Les interventions du redoutable polémiste (nous le sommes tous) restent généralement sans réplique, malheureusement, ses victimes n'éprouvant pas le besoin qu'on mesure davantage la justesse de la critique et c'est bien dommage, cela nous permettrait de rire encore un peu, car si le polémiste est intervenu, c'est évidemment parce que ce n'était pas drôle du tout. La formule : polémique = réplique (pamphlétaire (sans réplique)).
L'éléphant de porcelaine L'arpenteuse du racisme La brouillonnologue de la CGMM Notre critique et sa poésie
Les fulminations de Dominique Deslandres, de René Latourelle et de Robert Toupin contre le « Mythe contemporain Laflèche »

Polémiques II

Guy Laflèche,
Université de Montréal

17 novembre 2021
2e éd., 18 janvier 2022
3e éd., 11 mars 2022
Addition : projet de loi 32, 6 avril

Pour Isabelle Hachey

    C'est à la journaliste et chroniqueuse de la Presse de Montréal qu'on doit que les poissons n'aient pas été étouffés par les directions des Universités. Somme toute, on lui doit la mise en place de la commission Cloutier par le Gouvernement du Québec.

Libertés écrasées, à Montréal,
libertés tout écrapouties, à Ottawa

N - è - g - r - e

Le mot « nègre » dans la langue et la littérature françaises et
... à l'université !
(Montréal et Ottawa, 2020 et 2021)

Bibliographies

      Il ne sera pas mauvais de commencer par le commencement, qui se trouve presque toujours dans le passé. On commencera donc avec une petite recherche d'histoire en consultant le Dictionnaire historique de la langue française paru en 1992, aux articles « nègre » et « noir » (bg 14). On y apprendra, si l'on ne le savait pas ni ne s'en doutait, que le premier vocable est aujourd'hui, et même depuis longtemps, un archaïsme qui a été remplacé par le second. L'analyse est on ne peut plus claire, car le long article se termine par la conclusion suivante : « Il faut attendre l'emploi du mot par les Noirs eux-mêmes, surtout à partir de 1930, pour assister à une valorisation marquée, qui n'exclut pas les connotations racistes dans le discours des Blancs. Cette situation rend l'emploi du mot, par rapport à "noir", très délicate en français contemporain. Les emplois figurés et les dérivés eux-mêmes sont parfois évités » (vol. 1, p. 1315a). L'article apporte dès le début deux précisions, d'abord des expressions où le mot se trouve, seule « travailler comme un nègre (1812) » est encore vivante. En fait, très tôt « le mot est souvent évité pour sa valeur péjorative et raciste, sauf quand il est employé par les Noirs eux-mêmes, ceci surtout depuis la prise de conscience d'une spécificité culturelle, liée aux mouvements de décolonisation du milieu du XXe siècle ». En fait, on ne trouve que deux dérivés de valeur positive, d'abord négrophile (littéralement « ami des Noirs »), évidemment sorti de l'usage, qui désignait au XIXe siècle les partisans de l'abolition de l'esclavage; ensuite, toujours en usage, négritude, popularisé par Senghor.

      Mais si le vocable est un archaïsme, il n'est frappé d'aucun interdit, comme n'importe quel autre archaïsme, et il s'emploie et doit s'employer dans de nombreux contextes, notamment dans les titres d'ouvrages, les citations et, surtout, dans les emplois spécialisés, en recherche et en enseignement, et cela dans tous les domaines. Pour donner un exemple très simple de ces emplois, on ne saurait remplacer le concept d'« art nègre », un art qui a ébloui les artistes cubistes en France, par un euphémisme, sans se ridiculiser. Autre exemple simple et catégorique : le présent essai de saurait en faire l'économie, puisqu'il s'agit de son sujet !

      Les trois histoires qui vont nous occuper correspondent aux impacts du mot « nègre » dans les enseignements universitaires au Québec, aux Universités Concordia et McGill à Montréal, comme à l'Université d'Ottawa, en Ontario, en 2020 et en 2021. Dans les trois cas, l'« histoire » commence par un fait tout simple, un « incident », le fait qu'un professeur emploie en classe le mot « nègre ». Mais ces faits se transformeront d'« incident » en « événement » pour devenir des « affaires », voire des « histoires ». Voyons cela.

      À l'Université Concordia de Montréal, le 29 octobre 2019, la professeure Catherine Russell présente brièvement l'ouvrage de Pierre Valllières intitulé Nègres blancs d'Amérique. Elle le fait pour introduire le film expérimental intitulé Pierre Vallières, autrement incompréhensible, de Joyce Wieland. À l'Université McGill, le 28 septembre 2020, une professeure a mis au programme de son cours de littérature québécoise, sept livres, dont le premier est Forestiers et voyageurs de Jean-Charles Taché. L'ouvrage de 1863, comprend le mot « nègre » une fois, à la page 99 du livre de poche. À l'Université d'Ottawa, le 15 octobre 2020, la professeure Verushka Lieutenant-Duval explique, dans son cours intitulé « Les identités sexuelles dans les arts visuels », le phénomène de la récupération positive de vocables méprisants. Le mot queer, une injure, est aujourd'hui revendiqué ostensiblement par des homosexuels; tel a été souvent et surtout le cas spectaculaire du mot « nègre » (voir l'article « nègre » au DHLF présenté ci-dessus à l'ouverture du présent essai).

      Ce sont là trois « faits » anodins, comme il s'en trouve des milliers dans toutes les classes de toutes les universités du monde. Comme on le voit clairement, il s'agit d'informations essentielles qui s'imposent manifestement dans le cadre de ces trois enseignements.

      Or, ces faits deviennent des « incidents » qui doivent absolument être tués dans l'oeuf, car ce sont trois faits anodins qui pourraient devenir des « événements ». Et tel sera le cas, à cause de la journaliste Isabelle Hachey qui en fera le sujet de plusieurs chroniques au journal la Presse de Montréal. Un incident, c'est un fait qu'on veut sans importance aucune et qu'on tente d'ignorer et, surtout, de ne pas rendre public. Un événement, par définition, c'est le point de départ d'une histoire. Concordia et McGill réussiront à maintenir l'« affaire » dans le cadre d'une « histoire minimale », tandis qu'à Ottawa, cela deviendra « toute une histoire » !

      Je suis spécialiste des études narratives, la science des histoires (bg 8). Je peux donc présenter cette première « configuration actantielle ». Elle comprend deux « actants », la professeure et un étudiant ou son groupe, souvent un petit groupe. Les attributs des personnages sont ici, évidemment, essentiels. Une professeure d'expérience et deux chargées de cours. Ce serait long d'expliquer la différence entre un chargé de cours et un professeur à l'université, mais il est facile d'expliquer que le chargé de cours n'a pas de permanence, qu'il n'est protégé que sommairement par un contrat dont la première caractéristique est la précarité; professionnellement, il a généralement beaucoup moins d'expérience de l'enseignement qu'un professeur (évidemment permanent). Bref, pour le dire comme je le pense, un chargé de cours est à la merci du « clientellisme » de l'université; il est surtout à la merci de ses étudiants (militants). Il doit « filer doux », comme on dit. On le voit, nos deux « héroïnes » (à McGill et à Ottawa) ne sont évidemment pas en position de force. Or, contre-épreuve, bizarrement, tel sera aussi le cas à Concordia, où l'on s'en prendra à une enseignante de carrière.

      En face de ces trois professeures, c'est tout le contraire pour les « militants » qui s'infiltrent dans leurs salles de cours. Ces « opposants », comme on les nomme dans les études narratives (c'est le loup, dans le Petit Chaperon rouge, l'ogre dans le Petit Poucet), n'ont rien à voir avec les étudiants allumés, attentifs, critiques, voire contestataires; ils correspondent à leur désignation : ce sont des militants; ils ne sont pas là pour apprendre, mais pour réformer leurs confrères et leurs enseignants. On les reconnaît facilement : d'un côté, ils ont un grave problème cognitif qui leur interdit tout dialogue ou tout échange; et de l'autre, ils sont du genre à porter plainte aux autorités contre leurs enseignants, en plus de se répandre en dénonciations sur les médias sociaux. Nous voilà donc avec des opposants qui ont porté plainte contre trois professeures qui ont « prononcé » en classe le mot « nègre ». Il s'agit non seulement d'opposants, mais de caractériels ? On va le voir, cela ne fait absolument aucun doute.

      Mais une configuration actantielle peut comprendre aussi un actant qu'on situe au-dessus de la hiérarchie des personnages et qu'on appelle techniquement le « destinateur ». Disons, le « juge », celui à qui l'histoire est destinée et qui est l'arbitre des forces en présence. Dans le cas qui nous occupe, il s'agit des autorités universitaires. Dans deux de nos trois histoires, ces autorités ont tout fait « pour qu'il n'y ait pas d'histoire ». À Concordia, c'est simple, n'étaient les chroniques de Philippe Léger et d'Isabelle Hachey, il n'y aurait jamais eu qu'un fait qui ne serait même pas devenu un incident. Dans le cas de McGill, c'est plus triste, car la chargée de cours a dû subir un véritable lavage de son enseignement. L'étudiante qui a porté plainte à cause du mot « nègre » dans Forestiers et Voyageurs a pu lire un autre livre, Maria Chapdelaine ! en plus d'abandonner le cours après deux semaines, de se le faire rembourser et de se le faire créditer, par une note donnée pour un travail préliminaire. Bref, notre chargée de cours, est passée d'héroïne à victime, et son opposante a plus que triomphé. Et c'est sans compter l'exercice stupide où l'enseignante a été mise en demeure (bien gentiment) de trouver toutes les occurrences des mots « nègre » et « sauvage » de son corpus des six livres à son programme, pour que les étudiants puissent... ne pas les lire. Comme on le voit, notre troisième personnage de la configuration actantielle n'y est pas allé de main morte; il a rempli son rôle avec une rigueur peu commune, pour une opposante qu'il a finalement gratuitement récompensée...

      Cela dit, comme « destinateur » ou « juge », on trouve pire, dans notre troisième histoire. À l'Université d'Ottawa, le recteur Jacques Frémont a tout simplement déclaré l'héroïne, le personnage principal de l'histoire, Verushka Lieutenant-Duval, comme ayant été raciste en proférant le mot « nègre » et déclaré son opposante (identifiée à toute la classe de l'enseignante, voire toute la communauté « racisée ») comme victime d'une atteinte à son droit à la dignité ! L'intérêt de l'affaire Lieutenant-Duval est qu'elle n'en est pas restée, comme à Concordia et à McGill, au niveau de l'histoire minimale. Non, l'« incident » du 23 septembre (cb 6) devient un « événement » avec la chronique d'Isabelle Hachey le 15 octobre (cb 7), suivi d'une série événementielle vraiment percutante : la Lettre des 34 (cb 8), les cafouillages du recteur prenant partie pour les (sic) supposés victimes et dénonçant l'enseignante (cb 9 et 12) et mise en place d'un inutile Comité pour noyer le poisson, le Comité Bastarache (cb 21 et 22), demande d'excuses du recteur par 73 membres de l'Université (cb 24 et 25). Dans les études narratives, on désigne sous les sigles Si la situation initiale et Ei, l'événement initial de la série événementielle. Ici, la situation initiale est le cours de Verushka Lieutenant-Duval, le 23 septembre 2020 (cb 6), et l'événement initial, la chronique d'Isabelle Hachey, le 15 octobre (cb 7), et l'histoire est toujours en cours.

