Les interventions du redoutable polémiste (nous le sommes tous) restent généralement sans réplique, malheureusement, ses victimes n'éprouvant pas le besoin qu'on mesure davantage la justesse de la critique et c'est bien dommage, cela nous permettrait de rire encore un peu, car si le polémiste est intervenu, c'est évidemment parce que ce n'était pas drôle du tout. La formule : polémique = réplique (pamphlétaire (sans réplique)).
L'éléphant de porcelaine L'arpenteuse du racisme La brouillonnologue de la CGMM Notre critique et sa poésie
Les fulminations de Dominique Deslandres, de René Latourelle et de Robert Toupin contre le « Mythe contemporain Laflèche »

Polémiques II

Guy Laflèche,
Université de Montréal

La Liste de lectures

É  d  i  t  o  r  i  a  l
—— Août 2004 ——

Le programme de lettres françaises
à l'Université de Montréal

Débat sur le « Programme individuel de lectures »
fort d'une tradition d'un demi-siècle

      L'enseignement universitaire a ceci de particulier que ce sont ses professeurs qui conçoivent ses programmes. Au Département des études françaises de l'Université de Montréal, nous sommes environ vingt-cinq professeurs. Le département a été créé en 1961, à la Faculté des arts, avant même que l'Université de Montréal ne devienne une institution publique et laïque en 1967. À Montréal, les universités McGill et Concordia ont en Lettres des « french studies » et le département des littératures de l'Université du Québec à Montréal est beaucoup plus jeune que son université, fondée en 1968. Même le Département des littératures de l'Université Laval à Québec n'a pas la force « classique » de notre département, ayant opté pour les travaux d'équipes et centres de recherches largement programmés par la fonction publique, les fonctionnaires de Québec et d'Ottawa. Et même à l'Université de Montréal, le Département des études françaises est un cas très particulier, unique, parmi les départements de Lettres. Ce petit historique permet d'expliquer comment nous sommes aujourd'hui les héritiers d'une tradition qui n'est pas à inventer, ce qui est rare au Québec. Il faudrait faire l'éloge des professeurs qui depuis un demi-siècle ont fait notre force.

      Mon but est de défendre le programme classique de ce département contre les objectifs à courtes vues des administrateurs de l'université, de la faculté et maintenant de mon propre département. Pour eux, l'objectif est simple : il faut réformer le programme des Études françaises pour augmenter la « clientèle » étudiante (le nombre de nos étudiants correspondant au financement de l'État). Et que faut-il faire pour augmenter la clientèle ? Évidemment, il faut changer l'image, moderniser le coup d'oeil en jouant des hanches et, surtout, diminuer les difficultés. Le mot d'ordre subliminal : obtenez un baccalauréat universitaire sans peine !

      Nos administrateurs ont facilement identifié le « gros morceau » et ils en ont fait leur os : il faut supprimer la « Liste de lectures » qui ferait fuir les étudiants à l'UQAM, nous ont-ils dit, candidement.

      La « Liste de lectures », c'est un cours de six crédits. C'est-à-dire qu'il correspond à trois heures de cours et donc environ neuf heures de travail par semaine durant toute l'année. Sauf que dans ce cas particulier, il n'y a pas de « cours » ni aucune présence en classe. Il s'agit du « Programme individuel de lectures » et il est organisé par chaque étudiant durant sa première année de baccalauréat. Objectif : lire quatre-vingt (oui : 80) des plus grandes oeuvres des littératures de langue française. Il faut dire que ce programme de lectures est appuyé par cinq cours pour un ensemble de 18 crédits, de sorte que l'essentiel de la première année du baccalauréat au Département repose entièrement sur cette expérience unique. Mieux encore, dans les deux années suivantes de notre baccalauréat, tout l'enseignement s'appuie sur ce solage, renchaussé en deuxième année d'une seconde Liste de lectures, celle de textes critiques.

