lettre dans sa Relation de 1648. Inversement, il reproduit lui-même des informations qui semble provenir du Grand Voyage ou de l'Histoire du Canada de Gabriel Sagard (si celui-ci n'a pas lui-même reproduit un ancien texte de Brébeuf dont on aurait gardé trace en Huronie et dont Gendron s'inspirerait à son tour). L'important, dans ces échanges d'informations, ce sont évidemment les informations, ce qui explique bien que Jean-Baptiste de Rocoles les publie au troisième volume de sa réédition de la Description générale du monde de Pierre d'Avity. Je veux dire l'important de notre point de vue ici, dans cette présentation, puisqu'au moment précis où trois lettres réalisent parfaitement ce qui peut paraître l'objet même de la communication épistolaire, l'information véhiculée, voilà un rédacteur qui en recopie d'autres et qu'on recopie, qui se trouve pour finir édité dans des circonstances qui effacent le mieux possible la situation épistolaire originale, de telle sorte qu'on n'arrive pas même à identifier approximativement son correspondant, qui paraît d'ailleurs varier avec les trois lettres. A tel point qu'on peut se demander s'il s'agit bien de lettres et non de relations présentées sous cette forme, forme qu'on tenterait de gommer au moment de l'édition, car seule importe apparemment l'information. Puisque la lettre n'a pas de règle ou n'est pas un genre, la lettre (parfaite) pourra être (l'envoi de) un journal, un mémoire ou une relation, tous genres propres à remplir adéquatement la fonction référentielle... Évidemment ! A l'injonction « écris-moi », on répond par des lettres, faute de mieux, parce qu'on n'a pas le talent ou le temps d'écrire des journaux, des mémoires ou des relations, comme un François Gendron peut le faire en un tournemain.

Un recueil, comme un bouquet

    Même s'il s'agit d'un évident artifice de présentation, il aura été instructif de se demander comment les lettres étudiées dans cet ouvrage pouvaient se caractériser en regard des six fonctions de la communication, même si elles ne correspondent pas exactement à nos six chapitres. Le premier enseignement de cet exercice était de montrer, évidemment, que la fonction poétique, artistique ou esthétique était assez bien représentée, dans les écrits de Nouvelle-France, par les lettres les plus souvent étudiées, à commencer par celles de Lahontan. Notre livre se caractérise au contraire par l'éventail de toutes les autres fonctions, souvent négligées, précisément parce qu'elles peuvent paraître secondaires. Mais l'intérêt des classements se trouve aussi dans ce qui leur échappe. C'est le cas de la relation par lettres de Marie-Madelaine Hachard. Les « deux mots de lettre » pour décrire la traversée se présentent ici sous la forme d'un véritable récit d'aventures. La jeune fille raconte son voyage, communique ses impressions et exprime ses sentiments à son père et plus encore pour lui, de telle sorte que le lecteur occupe tout naturellement (au contraire des lettres féminines et féministes présentées plus haut) cette position paternelle en regard de cette héroïne bien familière, « sa » fille. En plus, on trouve là une sorte de croisement entre « l'exposé de vie quotidienne » d'Élisabeth Bégon et le « reportage journalistique » de François Gendron. Oui, bien entendu, tous les facteurs de la communication sont en action dans la moindre lettre, mais l'intérêt peut être de les voir tous exploités dans des réalisations qui parviennent à équilibrer les fonctions variées de la communication. Est-il juste de dire qu'il en est ainsi des lettres de la jeune novice, y compris la « fonction poétique » ? Celle-ci est souvent considérée comme le propre des réalisations littéraires. Nous serons nombreux, je crois, à le penser.

    En effet, on remarquera que les études réunies dans ce recueil ont souvent un caractère formaliste, dans la mesure où leur point de départ est celui des formules canoniques de la lettre minimale et qu'un des moyens privilégiés d'étudier chacune des lettres a été d'y segmenter ses constituants (vocatif, thèmes et formules de salutation) et ses intervenants (rédacteur et allocutaires). Assez souvent on aura été jusqu'à mettre l'accent sur l'analyse linguistique, grammaticale et stylistique (à commencer par la distinction du tutoiement et du vouvoiement, et leurs variations). Or ce ne sera pas un hasard si cette perspective d'analyse s'applique le plus naturellement sur les textes de Marie-Madelaine Hachard, mais bien pour ses qualités d'écriture au sens premier et littéraire du terme. A la frontière de la littérature coloniale et des écrits de Nouvelle-France, au même titre que les correspondances de Marie Guyart de l'Incarnation et d'Élisabeth Bégon dans chacune de ces catégories, la Relation du voyage des dames religieuses ursulines de Rouen à la Nouvelle Orléans figurera désormais, on peut le croire, dans le répertoire classique.