      Est-ce qu'il suit qu'Isabelle Hachey fait partie de la configuration actantielle ? Non. Certes, elle aura été, du point de vue narratif, la « porte-parole » des trois professeures; elle a tenu courageusement leur rôle, en a interviewées quelques-unes et a été la garante de leur expérience. Elle aura donc été la narratrice de nos trois histoires. Les études narratives caractérisent cette narration en disant qu'elle est en « focalisation interne fixe radicale », ce qui signifie qu'elle adopte le seul point de vue d'un personnage, son personnage principal, celui de chacune des professeures (auxquelles l'Histoire, comme on le lit au fil de ses chroniques, refusait le droit de parole et même simplement celui d'être entendu, dans le cas de Verushka Lieutenant-Duval) et adopter se comprend radicalement, au sens strict. Sur ce point toutefois son rôle est double : la journaliste a rapporté les faits et les témoignages, tandis que la chroniqueuse a jugé en conséquence les « incidents » dont elle faisait à juste titre des « événements ». Bien entendu, la narratrice a eu de très nombreux lecteurs, dont quelques-uns ont réagi et d'autres, plusieurs, ont agi. Je dois dire que je n'ai rien retenu des quelques rares critiques improvisées que j'ai pu lire, tandis que plusieurs réactions ont été de véritables actions, comme par exemple le texte d'opinion de Patrick Moreau (bg 12). — Mais voir également le texte splendide de Dany Laferrière (bg 7).

      Voilà pour les trois histoires passées au crible des études narratives. Voici maintenant ces mêmes histoires revues sous l'angle de la lexicologie, « l'étude des mots ». Ce sera l'analyse du vocable « nègre », qui permet de comprendre le sens profond de nos trois histoires.

      Dans aucune de ces histoires, ce vocable n'a été employé ou rappelé comme injure et dans les deux premières histoires, à Concordia et à McGill (au Québec, donc) le mot est repris du titre d'un essai ou se trouve une fois dans un roman. C'est ce dernier cas, le plus caractéristique, qui mérite d'être étudié précisément. Une professeure est chargée du cours FREN 252 du département des littératures de langue française qui porte le titre « Littérature québécoise ». On en trouve toujours le curriculum ou le plan de cours sur le site internet de l'Université McGill. Dans le contexte de l'épidémie, il s'agira principalement d'accompagner les étudiants dans leur lecture de sept romans considérés comme des « oeuvres incontournables ou représentatives de la littérature québécoise ». Le premier de ces romans est Forestiers et voyageurs de Joseph-Charles Taché. C'est sur le thème du territoire, l'enracinement et le déplacement, que l'accent sera mis, thème évidemment approprié, s'appliquant au roman de Taché. C'est la quatrième séance, le 21 septembre (ou peut-être en réalité la cinquième, le 28), qui sera principalement consacrée à ce roman. Une étudiante, puis quelques autres étudiants, sont scandalisés d'avoir été mis en présence du mot « nègre » sans en avoir été avertis d'avance, et l'étudiante, qui portera plainte, refuse de lire cet ouvrage. L'administration va se plier à l'attitude de l'étudiante et conseiller à l'enseignante toute une panoplie de stratégies pour « faire passer », si je puis dire, les mots tabous. Non seulement « Nègre » qui se trouve encore dans deux autres romans du corpus, l'Hiver de force de Réjean Ducharme et les Fous de Bassan d'Anne Hébert, mais également le mot « Sauvage » qui se lit évidemment partout dans le roman de Taché, comme on l'a toujours employé couramment de la Nouvelle-France à la fin du XIXe siècle et au-delà, au Québec. Bref, l'enseignante doit absolument faire un important travail de mise en contexte précis afin de protéger les étudiants qui ne peuvent supporter ce vocabulaire, ces vocables. C'est évidemment, de la part d'un vice-recteur à l'enseignement, une attitude infantilisante qui demande à une enseignante de se plier à d'invraisemblables caprices n'ayant pas leur place à l'Université et surtout pas dans un enseignement de littérature française.

      Ces étudiants ne sont plus des enfants d'école, des collégiens, ce sont des adultes au début de leur carrière universitaire. Il est facile de leur expliquer, sans les infantiliser, qu'ils n'ont tout simplement pas leur place à l'université. Au collège, au Cégep, ils n'ont jamais lu le mot « nègre » dans aucune oeuvre littéraire ? Dans ce cas, ils se présentent à l'université, dans le domaine des études littéraires, sans avoir jamais rien lu, c'est évident. Ils doivent donc apprendre à lire. S'ils sont le moindrement intelligents, ils vont vite voir que le mot « nègre » se trouve partout dans les oeuvres littéraires de langue française (et s'ils ne peuvent pas en supporter la lecture, ils doivent vite changer de département et je leur conseillerais, par exemple, médecine dentaire !). Il suffit d'une toute petite radiographie du corpus de la littérature française pour voir que le vocable se trouve partout. Prenons la base de données du Trésor de la langue française, mise au point à Nancy et qu'on trouve aujourd'hui sur le site internet ARTFL-Project de l'Université de Chicago ou l'ATILF du Conseil National de la Recherche scientifique en France. Le dépouillement informatisé est de 1968. Actuellement, la base de données comprend 3 500 oeuvres de la littérature française, des origines à nos jours. La recherche du mot « nègre » sous toutes ses formes, singulier ou pluriel, masculin ou féminin (nègre OR nègres Or négresse Or négresses) nous apprend que le mot est employé exactement et précisément 4 940 fois par 330 auteurs, dans environ 500 oeuvres. L'étudiante, et ses quelques acolytes, se trouvent tout simplement ridiculisés par ce fait brut qui montre, hors de tout doute, que ces belles âmes n'ont pas leur place à l'université dans un enseignement sur la littérature française, où 14% des oeuvres comprennent le mot « nègre » d'une à plusieurs centaines de fois (et en moyenne 10 fois). Le vice-doyen à l'enseignement de McGill n'est pas non plus apte à gérer une situation pour lui incontrôlable, en fonction de sa politique d'accommodement. Est-ce que les professeurs de littérature de langue française de McGill vont écarter 15% des oeuvres du programme et demander à leurs enseignants d'identifier les 5 000 occurrences du mot « nègre » dans ces oeuvres pour... en prévenir la sensibilité et les caprices d'étudiants ? Et leur éviter de lire ces pages, voire ces oeuvres ! Étant donné la situation « lexicale » il serait même stupide et saugrenu de mettre une note en tête... de tous les cours de littérature française à ce sujet, car, évidemment, seuls des imbéciles en auraient besoin. D'ailleurs, voilà une excellente chose. Personne ne veut enseigner à ces étudiants. Ils n'ont pas leur place à l'université. Bon, d'accord, on peut leur conseiller de s'inscrire au département de médecine dentaire.

      Refuser de lire le roman de Taché, celui de Ducharme et d'Anne Hébert, c'est une chose, et toute une !, mais on doit savoir que notre pauvre étudiante et ses acolytes ne pourront pas lire Voltaire, Chateaubriand, Hugo, Balzac, Flaubert, Alexandre Dumas, Lamartine, Claudel, Sartre ou Simone de Beauvoir. Vous vous rendez compte ? Apparemment, un vice-recteur à l'enseignement, lui, ne s'en est pas rendu compte...

      Reprenons la question lexicale du point de vue de l'étymologie (bg 1). Le mot nègre n'est pas français, ni anglais d'ailleurs (negger étant une déformation de negro). Le latin niger a produit noir en français et nero en italien. C'est en espagnol et en portugais qu'il a donné negro, origine du mot nègre en français et en anglais. Le vocable ne se trouve ni au dictionnaire de Furetière (1690), ni aux premiers dictionnaires de l'Académie française au XVIIe siècle (à partir de 1694). C'est à la quatrième édition du dictionnaire de l'Académie en 1762, que le mot fait son entrée officielle en lexicologie, « entrée » tout de suite reprise par le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud en 1787 (bg 6). Voici l'entrée de ce dictionnaire qui reprend celle de l'Académie : « Nègre, -esse. On appelle Mores les peuples de l'Afrique du côté de la Méditerranée; et Nègres, ceux qui sont du côté de l'océan, et surtout ceux qu'on transporte dans les colonies européennes, et qui y servent comme esclaves. Ex., "il a dans son habitation deux cents nègres et cinquante négresses". Nègrerie : lieu où l'on enferme les Nègres, dont on fait commerce. Négrillon, -one, petit nègre, petite négresse. On dit familièrement « traiter quelqu'un comme un Nègre », le traiter fort mal, le traiter en esclave ». Bien entendu, il y a longtemps à ce moment que la traite des Noirs s'est développée en Amérique ibérique et qu'elle existe en Louisiane. Et c'est avant qu'elle ne devienne le moteur socio-économique des États-Unis, où le racisme accompagnera le phénomène par-delà son abolition.

      Il faudrait un cours ou un séminaire universitaire pour mener l'étude des quelques 5 000 contextes où se trouve le mot « nègre » dans ces ouvrages de littérature française. Statistiquement, le vocable ne se rencontre que 34 fois dans les oeuvres du XVIIe siècle au corpus du TLF (bg 15). La répartition de ses occurrences aux siècles suivants est la suivante : 0,1140 au XVIIIe siècle, 0,7053 au XIXe siècle et 0,1807 au XXe siècle. Dans les textes « contemporains » on compte donc plus de 70% d'occurrences au XIXe siècle. Au fil de ces compilations, je n'ai pas noté d'utilisations infamantes du vocable, ce qui ne prouve pas, évidemment, qu'il ne s'en rencontre pas, mais cela devrait indiquer qu'elles ne sont pas très fréquentes. En revanche, il m'a paru que ces occurrences se trouvaient très souvent dans des expressions figées, dont la première se trouve enregistrée au dictionnaire de l'Académie, 4e édition, reprise au Dictionnaire critique cité plus haut, soit « traiter comme un nègre » (maltraiter comme un esclave, traiter durement). D'où de très nombreuses expressions françaises qu'on trouve aujourd'hui dans tous nos dictionnaires : « travailler comme un nègre » (travailler fort), « s'exprimer en petit nègre » (parler sommairement et incorrectement, comme anciennement les Noirs peu instruits des colonies françaises africaines); au Québec (Lionel Meney, Dictionnaire québécois-français)  : « un plan de nègre » (projet saugrenu et irréalisable), « se faire du sang de nègre (s'inquiéter »); je ne connais pas l'origine de ces deux expressions. Sans compter le proverbe raciste en provenance des colonies, « à blanchir un nègre, on perd son savon » (entreprendre une tâche impossible).