      Si on supprime ce cours essentiel, il ne s'agit pas d'une réforme, mais bien d'un changement de programme. Dès que le principe en a été adopté au printemps dernier, je me suis rendu compte que, tout comme moi, les étudiants de notre département étaient incrédules, stupéfaits et même scandalisés de ce « changement de programme ». Bien sûr, il faut améliorer l'encadrement pédagogique et l'évaluation de la Liste de lectures, mais il n'y a aucune raison de l'abolir.

      J'ai donc lancé, contre vents et marées (ça, ce sont les administrations qui ont désapprouvé formellement mon initiative), une toute simple consultation à ce sujet. En quelques semaines seulement, et en été, j'ai reçu plus d'une centaine de réponses. Résultats : 70% des étudiants qui ont déjà suivi ce cours estiment qu'il a été essentiel à leur formation; 70% des étudiants, encore, considèrent que le nombre d'oeuvres à lire en une année, soit 80 titres (recueils de poésies, pièces de théâtre, essais, romans ou nouvelles), n'est pas trop élevé. Plusieurs de ces étudiants disent avoir choisi l'Université de Montréal à cause précisément de cette exigence que constitue le « Programme individuel de lectures » de première année.

      J'ai alors mis en place un site internet qui prend la défense de la « Liste de lectures » et, à travers elle, de notre programme d'études et, surtout, de cette pédagogie responsable, exigeante et efficace de l'enseignement des Lettres :

< http: // www.mapageweb.umontreal.ca/lafleche/po/li >
[Aujourd'hui, simplement, < http://Singulier.info/po/li >.

On y trouvera le détail de ma consultation, les avis et les critiques de nos étudiants, de même que mon plaidoyer.

      Le mot d'ordre de notre programme est simple : aucune étude littéraire n'est possible sans culture littéraire. Il faut commencer par lire avant de pouvoir étudier la littérature. Il ne s'agit pas, évidemment, de défendre la tradition pour elle-même, mais de militer pour un enseignement classique des littératures de langue française qui a fait ses preuves.

      Je comprends que le Département des études françaises doit tenter d'augmenter le nombre de ses étudiants. Or, nous sommes en compétition avec des programmes universitaires également de très haute qualité, non seulement dans la région de Montréal, mais aussi dans toutes les régions du Québec. Il faut absolument faire comprendre à nos administrateurs que ce n'est pas en supprimant notre célèbre Liste de lectures que l'on fera compétition aux programmes novateurs de l'Université du Québec à Montréal en théâtre, au programme spécialisé de l'Université de Sherbrooke en histoire du livre et de l'édition ou aux grands travaux d'équipes en histoire littéraire de l'Université Laval, pour donner quelques exemples.

      On ne saurait changer le programme d'un département avant d'avoir évalué ses forces et ses faiblesses — et cela ne se fait pas sur de vagues impressions d'administrateurs au sujet des « attentes » de la « clientèle » étudiante... En effet, aucune analyse ni aucun texte critique n'a encore été produit par les autorités qui président actuellement à l'abolition du programme de lectures. En revanche, je l'ai dit et j'insiste, on trouve ceux des étudiants et les miens dans le répertoire internet désigné plus haut, et notamment l'« argumentaire » qui fait la synthèse de nos échanges.

      Actuellement, le Département des études françaises a approuvé l'abolition du cours intitulé « Programme individuel de lectures » (FRA 1004), mais il n'a pas encore établi son nouveau programme. Il n'est donc pas trop tard pour protester et demander des explications. Pour une fois qu'il ne s'agit pas de faire reculer un Gouvernement ou un Ministère, il me semble qu'on doit se donner la peine d'exiger que des professeurs qui sont eux-mêmes responsables de leur programme de cours s'expliquent.

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      Guy Laflèche
      Professeur titulaire
      Études françaises
      Faculté des Arts et des sciences
      Université de Montréal

      P.S. — J'ai proposé ce texte au journal le Devoir le 22 août 2004. Il ne l'a pas retenu. Vous pouvez vous demander pourquoi. Il paraît ici pour la première fois.


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