    Notre objectif, je l'ai dit dès le début, n'était pas d'aboutir à cette conclusion qui s'impose mais bien de brouiller les cartes. Depuis la mise en ordre réalisée de Pierre Berthiaume, nous avons battu le jeu et tiré six cartes, de sorte qu'on puisse montrer, sur l'exemple de la lettre du moins, que les écrits de la Nouvelle-France sont multiformes et que même un panorama cinématoscopique aussi réussi que l'Aventure américaine au XVIIIe siècle doit être une vue de l'esprit. Un panorama nécessaire, qu'on ne se méprenne pas sur le sens de notre éloge et sur nos intentions qui étaient d'illustrer que la réalité échappe toujours à l'ordre qui permet pourtant de la comprendre. Pierre Berthiaume se proposait très modestement (on sait qu'il faut se méfier des érudits) de définir la relation de voyage sur le corpus considérable des écrits français conduisant en Amérique au XVIIIe siècle. Au bout du compte, c'est la littérature de Nouvelle-France et plus généralement les premiers écrits français d'Amérique qu'il aura réussi à caractériser : pour s'en convaincre, il suffit d'avoir à l'esprit le schéma qu'il présente en introduction (« L'évolution des formes ») et le tableau de la « Chronologie synoptique » (appendice 16) qui ferme l'ouvrage. Bref, avec l'intention de décrire la littérature de voyage, il aura caractérisé le voyage littéraire et, au-delà, la (naissance d'une) littérature. Il était forcé que l'aventure française en Amérique aboutisse à la littérature française d'Amérique, dont le noyau ou le germe serait constitué des écrits de la Nouvelle-France. Voilà l'enseignement évident de l'Aventure américaine au XVIIIe siècle, alors même que son auteur se défendrait sûrement d'avoir jamais voulu ordonner ainsi tout un univers littéraire.

    Et il en va de même, mais plus simplement, de la présente analyse. Reprenons notre métaphore cinématographique : si la séquence d'un seul plan paraît réaliste, filmant l'action sans raccord, il est rare que la réalité se prête naturellement à cette prise de vue. Aussi, dans une présentation comme celle qui s'achève ici, il est bien difficile de ne pas donner l'impression que le choix de nos six études s'impose de par la nature et la structure du corpus à l'étude, comme de ses formes d'analyses. Or, tel n'est pas le cas. Ce recueil est bel et bien une collection d'études sur la lettre dans diverses de ses formes, sans plus d'unité ou de diversité qu'il n'en faut pour illustrer qu'il en faudra bien d'autres comme celles-là, et d'autres sortes aussi, avant qu'on ne pense à présenter une nouvelle synthèse à ce sujet. Quel sujet d'ailleurs ? La lettre de/en Nouvelle-France ? La place relative de deux formes élémentaires de rédaction, le journal et la lettre, et leur articulation dans le développement des genres dans la littérature de la Nouvelle-France ? Correspondances de Nouvelle-France : l'aventure américaine, de la lettre à la littérature ?

    Voici simplement un bouquet de quelques-unes de ces absentes de toute correspondance.


A p p e n d i c e

(*)   Introduction au recueil Des identités en mutation : de l'ancien au nouveau monde, édition de Danielle Forget et France Martineau, Ottawa, David (coll. « Voix savantes »), 191 p. Cf. Bibliographie littéraire de la Nouvelle-France, no 1294.

    J'ai rédigé cette introduction au recueil des Éditions David en août-septembre 2002, à la demande de D. Forget et F. Martineau. Mon texte a été refusé et les enseignantes ont rédigé elles-mêmes leur introduction (p. 7-17). Je suis heureux de le placer maintenant en tête du présent recueil d'articles, précisément parce qu'il a été jugé trop critique. Ce n'est pas vrai qu'il soit critique vis-à-vis du recueil d'articles que je présentais et défendais de mon mieux, mais il est exact qu'il ne manque pas d'esprit critique, évidemment, puisqu'il s'agit de l'énergie propre à faire fonctionner l'intelligence lorsqu'elle est sensible et sensée. En tout cas je suis très heureux de placer ce texte en tête de ce second recueil de Polémiques, précisément parce qu'il n'a rien de « polémique » au sens premier et péjoratif du terme, bien au contraire, puisqu'il fait l'apologie d'un modeste recueil précisément en l'opposant à la dernière somme parue dans notre domaine, celle de Pierre Berthiaume, proposant qu'un bouquet de quelques lettres pourrait conduire à relancer tout son travail. Comme quelques cartes tirées au hasard permettent souvent de relancer le jeu.

    Ce travail inutile, au sens où j'avais bien autre chose à faire que de rendre (en vain) le service qu'on me demandait, m'aura permis de m'interroger sur la lettre et la correspondance, ce qui aura été pour moi un enseignement profitable. Sinon, qui donc m'aurait appris que la lettre n'est pas un genre ? Certes, les écrits peuvent être plus ou moins réglés, qu'ils aient des formes narratives ou discursives, mais il apparaît vite que la lettre, dans son essence même, est tout simplement la forme brute de la communication (écrite). Il découle de cette observation toute simple que la lettre peut bien être un art, mais elle ne peut être un genre, par définition.

    En tout cas, la Lettre de Nouvelle-France attend vraiment son Pierre Berthiaume et je serais heureux que mon essai contribue à le susciter, tout comme le recueil de D. Forget et F. Martineau, qui en a été l'occasion.


Table


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