      Il est donc évident que le vocable fait irrémédiablement partie de la langue française et qu'on ne saurait en aseptiser les littératures de langue française. Cela dit, il faut savoir en évaluer la portée psycho-sociologique en Amérique du Nord, et il faut le faire en comparant et en opposant le français du Québec et l'anglais des États-Unis. Le point de départ de l'analyse est l'expression « le mot en N ». Il s'agit d'un anglicisme qui n'a absolument pas sa place au Québec. Le mot « Nègre » doit évidemment rester pour ce qu'il est où il s'oppose très correctement au vocable « Noir ». En effet, jamais au Québec les Noirs n'ont été des Nègres, tandis que le « mot » nègre fait ici partie de la culture de tous les francophones. D'abord parce qu'on le trouve historiquement, on vient de le voir, depuis le XVIIe siècle en français et qu'il est omniprésent dans les littératures francophones au XIXe siècle. Parler ici du « mot en N » n'est pas seulement un anglicisme, c'est surtout une grave méconnaissance de la culture québécoise. Le mot, l'abréviation ou l'euphémisme, nous vient des États-Unis où il est tout à fait justifié, tandis qu'il s'« impose » au Québec sous la pression des Canadiens, des Anglo-Québécois et, bien entendu, de nombreux Noirs du Québec. Il n'est pas difficile de comprendre que du sud au nord des États-Unis, avec certes de moins en moins de vigueur, le mot « nigger » présente toujours une charge émotive considérable, puisque l'injure trouve sa source dans le racisme systémique, à cause de l'esclavage originel et du ségrégationnisme qui est encore loin d'être résorbé. Les Noirs et plus généralement les États-Uniens ont réussi à imposer l'abréviation « N-word » qui doit être utilisée en lieu et place non seulement de Nigger, mais même de Black. Il s'agit d'un mécanisme d'« abréviation » typiquement anglo-saxon (the N-word, the B-word pour bitch, the F-word pour fuck, the A-word, pour asshole, etc.). Mais en réalité, dans le cas de N-word, il ne s'agit pas d'une abréviation ou d'un euphémisme, car l'expression en question est de fait une dénonciation et elle est évidemment justifiée.

      Cela précisé, il est clair que cet « anglicisme » n'est pas acceptable au Québec qui ne connaît pas ni n'a jamais connu de racisme systémique vis-à-vis des Noirs, comme d'aucune autre ethnie nous venant de l'immigration. Pas de racisme systématique non plus. Certes, on doit savoir qu'on est tous potentiellement racistes, instinctivement, et les pires racistes sont ceux qui ne le savent pas. On trouve deux beaux exemples de ce phénomène dans les présents fichiers, Le racisme de l'Arpenteur et le navigateur de Monique LaRue et, surtout, Scandale aux Abysses : l'affaire Gosselin. Et, bien entendu, le phénomène en question est réversible. Il est tout naturel que les membres des communautés issues de l'immigration se sentent ainsi naturellement ostracisés. Voici un exemple simple. Il s'agit des « maudits Français ». Nous sommes en 1960. On ne trouvera pas facilement pires racistes, alors qu'ils se croyaient au Québec comme s'ils étaient aux colonies (en Algérie par exemple). Or, j'en ai entendu susurer que, s'ils n'avaient pas obtenu telle subvention ou telle promotion, c'était... par racisme ! Et cette attitude est tout simplement instinctive, dans un sens comme dans l'autre. Et voilà qui explique la légende urbaine ou plutôt supra-nationale du « racisme systémique » au Québec. En réalité, il n'y a qu'une seule et unique forme de racisme systémique au Québec et elle est surtout pan-canadienne. Il s'agit du racisme vis-à-vis des Amérindiens, personne ne peut le nier. Qu'il s'agisse d'un racisme systémique pan-canadien, découlant notamment de la Loi sur les Indiens, une loi du Gouvernement du Canada, ne justifie pas qu'il se soit développé depuis plus d'un siècle au Québec. Le nommer et le dénoncer illustre qu'on ne trouve pas un tel racisme vis-à-vis des Noirs ici; et l'importation de l'anglicisme N-word au Québec doit être dénoncée, précisément parce qu'il minimise et banalise le seul racisme systémique au Québec, celui dont sont victimes les Amérindiens.

      Et nous voilà ainsi au coeur de l'étude psycho-sociologique, soit l'impact du « N-word » dans nos trois affaires universitaires en 2020 et 2021. Je vais l'illustrer par l'affirmation du recteur Jacques Frémont au sujet de Verushka Lieutenant-Duval. L'enseignante, affirme le recteur, « avait tout à fait le choix, dans ses propos, d'utiliser ou non le mot commençant par -n; elle a choisi de le faire avec les conséquences que l'on sait » (cb 9). Traduction d'Isabelle Hachey : « Autrement dit : "tu aurais dû savoir que n**ger est un mot tabou, un mot Voldemort qu'on ne prononce en aucune circonstance [personnage d'Harry Potter, le sorcier, « Celui qu'on ne doit jamais nommer »]; maintenant, arrange-toi avec tes troubles, fille » (cb 10). Or, c'est précisément là que se trouve l'une des clés les plus importantes du phénomène à l'étude : contrairement à Isabelle Hachey et à Jacques Frémont, les enseignantes et particulièrement les deux jeunes chargées de cours, comme la très grande majorité des Québécois, ignoraient complètement l'impact considérable que peut avoir le mot « nègre », surtout dans un contexte aseptisé, parfaitement neutre et descriptif. Il faut d'abord faire remarquer, évidemment, que nos trois incidents surviennent dans des universités « bilingues », c'est-à-dire très majoritairement anglophones — ou pour mieux dire « canadiennes » (voir l'article éclairant de Shannon Dea à ce sujet, bg 4). Catherine Russell (née en 1959 et qui a fait ses études à New York) a « admis qu'elle n'était pas au courant des impacts que pouvait avoir, dans ce contexte, l'utilisation du N-word » (cb 3). Verushka Lieutenant-Duval, elle, « sait que c'est un mot qui fait mal », « qu'il est inacceptable de l'utiliser pour diminuer ou écraser une personne de couleur », mais elle « ne savait pas qu'il lui était interdit de le prononcer pour expliquer un concept théorique » dans un cours universitaire (cb 10). Bien entendu, elle est québécoise, de culture québécoise. Bien entendu, aussi, tout le monde finira bien par le savoir, mais personne ne pourra jamais comprendre le phénomène au Québec, où la réaction épidermique ne peut paraître que maladive. Oui, devant le phénomène, on le rationalise, comme je l'ai fait plus haut, en expliquant qu'il est on ne peut plus naturel aux États-Unis et que la réaction qui produit en contrepartie l'abréviation « N-word », tout aussi irrationnelle soit-elle, appartient dorénavant à la culture états-unienne et même que le mot appartient maintenant à la langue anglaise. En fait, je le répète, N-word est moins une abréviation de « negger » que sa dénonciation, puisqu'il affirme qu'on se refuse, en le désignant, à le prononcer. C'est ce qu'on appelle un tabou (comme le porte bien le titre de la chroniques cb 14).

      Mais c'est très légitimement qu'on doit se refuser absolument au Québec à employer l'anglicisme « le mot en N », « le mot qui commence par N », etc. Non seulement on doit pouvoir utiliser en toutes lettres le mot « nègre » lorsque cela est nécessaire, mais il faut au contraire dénoncer cette récupération inacceptable au Québec de la culture états-unienne. À l'inverse, il faut dénoncer une naïve essayiste, Judith Lussier, qui en... dénonce la dénonciation ! à grand renfort d'indécentes nuances (bg 9, 10, 11).

      Bien entendu, on peut ajouter que ces « événements » apportent au moins une petite pierre au projet de faire du Québec un pays. Dans cette affaire, le Québec ne peut pas se reconnaître dans la réaction du Canada — et inversement.

Sigles

Bg   Le sigle renvoie aux entrées de la Bibliographie qui suit.
Cb   Désigne la Chrono-bibliographie qui suivra.

Bibliographie

Bloch, Oscar, et Walther von Wartburg, Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, Presses universitaires de France, 1968, articles « nègre » et « noir ». N'importe quel dictionnaire du français (ou de l'anglais) enregistre l'étymologie, avec les dérivés et les composés des deux mots. Le présent dictionnaire date l'emprunt en français de 1516, en précisant que la forme originelle espagnole et portugaise, « negro », sera reprise dans le langage familier au XIXe siècle. [1


  • Le rapport Cloutier
  • Tristes protestations
  • Dénigrement du rapport Cloutier par l'UdeM :
  • projet de loi 32

    Cloutier, Alexandre, président, Reconnaître, protéger et promouvoir la liberté universitaire : rapport de la Commission scientifique et technique indépendante sur la reconnaissance de la liberté académique dans le milieu universitaire, Québec, Gouvernement du Québec, décembre 2021 [2

    —— « Événements récents impliquant la liberté universitaire au Québec », Rapport de la Commission Cloutier, « Annexe 2 », décembre 2021. [3

    Présentation critique sommaire

          Le rapport de la Commission Cloutier propose cinq recommandations et émet cinq avis à l'intention du Gouvernement du Québec. Il propose l'adoption d'une loi qui définira la liberté universitaire et qui forcera les universités du Québec à s'y conformer, d'abord en adoptant une politique, précise et distincte, à ce sujet, qui sera gérée par un comité qui devra entendre les litiges sur la question et faire rapport au Ministère de l'enseignement supérieur une fois l'an, tandis que le Ministère devra à son tour faire un rapport de synthèse annuel à ce sujet.

          En ce qui concerne les avis, c'est simple, car il s'agit d'une explicite condamnation sans appel des trois « incidents » présentés dans le présent essai : les « espaces sécuritaires » et les « traumavertissement » sont bannis des universités et celles-ci doivent impérativement légiférer pour prévenir et sanctionner toute forme de lynchage intellectuel. En plus, les universités doivent protéger tout membre de la communauté victime de procédure judiciaire à l'encontre de sa liberté universitaire, tandis que les hautes directions des universités doivent garder un droit de réserve et ne jamais intervenir sur des enjeux faisant l'objet de débat de société.

          Bien entendu, tout cela se trouve à l'évidence dans la tradition universitaire, dans la jurisprudence et même dans le fonctionnement normal de nos institutions. C'était la conclusion de la Commission Bastarache !

          Or, il se trouve que le comportement de quelques universités (canadiennes) force maintenant à établir au Québec une législation pour que ces droits et devoirs soient respectés. Et la Commission Cloutier réussit le tour de force de le faire de la manière la plus judicieuse qui soit, en respectant deux principes qui ne sauraient s'opposer, l'autonomie des universités et la liberté universitaire de ses composantes (liberté de parole, d'enseignement, de recherche, etc.). On peut s'amuser à imaginer cela appliqué à l'Université d'Ottawa en Ontario, comme si la Commission Bastarache avait eu le pouvoir juridique de forcer le recteur Frémont à s'excuser auprès de la professeure Verushka Lieutenant-Duval, avant qu'elle ne soit d'office rétablie dans son enseignement.

          Toutes les universités du Québec seront assujetties à une loi à cause de l'incartade de quelques directions universitaires ? Pourquoi pas ? Être forcé par la loi de faire ce que l'on fait déjà très bien, et depuis longtemps, cela ne pose aucun problème, d'autant que cela évitera d'autres dérives comme celles précisément qui conduisent aujourd'hui aux conclusions de la Commission Cloutier.

          Sans compter que tout le chapitre 3 du rapport de la Commission prouve que cela ne nous coûtera vraiment pas très cher, « La liberté universitaire selon le corps professoral et la communauté étudiante (p. 28-44) ». Ce chapitre, en effet, est une radiographie des opinions des composantes de l'université québécoise sur la liberté universitaire (enseignement, recherche, publication, etc.) et la liberté d'étude qui en découle et la complète. Or, cette enquête, fort bien menée, découle précisément des « incidents » présentés ici, ceux des universités d'Ottawa, de McGill et de Concordia, puisque c'est forcément en regard de ces faits « explosifs » que tous les participants aux travaux de la Commission se sont exprimés. Et, contrairement à la Commission Bastarache, il ne s'agissait pas ici d'empoisonner le poisson.

          La Commission Cloutier a donc mené une vaste enquête auprès des instances universitaires et des personnes et des groupes impliqués dans cette problématique. C'est donc ce chapitre 3 du rapport qui rend compte de cette consultation : questionnaires adressés aux professeurs et aux étudiants, questionnaires à choix multiples et aux espaces destinés aux commentaires; mémoires adressés à la Commission et séances publiques d'échanges; quelques séances à huis clos; prise en considération des articles, des comptes rendus et des opinions publiés dans les journaux, y compris sur l'affaire Lieutenant-Duval, dont l'impact a été très important au Québec. Il ressort de cette large consultation que les entraves à la liberté universitaire viennent très largement de groupes d'étudiants, généralement anglophones ou noirs, qui répercutent au Québec les comportement états-uniens ou canadiens exigeant l'interdiction absolue de l'utilisation en classe du « N-word » et l'obligation de se trouver là dans des « safe spaces », pour le dire dans leur langue. Les statistiques des consultations distinguent en effet les professeurs et les étudiants selon qu'il s'agit de francophones ou d'anglophones, de Blancs ou de Noirs (« statut minoritaire », « groupes sous-représentés ou marginalisés »). La bonne distinction n'est pas faite, en ce qui concerne les étudiants, qui devraient être caractérisés, surtout pour les anglophones, selon la durée de leur résidence au Québec, d'où qu'ils viennent. Ces étudiants sont-ils au Québec depuis six mois ?, un, deux ou trois ans ? Ou depuis plus de trois ans et depuis toujours !

          On peut penser, en effet, que les étudiants étrangers accueillis au Québec soient le moteur de ceux qui s'opposent à ce qu'on utilise ici le mot « nègre », qu'on trouve très normalement dans des titres d'ouvrages, des citations ou des oeuvres à l'étude; qu'on ne le prononce jamais, le remplaçant par l'euphémisme « N-word »; qui exigent des « safe spaces »; qui considèrent que seuls des Noirs peuvent employer le mot « nègre », etc. Cela dit, on n'a pas besoin de cette précision, sur des faits qu'on peut croire démontré d'eux-mêmes, car la Commission dit clairement que tout cela est incongru au Québec et c'est ce qu'elle affirme très fortement dans ses cinq Avis.

          On n'y peut rien, je le répète, car si le Québec est une « société distincte », une nation, ce n'est pas un pays, de sorte que beaucoup de citoyens anglophones, d'immigrants (récents), comme de résidents temporaires ou en attente de la citoyenneté, se croient ici au Canada (où, malheureusement, ils se trouvent en effet).

    Tristes protestations

          Comme j'ai lu le rapport de la Commission d'Alexandre Cloutier de la première à la dernière page, avec tous ses appendices, je peux à bon droit protester contre son style bigenre. Le rapport est rédigé, très sérieusement, dans un style enfantin, stupide et débile, s'adressant manifestement à des lecteurs qu'on prend pour des sous-doués. Lorsqu'un rapport s'adresse à la Ministre de l'éducation, Danielle McCann, pour tous les citoyens du Québec, cette supposée « rédaction épicène » doit être vigoureusement dénoncée. Il y a quelque chose d'hallucinant à voir Alexandre Cloutier et ses commissaires présenter un rapport écrit en style manifestement maladif. C'est une insulte à tout le Québec, qu'on ridiculise ainsi.

          On écrit donc, pour la ministre McCann et pour tous les Québécois que, je cite : « C'est d'abord en réaction à l'arbitraire de sanctions prises par des présidents ou présidentes d'université contre certains professeurs et [certaines] professeures ayant exprimé des points de vue jugés inacceptables, qu'est fondée aux États-Unis l'Association américaine des professeurs d'universités (AAUP) » (p. 8). C'est ainsi qu'on présente la naissance d'un document fondateur de la liberté universitaire en Amérique. Il faut pratiquer une bien niaise rédaction pour écrire une telle phrase en français, car ce sont évidemment des présidents d'université qui ont mal agi vis-à-vis certains professeurs. Pas des présidents ou présidentes contre des professeurs et professeures. — Sans compter qu'il est amusant de constater que l'accord du déterminant, certain, ne se fait qu'au masculin pluriel, ce qui montre que le style bigenre fait apparaître la marque du féminin (professeures), pour des raison strictement idéologiques, en la plaçant sous la domination du « masculin » (soit professeurs, le genre non marqué du féminin qu'on appelle le masculin depuis les classes de l'école primaire).

          Disons que c'est bien fait pour la ministre McCann puisque son collègue Simon Jolin-Barrette est responsable de la nomination de la présidente de l'Office québécois de la langue française (OQLF) actuellement, Ginette Galarneau, et des fonctionnaires que la présidente préside, et que ces fonctionnaires n'ont toujours pas le bon sens d'abroger l'Avis de l'OQLF (2015) qui recommande d'adopter la rédaction épicène à tous les Québécois (la revue Lettres québécoises, par exemple, se conforme à cette stupide recommandation le plus sérieusement du monde, une revue littéraire !) et impose au président Alexandre Cloutier de présenter son rapport remarquable dans ce style bébé la la.

          C'en est gênant, pour le président Cloutier, et insultant pour les lecteurs du rapport, bien entendu. Le rapport désigne donc très sérieusement les étudiants et étudiantes, avec la belle variante en équilibre, des étudiantes et étudiants, trente fois au cours du rapport. Risible : une seule et unique fois la différence de sexe est prise en compte, dans une formulation proprement stupéfiante, « on observe que chez les étudiantes et étudiants, 30% des femmes considèrent que certains mots devraient être interdits, même s'ils sont utilisés à des fins universitaires, alors que 16% des hommes sont de cet avis » (p. 42). Quand un comité de quatre commissaires et son président laisse rédiger une phrase aussi tordue, c'est qu'ils ne peuvent plus maîtriser le français : les étudiantes et étudiants ne sont plus des étudiantes et des étudiants, ce sont des femmes et des hommes ! Et que voilà un symptôme du style bigenre, la rédaction dite épicène ou l'écriture dite inclusive, et qui prouve qu'elle est le produit de la pure ignorance en matière grammaticale et linguistique. En pratique, le fait d'ignorantes en ces matières embauchées par des « fonctionnaires », à l'OQLF, évidemment sans expertise aucune en ces domaines.

          Mais il n'y a pas que la puérilité d'un style infantile et infantilisant. On assiste également tout au long du rapport à la bouffonnerie d'expression proprement loufoques. Bon, évidemment, on s'en doute, on parlera des professeurs et professeures (3 fois), et, bien sûr, pour équilibrer (c'est le comique des précieuses, la balance étant féminine), des professeures et professeurs (9 fois). Avec les recteurs et rectrices, c'est 4 fois, avec le parfait équilibre de la balance du masculin et du féminin. Une seule fois il est question des conférencières et conférenciers. Mais le style bigenre en vient à présenter des caractères proprement bouffons. Il s'agit d'abord des « personnes répondantes ». Pour rendre compte des répondants, de ceux qui ont répondu aux questionnaires de la commission, on compte 31 occurrences, tout du long du rapport de cette désignation incongrue, avec une fois, une seule, une formulation française disant que « dans les réponses aux questionnaires, plusieurs personnes ont affirmé que... » (p. 31). Pour un universitaire comme moi, le summum aura été atteint avec la désignation des « personnes chargées de cours » ! pour désigner les chargés de cours que j'ai côtoyés durant tant d'années. La bouffonnerie apparaît clairement en regard de la ridicule redondance des « étudiantes et étudiants » dès qu'on se rend compte que la désignation des « personnes chargées de cours » ne saurait s'employer au singulier !

          Bref, Alexandre Cloutier et ses commissaires devraient avoir honte de cette rédaction insensée.

          Le budget de la Commission Cloutier n'est peut-être pas épuisé ? Alors la ministre devrait adresser un exemplaire de mon pamphlet à chacun de ses commissaires : le Style bigenre, la rédaction épicène, l'écriture inclusive : l'Office québécois de la langue française et ses travailleuses du genre (G. Laflèche, Laval, Singulier, 2020). Elle ferait bien de le lire, elle aussi, pour obtenir de Simon Jolin-Barrette qu'il règle le problème à sa source, à l'OQLF.

    La liberté universitaire :
    La haute direction de l'Université de Montréal dénigre le rapport Cloutier

    Daniel Jutras, Valéry Amiraux et Jean-François Gaudreault-DesBiens, « Libertés universitaires : les universités font leurs devoirs ». Le texte d'opinion de la haute direction de l'Université de Montréal, signée du recteur et de deux vice-recteurs, a paru partout dans les journaux en décembre-janvier 2021-2022 (le Devoir, 23 décembre; la Presse, 27 déc.; et le Droit (Ottawa), 6 janvier). [2a

    — Université de Montréal, Mission du recteur, « La liberté d'expression en contexte universitaire » : « Déclaration de principes », déclaration adoptée par l'Assemblée universitaire le 14 juin 2021. Se lit sur
    < umontreal.ca/missiondurecteur/ >. [2b

    — Université de Montréal, Rapport de la mission du recteur sur la liberté d'expression en contexte universitaire, Valéry Amiraux, présidente de la mission, 4 juin 2021. [2c

    Jean-François Gaudreault-DesBiens, vice recteur, avec la collaboration de Mtre Léa Boutrouille, avocate, les Libertés universitaires dans une université inclusive : rapport réalisé dans le cadre des travaux de préparation de l'Énoncé de vision et du Plan d'action en matière d'équité, de diversité et d'inclusion, Université de Montréal, mars 2020, 235 p. [2d

    — Alexandre Chabot, secrétaire général, Plan d'action 2020-2023 sur l'équité, la diversité et l'inclusion, déposé au Conseil le 26 mars et à l'Assemblée universitaire, le 11 mai 2020. [2e

          En fait, ces cinq textes se programment les uns à la suite des autres. Conçu dans le contexte et à la suite du Plan d'action (mars 2020), le rapport Gaudreault-DesBiens (également de mars 2020) sert de cadre à une comMission du rectorat, dont le rapport (4 juin 2021) conduit à l'adoption de la déclaration de principes de l'Assemblée universitaire (14 juin 2021), ce qui justifie sa promotion par la lettre d'opinion de la haute direction de l'Université (décembre-janvier 2021-2022), dénigrant le rapport Cloutier destiné au Gouvernement du Québec.

          Oui, nous avons à l'Université de Montréal une « Mission » du recteur, avec, évidemment, ses Apôtres et son Évangile (J.-F. G.-D.) qu'il s'agit de faire adopter par son Assemblée. Ce sera pour nous, simplement, la comMission.

    Encore une digression

    La haute direction de l'Université de Montréal
    dénigre le rapport Cloutier
    — Pourquoi ?

          Après mon évidente digression sur le style bigenre du rapport Cloutier, en voici une autre. Dans cet essai, je ne répertorie pas les textes d'opinion, car je m'en tiens aux faits. La chronique inaugurale d'Isabelle Hachey (le 15 août 2020), après celle de Philippe Léger (le 10 août), peut bien exprimer des opinions, mais elle rapporte des faits, des incidents, et en devient ainsi elle-même un événement. Cette chronique a suscité quelques dizaines de textes d'opinion. J'ai lu et, bien sûr, tenu compte de ces textes, que j'ai illustrés de deux exemples seulement, les interventions de Patrick Moreau (bg 12) et Dany Laferrière (bg 7), mais aucun autres textes d'opinion n'est consigné ni étudié ici. Les opinions du polémiste, les miennes, suffisent !

          Je fais toutefois exception pour le « texte d'opinion » de la haute direction de l'Université de Montréal sur... le rapport Cloutier.

    Le texte d'opinion de la haute direction

          Ces derniers points de suspension s'expliquent en ce que la direction de l'Université de Montréal intervient à la suite de nos trois affaires sur l'utilisation du mot « nègre » à l'université et notamment, bien entendu, l'affaire Lieutenant-Duval de l'Université d'Ottawa qui a fait scandale au Québec. Ce sont les déclarations hallucinantes du recteur Jacques Frémont, le 19 octobre 2020, qui en représentent le sommet.

          Le dépôt du rapport de Jean-François Gaudreault-DesBiens, au mois de mars précédent aurait-il été prémonitoire ? Par « dépôt », il faut entendre que le rapport du vice-recteur est remis au cabinet du recteur en mars 2020, tandis qu'une synthèse du mémoire ne sera déposée à l'Assemblée universitaire que le 7 décembre. Or, c'est ce mémoire et cette synthèse qui encadreront la comMission du recteur, l'adoption de la déclaration de principes, le tout expliquant le texte d'opinion de la haute direction de l'université de Montréal.

          Il ne fait pas de doute que le rapport était « prémonitoire » de l'affaire Lieutenant-Duval que rien ne pouvait laisser prévoir en mars 2020, tandis que les « études de cas » présentées en annexe du rapport sont tout à fait étrangères à nos dénonciations de l'emploi du mot « nègre » en classe. J'ai donc pensé que le mémoire était antidaté. Le scandale de l'Université d'Ottawa a été à son comble le 19 octobre 2020. Octobre-novembre 2020, cela pouvait donc correspondre à la rédaction du rapport, dont un sommaire est déposé à l'Assemblée universitaire le 7 décembre. C'est vraisemblable, car le vice-recteur connaît parfaitement bien la question juridique; ensuite, l'essentiel de son analyse découle des documents rassemblés pour le Plan d'action sur l'équité; ne restait plus qu'à improviser les recommandations (cinq pages). Le rapport pouvait donc être rédigé en six semaines. Mais cela ne concorde nullement avec l'analyse du contenu du rapport, qui paraît bien dater de mars 2020. D'une part le rapport n'évoque jamais les affaires de Concordia ou d'Ottawa, et d'autre part il ne désigne pas non plus le Plan d'action (déposé à la fin du mois de mars), mais seulement l'Énoncé de vision qui l'annonçait en mai 2019. Bref, il faut bien en conclure que le rapport sur les Libertés universitaires dans une université inclusive relève d'un coup de génie peu commun.

          J.-F. Gaudreault-DesBiens est un juriste réputé de la Faculté de droit qui dirigeait une chaire du Canada sur « les identités juridiques et culturelles » en 2015; il aura été doyen de sa faculté (2015-2019) avant de devenir, en 2019, vice-recteur à la Planification. C'est à ce titre qu'il participe, évidemment, à la rédaction du Plan d'action sur l'inclusion. Et c'est apparemment comme conseiller spécial du rectorat qu'il rédige son rapport personnel. Comme on le voit à son sous-titre, son rapport est préparé dans le cadre et fait suite à la mise en place d'un Plan d'action « en matière d'équité, de diversité et d'inclusion ».

          Dans ces circonstances prémonitoires, on comprend toutefois que le seul et unique objectif de la haute direction est de s'assurer qu'aucune affaire comparable à celle qui éclatera à l'Université d'Ottawa ne puisse se produire à l'Université de Montréal. Il faut s'en prémunir. Il s'agit donc d'« éviter la controverse » (p. 85) et surtout « les dommages réputationnels » pour l'Université (p. 77). Il suit, on le verra vite, que la liberté universitaire est le dernier des soucis de ces administrateurs. D'ailleurs, l'énoncé de principes à ce sujet ne dit nulle part que l'Université a le devoir de prendre fait et cause pour un professeur qui verrait brimer sa liberté universitaire par des étudiants, des entreprises ou des tribunaux. Pire, on lit dans le rapport J.-F. Gaudreault-DesBiens que « la promotion de l'expression des professeurs ne signifie pas que l'université puisse être contrainte d'endosser le contenu de cette expression » (p. 18). Qu'est-ce que cela signifie ? Aucune université ne fait la « promotion » de la libre expression de ses professeurs : elle doit « défendre » sans condition un professeur attaqué en raison de son exercice ou devant toute tentative de la restreindre. Or, il ressort de cette phrase, à mot couvert (car autrement, elle n'a aucun sens), que la liberté universitaire du professeur ne sera pas nécessairement défendue.

          Le texte d'opinion de la haute direction ne présente qu'un seul argument pour dénigrer le rapport Cloutier. C'est le suivant. Depuis que le « sondage » de la commission a été rendu public, on dit que « 60% des membres du corps professoral affirmeraient s'être autocensurés en classe. Il serait plus exact d'écrire, affirme la haute direction, que 60% des 1 079 répondants au sondage (envoyé à 33 516 membres du corps enseignant) se sont exprimés ainsi. Ce taux de réponse de 3,2%, famélique pour un sondage de ce type, impose beaucoup de prudence dans l'interprétation des résultats ». Or, ce n'est pas vrai : il ne s'agit nullement d'un sondage, mais d'une consultation et, plus précisément, d'une « enquête d'opinion volontaire »; et par ailleurs le rapport explique clairement et très souvent la nature exacte de ses données statistiques, précisément limitées aux quelques mille « personnes répondantes », mais qui représentent les tendances du corps professoral en ce qui concerne ses opinions sur le traitement de la liberté universitaire par les autorités des universités. Et l'interprétation de ces données se fait très prudemment, notamment en regard d'autres formes de consultation (audiences publiques, témoignages à huis clos et dépouillement des textes d'opinion dans les journaux). À remarquer que la comMission du recteur de l'Université de Montréal n'a pu tenir compte que de 67 écrits disparates (commentaires de quelques lignes, quatre mémoires d'une vingtaine de pages, et des articles ou... des textes soumis pour publication). Disons méchamment que cela est famélique en regard de la consultation correspondante de la commission Cloutier. Bref, l'extrait de la lettre du recteur qui s'analyse ainsi tient du dénigrement gratuit, injustifié. Pourquoi ?

          Afin de pouvoir rejeter les conclusions du rapport au nom de l'« autonomie » des universités. Mais, bien entendu, nulle part le texte d'opinion ne dit en quoi cette autonomie serait mise en cause. L'explication est simple : tel n'est pas le cas.

          Voici le tout dernier alinéa de la lettre d'opinion de la direction. « Les questionnements sur les limites de la liberté universitaire existent donc bien à l'Université de Montréal, comme dans d'autres universités québécoises. Une loi changera-t-elle cette réalité ? Non. Permettra-t-elle à une équipe de direction de mieux accompagner les personnes impliquées dans ces épreuves ? Non (1). Car c'est de cela qu'il est question, au final : comment aider des personnes — enseignantes ou étudiantes [sic, des personnes enseignantes ou étudiantes !] — à ne jamais censurer leur expression tout en s'assurant que demeure ouvert un dialogue authentique entre elles ? (2). Il nous apparaît que la réponse à cette question se situe bien davantage dans le registre éthique et pédagogique que dans le registre juridique. En outre, une loi (3) amoindrirait-elle le principe de l'autonomie des universités en imposant des mesures contraignantes qui s'inscriraient au coeur même de la vie académique ? Assurément ». Il faut épingler trois phrases de ce morceau de bravoure :

    (1) Une loi : « Permettra-t-elle à une équipe de direction de mieux accompagner les personnes impliquées dans ces épreuves ? Non ». Cette affirmation a plusieurs implications. Elle présuppose que c'est à la haute direction de gérer les conflits concernant la liberté universitaire. Elle présuppose également que le règlement de ces conflits est de l'ordre de l'autorité paternelle, de la gestion familiale et des discussions de salon (le confort de la children's home universitaire). Et on va le voir, tout le rapport Gaudreault-DesBiens nous convie dans cet environnement douillet.

    (2) Que vient donc faire cette idée de « dialogue authentique » dans la question de la liberté universitaire ? — Vous allez vite le comprendre. On lit, dans l'énoncé de principes la curieuse phrase suivante : « [l'Université] s'assure que tous les membres de la communauté universitaire peuvent en confiance rapporter un incident afin d'être accompagnés adéquatement et de résoudre une situation problématique ». Cela concernerait-il la liberté universitaire ? Non. Cela ne peut s'appliquer qu'aux « échanges respectueux » !

    (3) La « loi » proposée par la commission Cloutier implique deux articles, d'abord chaque université devrait adopter (comme l'Université de Montréal semble le faire avec sa déclaration de principes) une politique claire sur le respect de la liberté universitaire. Ensuite, elle doit mettre en place un comité sur la liberté universitaire, un comité spécifiquement destiné à gérer les griefs et les conflits à ce sujet, qui devra en faire rapport une fois l'an au ministre de l'Enseignement supérieur. Il faut beaucoup de mauvaise foi, il me semble, pour voir là une menace envers l'autonomie universitaire. La stratégie du texte d'opinion consiste à parler d'une « loi », sans dire en quoi elle consisterait, pour qu'on ne comprenne pas que l'autonomie universitaire n'y est nullement impliquée.

          À remarquer, comme l'indique d'ailleurs en introduction le rapport Gaudreault-DesBiens (p. 7) qu'une telle loi est enchâssée dans la constitution de l'Allemagne et qu'elle se trouve également aux États-Unis, avec l'interprétation des tribunaux du « premier amendement » en regard de la liberté universitaire. La loi « Cloutier » (je m'amuse, avec cette désignation) ajouterait un mécanisme minimaliste pour s'assurer de son application au Québec.

          Ah ! l'Université de Montréal veut avoir l'autonomie nécessaire pour ne mettre en place aucun mécanisme pour gérer l'application de sa déclaration de principes ?

    Le rapport Gaudreault-DesBiens

          L'ouverture de la lettre d'opinion de la haute direction de l'Université de Montréal se comprend très difficilement. On s'insurge contre l'idée que les universités seraient incapables de défendre la liberté universitaire contre, je cite : « un identitarisme galopant ». Comme vous le voyez, même votre dictionnaire ne comprend pas. Bien sûr, c'est de l'anglais, si vous voulez, mais en fait cela n'a aucun rapport avec la langue, mais bien avec la culture anglo-saxonne d'Amérique. Et tout le rapport Gaudreault-DesBiens, de la première à la dernière ligne, baigne dans la culture universitaire états-unienne et, par conséquent, canadienne. Il reproduit en négatif nos affaires concernant l'interdit de prononcer le mot « nègre » en classe aux université de Concordia, de McGill et d'Ottawa.

          On comprend facilement qu'un rapport de l'Université de Montréal ne puisse désigner et étudier ces trois « affaires », bien entendu, contrairement au rapport Cloutier. C'est là un évident devoir de réserve. Pourtant, on l'a lu plus haut, c'est précisément à la suite de ces incidents que la comMission du recteur a été mise en place. Or, il se trouve que la comMission en question, sans en avoir l'air, va adopter exactement la même attitude que celle du recteur Jacques Frémont, à partir du rapport Gaudreault-DesBiens qui lui sert de cadre.

          Voici une amusante illustration pour ouvrir l'analyse critique du rapport. Il s'agit de l'affaire des « agressions » inconscientes dont les minoritaires se sentent souvent victimes, désignées assez comiquement en anglais comme des micro-agressions (microaggressions, concept parfaitement ridicule, sucette de psychologues, ne s'agissant pas du tout d'agressions, mais du sentiment d'être agressé, généralement totalement injustifié). J'en donne un exemple autobiographique, car je ne suis jamais aussi juste que lorsque je parle de moi. De retour du Vietnam, je rencontre une amie que je vois à l'occasion, une Vietnamienne d'origine, immigrée au Québec toute jeune. Je suis très heureux de lui dire que j'arrive de son pays natal; je lui dis combien j'ai aimé Hanoi, l'une des plus sympathiques ville que j'ai jamais connues (dans la chaleur de mon enthousiasme, je ne me rends pas compte que cela la laisse froide); mais Hochiminh, là, j'ai détesté, avec le bruit infernal de ses motocyclistes et ses citoyens très agités; mais après quelques jours, je me suis fait à la situation et j'ai vraiment beaucoup apprécié ses architectures et sa vie citadine. Voilà, vous avez déjà compris. C'est la micro-agression ! L'amie vietnamienne est furieuse (sans en rien laisser paraître), triste surtout et je comprends vite que je suis un parfait imbécile. D'abord, Hochiminh, ce n'est pas le vrai nom de la ville, qui s'appelle Saigon. Ensuite, cette ville-là n'est plus rien du tout; elle a perdu la splendeur qu'elle avait dans sa toute petite enfance (celle de mon amie, dans ses souvenirs); c'est même devenue une ville communiste !

          Bien sûr, cela s'appelle un impair. Mais sachez que dans les universités états-uniennes, il est interdit aux professeurs de dire que les États-Unis sont un « melting pot »; d'affirmer que n'importe qui dans ce pays peut réussir, à condition de travailler fort; on ne doit surtout pas demander à un immigrant manifestement récent d'où il vient ou d'où ses parents sont originaires (on ne doit surtout pas s'intéresser aux pays d'Asie et d'Afrique ou aux villes d'Haïti).

          Le rapport Gaudreault-DesBiens en vient à dépasser ces limites. Il recommande le plus sérieusement du monde la rééducation du personnel enseignant. « Nous recommandons donc que toute les personnes enseignant à l'Université de Montréal reçoivent une formation pédagogique intégrant des éléments liés à la sensibilisation au développement de l'intelligence émotionnelle et culturelle... [etc.] » (p. 77), et d'ajouter : « ambitieuse tant dans son contenu que par sa portée, cette formation pourrait prendre des formes diverses (sessions présentielles, formation en ligue, guides (!) avec études de cas, etc.) » (le « etc. » est dans le texte). Recommandation pour combattre les comportements vexatoires et les incivilités — « Que toutes les personnes enseignant à l'Université de Montréal reçoivent, sous des formes diverses, une formation pédagogique intégrant des éléments de pédagogie inclusive et de sensibilisation au développement de l'intelligence émotionnelle et culturelle visant à les inciter à adapter leurs méthodes pédagogiques lorsque des thèmes difficiles sont abordés et, le cas échéant, à tenir compte des enjeux liés aux rapports asymétriques de pouvoir en société » (p. 88-89, recommandation qui reprend et développe, on le voit, la page 77 qui vient d'être citée et qui doit donc être reprise ici !). Bref le corps professoral a besoin d'une « révolution culturelle ». Un peu plus et on exigerait que ses membres vivent quelques mois, non pas à la campagne, mais au sein de « groupes vulnérables ou désavantagés » (p. 87). En tout cas, il est assez curieux de voir le rapport Gaudreault-DesBiens prendre la forme du « Petit Livre rouge » de Mao Zedong.

          Comparons les titres. D'un côté, Reconnaître, protéger et promouvoir la liberté universitaire (rapport Cloutier) et de l'autre, les Libertés universitaires dans une université inclusive (rapport Gaudreault-DesBiens). Toutes les universités ne sont-elles pas, par définition, inclusives ? Et les recommandations du rapport s'ouvrent encore sur cette question, l'« idéal d'inclusion à la diversité » (p. 85). C'est pourtant un principe méthodologique élémentaire : on n'étudie jamais deux questions à la fois.

          La liberté de parole est limitée par son abus, la diffamation et le discours haineux. Et elle ne saurait être limitée par rien d'autre. Et c'est ce que proclame en principe, la déclaration de principes de l'Université de Montréal.

          On aura remarqué les deux sens du mot « principe » dans la dernière phrase. Et en effet, le rapport Gaudreault-DesBiens distribue les nuances représentées par les mots « en principe », « a priori » et, surtout, la belle expression voulant que l'exercice de la liberté universitaire se fasse « de manière responsable » ! Et de contrebalancer la liberté de parole par la promotion de la « civilité », de l'« identitarisme », le « droit à l'égalité », la lutte contre les « comportements discriminatoires », etc. Et on voit surgir magiquement ici et là, les « groupes vulnérables et désavantagés ». Quel rapport avec la liberté universitaire ? Est-il possible qu'on ne se rende pas compte qu'on frémontise ainsi l'Université de Montréal ?

          Exemple hypothétique simple. Dans un cours de littérature québécoise, un professeur devrait mettre au programme Trou de mémoire d'Hubert Aquin. Le personnage clé du roman est Olympe Ghezzo-Quénum, pharmacien révolutionnaire de la Côte d'Ivoire. Une lettre de lui ouvre le roman, en avant-propos, mais c'est encore lui qui donne toutes les clés de l'histoire, à la fin du roman, dans le bureau de P.-X. Magnant, pharmacien de Montréal, qui se cache alors sous un pseudonyme. Le pauvre homme, car le Noir connaît tout de l'histoire de ce beau salaud et il le tient sous son regard et le poids de ses insinuations incriminantes. Et le narrateur de rapporter cette réplique, avec en incise la pensée de Magnant en style indirect libre : « Allons donc, continua le nègre insidieusement, vous n'allez pas... » (p. 198 de l'édition originale, Montréal, CLF, 1968). Vous vous rendez compte ? Devant l'attitude de l'Université, le professeur se trouve devant le dilemme suivant : ou bien il s'autocensure et retire le roman de son programme (et c'est ce qu'il devra faire si l'attitude de l'Université de change pas), ou bien il se retrouve avec une affaire Lieutenant-Duval qui sera gérée exactement comme l'a fait le recteur Jacques Frémont à Ottawa.

          Reprenons, pour être bien clair. L'Université de Montréal a un Bureau d'intervention en matière de harcèlement (le BIMH). C'est très bien, c'est essentiel. Or, la commission Gaudreault-DesBiens considère que c'est cet organisme qui devrait gérer les conflits et griefs sur... les atteintes à la liberté universitaire ! La commission Cloutier émet l'avis qu'un Comité doit être spécifiquement consacrée à cette question. Question manifestement sans rapport avec le harcèlement, l'inclusion, la diversité, l'« identitarisme » ou l'« égalitarisme », d'autant que ce sont des accusations de cet ordre, et sans fondement aucun, qui ont entravé la liberté universitaire à Concordia, McGill et Ottawa.

          Que dit donc le rapport Gaudreault-DesBiens sur cette question ? D'abord, bien sûr, il brasse toujours deux questions différentes, comme on le voit au titre de la section consacrée à ce sujet : « Règlement des conflits entre la liberté universitaire et les revendications liées à l'inclusion » (chapitre I, section D, p. 79-81). Nulle part cet amalgame n'est justifié. Pourtant, la seule et unique question est de savoir comment doivent être gérés les griefs, plaintes et contestations sur les entraves à la liberté universitaire. Quel mécanisme sera mis en place sur ce point ? Eh bien ! c'est simple : aucun. Car le rapport Gaudreault-DesBiens, à la faveur de l'amalgame, reformule la question qui devient : quels seront les modes de « règlement des conflits entre la liberté universitaire et les revendications liées à l'inclusion » ? Réponse : il faut rejeter la « judiciarisation » et privilégier les « modes informels » (sic) de règlements qui devront bénéficier de l'« appui » et de l'« accompagnement » de l'institution (p. 81). Cela porte à rire si l'on imagine la plainte d'un professeur, qui doit réagir à la dénonciation d'étudiants sur les médias sociaux protestant contre le fait qu'on trouve le mot « nègre » dans Trou de mémoire d'Aquin mis au programme de leur cours, pour reprendre l'exemple inventé plus haut. Bref, la question pour la haute direction de l'université n'est pas de défendre la liberté universitaire du professeur, mais d'« accompagner », « informellement », les étudiants traumatisés par l'apparition sans avertissement du mot « nègre » à la page 198 du roman. Voici sans surprise la recommandation du rapport. « Quant au mode de règlement des conflits entre la liberté universitaire et les revendications liées à l'inclusion, il est recommandé : (A) que l'Université de Montréal priorise le règlement informel de ces conflits plutôt que de recourir à des processus disciplinaires formels qui ne devraient être réservés qu'aux cas les plus graves; (B) que l'Université de Montréal considère ajouter [sic] aux service du BIMH des services de médiation des conflits liés aux diversités » (p. 89).

          Tout cela est hors propos. Mais voilà qui explique par avance la dénonciation, par la haute direction de l'Université de Montréal, des conclusions du rapport Cloutier, qui, lui, examine précisément la liberté universitaire et propose un mécanisme législatif simple pour qu'elle soit protégée.

          Cela dit, il faut encore répéter pour finir que l'amalgame de la haute direction est typique de l'attitude des universités anglo-saxonnes d'Amérique. Le frémontage consiste à nier ou amoindrir la liberté universitaire au nom de la sensibilité déplacée de quelques étudiants. Or, cette question est traitée dans l'absolu, de la manière la plus infantilisante qui soit. Infantilisation et paternalisme, car la direction d'une université responsable ne saurait prendre en compte les dénonciations d'éventuelles incartades à ce sujet, qui relèvent justement du BIHM. Le bon sens le plus élémentaire dit que des comportements ou propos racistes, anti-féministes, homophobes, etc., ne sauraient être permis ou justifiés sous couvert de liberté universitaire. Si cela se trouvait, on en saisirait vite les tribunaux. La commission Gaudreault-DesBiens n'avait pas à chipoter sur ces questions, typiquement états-uniennes, au sujet des pardons, demandes d'excuses et refus de discussion en ces matières, notamment sur les prétendues micro-agressions.

    Du rapport Gaudreault-DesBiens aux recommandations de la comMission du recteur

          La liberté universitaire concerne essentiellement les professeurs, enseignants permanents et chargés de cours. Or, la comMission qui a été chargé par le recteur d'étudier la question, dans le cadre du rapport Gaudreault-DesBiens (c'est-à-dire celui de la haute direction de l'Université), ne comprenait que deux professeurs et deux chargés de cours, sur dix membres, et n'a entendu, en comptant très largement, que 29 professeurs et 2 chargés de cours sur 61 consultations. En plus, il faut dire que ces « consultations » étaient régies par un quorum où les professeurs devaient être entendus avec un nombre donné d'étudiants et... d'administrateurs.

          Dans ces conditions, il est attendu que les « constats » de la comMission du recteur reflètent exactement le cadre d'analyse de la haute direction. Aucun professeur d'université du Québec ne se reconnaîtra dans ces conclusions. D'un coté, on énumère arbitrairement toutes sortes de situations impliquant la liberté universitaire, pour conclure à l'hétérogénéité et aux nuances (!) des interventions; tandis que de l'autre, on ne voit absolument aucun problème car, dans les cas de conflits (aucun n'est désigné), « la très grande majorité des cas [a] trouvé une solution "locale" » (p. 6). Bref, pas de problème, tout se règle très bien à l'Université de Montréal.

          Voici trois extraits du rapport de la comMission du recteur, qui reprennent et même développent les amalgames du rapport Gaudreault-DesBiens. Au deuxième constat sur les « inquiétudes » relatives à la liberté universitaire, on a droit à une page complète hors propos (sur un rapport comprenant environ huit pages de texte). La voici :

    « Certaines de ces personnes déplorent notamment le fait que les enjeux de racisme ne soient pas traités avec la même diligence que eux liés aux libertés universitaires, particulièrement celles du corps enseignant. Il ressort également des témoignages que font défaut des espaces où la parole des membres de la communauté puisse être accueillie en toute confiance, notamment lorsque sont vécues des situations de sexisme ou de racisme. Cette absence d'un lieu spécifiquement consacré à l'intervention sur ces sujets peut aller jusqu'à miner la relation de confiance entre les membres de la communauté universitaire et peut conduire à la décision de ne pas, parfois de ne plus, participer ou s'exprimer dans l'institution. Plusieurs membres de la communauté universitaire ont ainsi saisi l'occasion des travaux de la Mission pour venir témoigner d'incivilités, de propos et incidents haineux, de même que d'expériences de racisme vécues à l'Université. Au terme de son mandat, la Mission constate que la parole sur ces sujets reste encore à recueillir.

          « La Mission a été mise au courant et se réjouit de la création d'un nouveau Groupe de travail sur le racisme, sous l'égide du Secrétariat général et relevant de la secrétaire générale associée à l'Équité, à la Diversité et à l'Inclusion et aux relations avec les Premiers Peuples. La Mission a également pris acte du Plan d'action en matière d'équité, de diversité et d'inclusion (ci-après EDI) et du Plan d'action en matière de relations avec les Premiers Peuples, qui comportent des références à la liberté universitaire et à la liberté d'expression. Néanmoins, les mandats de la Mission et ceux de l'équipe EDI demeurent distincts, malgré des chevauchements inévitables. Pour cette raison, bien que les membres de la Mission soient conscients de ces chevauchements, ils rappellent que l'objectif principal de la Mission est d'énoncer les principes auxquels l'Université s'attache en matière de liberté d'expression en contexte universitaire » p. 6-7).

          Si des étudiants ont saisi l'occasion de la comMission pour venir se plaindre de comportements jugés ou supposés inadéquats en regard de la « diversité » et de l'« inclusion », d'abord on devait les renvoyer au forum approprié et, ensuite, surtout, la comMission n'avait pas à rapporter cela sur tout une page de son rapport... en précisant que ce n'était pas son mandat d'étudier ces questions. Mais on comprendra que nous sommes ici au coeur de la stratégie de l'amalgame, puisqu'il sera tenu compte de ces interventions hors propos dans l'énoncé de principes !

          Troisième constat. Toute la communauté se range derrière la haute direction, question liberté universitaire, pour défendre unanimement l'autonomie de l'Université de Montréal. « Les personnes rencontrées et lues ont été catégoriques quant au fait que la défense de la liberté d'expression passe par la protection de l'autonomie institutionnelle de l'Université face aux pressions externes, qu'elles proviennent des acteurs gouvernementaux, institutionnels, corporatifs ou autres » (p. 6). C'est ce « constat » qui justifiera l'opposition de la haute direction aux avis du rapport de la commission Cloutier qui ne sont pas connus à ce moment ? Il n'y a pourtant là aucune « pression gouvernementale »...

          Introduction aux recommandations : « À partir de ses constats et en vue d'assurer la mise en oeuvre diligente de l'Énoncé de principes, la Mission soumet au recteur les recommandations suivantes, à des fins de prévention et de soutien, dans le respect du mandat qui lui incombe. Elle garde à l'esprit que les conditions de possibilité d'exercice de la liberté d'expression par l'ensemble des membres de la communauté universitaire, notamment de la liberté d'enseignement, passent par la responsabilité de toutes les parties à maintenir un climat propice à la discussion qui repose sur l'ouverture et l'inclusion » (p. 9).

          Comme on le voit, la comMission du recteur reprend l'essentiel du rapport Gaudreault-DesBiens, notamment en ce qu'il amalgame la liberté universitaire et la question de « l'ouverture et de l'inclusion ». De façon plus générale, c'est la politique de la haute direction de l'université que la comMission présente à l'assemblée universitaire, qui va l'entériner à l'unanimité. On doit admettre, je crois, qu'à la faveur de ses structures et de ses instances, la haute direction aura administré la question de manière admirable. En quatre documents, elle n'a rien étudié correctement, mais elle prétend avoir fait ses devoirs...

          Relisons donc pour finir le titre de la lettre d'opinion du recteur et de ses vice-recteurs. Les universités font leurs devoirs ? L'Université de Montréal a fait ses leçons et même ses récitations, mais elle n'a pas encore fait ses devoirs. Espérons qu'une loi « Cloutier » la forcera à le faire. Cela commence par la mise sur pied d'un comité exclusivement dédié à la liberté universitaire, un comité qui doit faire rapport annuellement au ministre de l'Enseignement supérieur.

    Fion

          C'est en corrigeant le brouillon du texte ci-dessus que m'est venue une idée toute simple. Question de non-respect de la liberté de parole à l'Université de Montréal, l'exemple que je connais le mieux, c'est le mien ! Je vous le résume donc en quelques mots, pour illustrer que la liberté universitaire est le dernier des soucis de la haute direction de l'Université.

          L'histoire se passe en 2003. Je dénonce le compte rendu hallucinant d'un chroniqueur du Devoir qui fait la promotion d'un navet proprement antisémite, un roman d'Yves Gosselin (qui n'a rien d'un antisémite, c'est évident, mais c'est un fait, son roman est tel), Discours de réception (Montréal, Lanctôt). Spécialiste de Louis-Ferdinand Céline, j'ouvre un nouveau fichier internet pour dénoncer cette « affaire » qui prend de plus en plus d'importance, d'imbéciles journalistes du Devoir mettant l'ouvrage en liste pour le prix des collégiens.

          La direction du Devoir, journal de Montréal, intervient auprès de la haute direction de l'Université de Montréal, pour que mon site internet soit fermé. La haute direction charge un vice-doyen de ma faculté d'exécuter la sentence. Et celui-ci d'engager un bureau d'avocats, pour me faire taire, affabulant un « risque » de diffamation, pour que je ferme mon site internet sur les serveurs de l'université. — Peu importe les aléas de l'histoire qui finira par la création du site Singulier.info où vous lisez actuellement ce texte polémique. L'important est que je ne peux, alors, demander à mon syndicat, le Syndicat des professeurs de l'Université de Montréal, d'intervenir, tout simplement parce qu'il ne peut que loger un grief en vertu de la Convention collective, et alors il faudra des mois et des années avant que je puisse reprendre la possession de mon site internet... La cause en est que l'université n'avait et n'a toujours aucun mécanisme permettant de défendre efficacement la liberté d'expression de ses professeurs. C'est non seulement encore le cas aujourd'hui, mais la haute direction de l'Université de Montréal tient absolument à ce que la situation ne change pas... en vertu de l'« autonomie » des universités ! J'ai été à la merci non seulement d'une dénonciation de la direction du Devoir, mais d'un vice-doyen de l'université et de son bureau d'avocats.

          Toute l'affaire Gosselin se trouve exposée sur

    < http://Singulier.info/po/go/ > et particulièrement avec le dossier juridique :
    < http://Singulier.info/po/go/jur.html >.

          Rétrospectivement, je pense que cette affaire mériterait une enquête, de sorte que les responsables (à commencer par les dénonciateurs) soient blâmés et que des excuses puissent m'être présentées.

    Projet de loi (no 32)

    La liberté académique dans le milieu universitaire

          Projet de loi présenté à l'Assemblée nationale du Québec par Danielle McCann, ministre de l'enseignement supérieur, le 6 avril 2022. Le projet tente de reprendre au mieux les conclusions de la commission Cloutier. En voici le texte.

    Projet de loi 32 (6 avril 2022)

    Comme on le voit, la loi devrait obliger les universités à présenter une politique claire sur la liberté universitaire, désignée comme la « liberté académique dans le milieu universitaire ». Elles devront désigner un responsable de son application et mettre en place un Conseil qui recevra les plaintes des enseignants et des chercheurs sur les éventuelles atteintes à son respect. Le Conseil devra, une fois l'an, faire rapport au ministre, rapport qui sera déposé à l'Assemblée nationale. Enfin, le ministre aura un pouvoir discrétionnaire sur la mise en application de la loi, dans le cas des universités qui n'en respecteraient pas l'esprit.

          Amendements.

          Le projet de loi n'est déposé que depuis deux jours (c'est aujourd'hui le 8 avril), mais j'en proposerais dès maintenant les amendements suivants :
    — Sur la composition du Conseil. Le Conseil doit être composé uniquement de chercheurs, de professeurs et de chargés de cours, soit d'enseignants, dont aucun n'occupe de charge administrative. Un ou quelques administrateurs peuvent en faire partie, mais comme observateur, aucun n'y ayant droit de vote. Aucun étudiant ni aucune association étudiante ne peut en faire partie et n'y sont invités comme observateur. — Je rappelle que toutes les violations de la liberté universitaire présentées dans cette étude sont le fait de certains étudiants et que les associations étudiantes se sont portées à leur défense, au détriment de la liberté universitaire.
    — Le responsable de l'application de la politique sera le président du Comité. On devra nommer un professeur titulaire ou émérite qui n'aura jamais exercé de fonction administrative dans son université.
    — À l'article 6, le premier alinéa devrait être complété ainsi (je souligne): « Après comparaison des politiques qui lui sont soumises par l'ensemble des universités du Québec, le ministre peut, lorsqu'il l'estime nécessaire [...], ordonner à un établissement d'enseignement d'ajouter dans sa politique tout élément qu'il indique ».
    — Dans ses attendus, la Loi devrait indiquer qu'après son application aux enseignements supérieurs durant de cinq à sept ans, la loi s'appliquera à toutes les institutions d'enseignement du Québec, aux collèges (Cégep), comme aux écoles ! car tous les professeurs ont droit à la liberté d'enseignement — avec bien entendu des mécanismes d'évaluation qui seront adaptés à ces niveaux.


    Dea, Shannon, « Academic freedom and the N-word », Affaires universitaires/ University affairs, 21 août 2020. — On se reportera à l'article sur < universityaffairs.ca > qui donne les adresses aux documents pertinents sur l'internet. [4

    Sommaire de l'article

          L'article présente l'équivalent canadien des trois cas « québécois » étudiés dans le présent essai. Il faut rappeler toutefois cette précision que les trois universités en cause ici, à Montréal et à Ottawa, sont des universités bilingues et, donc, très largement anglophones. Les trois cas présentés par Shannon Dea pourraient donc illustrer que ces universités sont en fait... canadiennes (en milieu québécois ! ou proche de cet environnement, à Ottawa). Or, il apparaît que c'est une importante caractéristique du phénomène. Cela illustre le fait que le Québec est une société distincte, une nation.

          Les cas incontestablement canadiens, en revanche, sont eux états-uniens, en ce sens que l'attitude de ces universités est celle des États-Unis. Trois professeurs blancs utilisent le mot « negro » ou « nigger » dans leur classe, composées surtout d'étudiants blancs (nous sommes au Ontario); mais quelques étudiants noirs protestent vigoureusement contre l'utilisation du N-word, abandonnent le cours ou portent plainte. Cela se passe au printemps 2020 à la Western University (London, Ontario), à St. Jerome's University (université catholique rattachée à l'Université de Waterloo, Ontario) et à King's University College (London, Ontario). Les trois incidents trouvent un très large écho dans la presse et sur les médias sociaux, mais c'est à l'université St. Jerome que l'affaire prend une tournure inattendue et devient un événement aux multiples rebondissements.

          D'abord une pétition est lancée contre la professeure de psychologie Barbara June Rye qui recueille rapidement plus de 6 000 signatures, même si la professeure s'est excusée auprès de deux étudiants directement concernés et devant toute sa classe (en mars). Ensuite, la direction de l'université de Waterloo réagit très vigoureusement le 29 mai 2020, avec une déclaration sans équivoque (!) : « the University of Waterloo unequivocally believes that there is no place for the use od the N-word in class, on campus or in our communuty », ce qui revient à interdire complètement l'usage du mot en question. Et la porte-parole de condamner l'enseignante au nom de l'Université de Waterloo : « We are disappointed that a member of St. Jerome's University faculty used this racist language, and that students in the class felt their concerns were not respected ». À remarquer que le cours de la professeure Rye portait précisément sur le « harmful language » dans l'expression de la discrimination entre groupes raciaux. Mais la réaction viendra d'où on ne l'attendait pas : ce sont les quelques Noirs qui enseignent à l'Université qui protestent au nom de la liberté universitaire. Leur premier et principal argument est qu'on ne saurait leur interdire l'usage de ce mot dans leur travaux sur le racisme, notamment, où il est évidemment essentiel. La direction fait un pas de côté en déclarant que les professeurs noirs (surtout) pourront utiliser le mot, dans les études portant sur le racisme... Mais, comme on peut s'en douter, la liberté universitaire ne peut se définir sur une base raciale et l'emploi du mot limité à l'étude du... racisme !

          En prolongeant son enquête auprès de plusieurs professeurs pour lesquels le mot en question est important dans leur enseignement et leur recherche, Shannon Dea en vient à la conclusion qui devrait, certainement, faire l'unanimité dans la culture anglo-saxonne, au Canada comme aux États-Unis : il ne fait aucun doute qu'un professeur peut utiliser en toutes lettres le mot « negro » en vertu de la liberté universitaire (et S. Dea présente quelques cas où des professeurs ont eu gain de cause sur ce point), mais le bon sens dit que s'il peut le faire, rien n'indique qu'un professeur doive l'utiliser, ce qui donne le sous-titre de l'article : « Just because professors may say the N-word doesn't mean they should ».

          Et tel est le cas en milieu anglo-saxon, je le répète, soit l'autocensure et l'utilisation de l'euphémisme pour désigner, si nécessaire, le mot tabou sans le prononcer. Il s'agit, je le répète aussi, d'un héritage de l'esclavage et de la ségrégation. Mais au Québec, ce problème ne se pose pas. Sauf à Concordia et à McGill, puis à l'Université d'Ottawa.

    Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (1789), < elysee.fr >. Bien entendu, le texte s'en trouve partout, mais on fera bien d'y revenir pour lire ses articles 10 et 11. [5

    Féraud, Jean-François, Dictionnaire critique de la langue française, article « nègre », Marseille, Mossy, 2 vol., 1807, p. 723b. [6

    Gilbert, Anne, Maxime Prévost et Geneviève Tellier, éd., Libertés malmenées : chronique d'une année trouble à l'Université d'Ottawa, Montréal, Leméac, 2022, 402 p. [cf. bg 16.

    Laferrière, Dany, « Dessine-moi un dimanche avec Dany Laferrière », Radio Canada, 25 octobre 2020, < ici.radio-canada.ca >. [7

    Addenda

          C'est volontairement que je n'ai pas cité, au cours de mon essai, ce texte de Dany Laferrière lu à Radio-Canada et publié sur le site du diffuseur. Il s'agit, certes, d'un texte d'opinion qui concerne directement mon sujet. Pourquoi ne l'ai-je pas cité ? Pour ne pas m'adonner à la récupération, pour ne pas avoir l'air de dire, « vous voyez ! même un Haïtien pense exactement comme moi ». Car il va sans dire que Laferrière pense exactement la même chose que la très grande majorité des Québécois.

          Si j'enregistre maintenant son intervention, dans cet addenda bibliographique, c'est parce que, si Laferrière est un Québécois comme les autres (tout haïtien et académicien français qu'il soit par ailleurs), il s'exprime mieux, avec plus de pertinence et bien plus fortement que nous tous sur ce point. Alors voici trois petits extraits d'un texte de toute beauté que nous aurons tous intérêt à relire et à méditer.

          (1) « Les esclaves n'ont pas fait la révolution pour qu'on se trouve à la merci du mot "nègre" ». (2) « La disparition du mot "nègre" entraînera un pan entier de la bibliothèque universelle ». (3) « Cette plaisanterie d'une hypocrisie insondable du "N-word" est une invention américaine comme le hamburger et la moutarde sèche. Et j'espère que nous aurons le courage de l'effacer... ».

    Laflèche, Guy, Matériaux pour une grammaire narrative, Laval, Singulier, 1999, 2e éd., 2007. — Je m'amuse, évidemment, à traiter ironiquement nos trois histoires sur le mode des études narratives. [8

    Lussier, Judith, Annulé(e) : réflexions sur la cancel culture, Montréal, Cardinal, 2021. [9
          Isabelle Hachey, « Un café avec Judith Lussier : pour en finir avec la cancel culture », la Presse, 21 novembre 2021. Empathique entrevue faisant la promotion de l'essai à la lumière des critiques (anachroniques) de l'essayiste sur les chroniques d'I. Hachey. [10
          Étienne-Alexandre Beauregard, « Judith Lussier : justifier la cancel culture », < eabeauregard.com >. La seule et unique analyse critique sur l'ouvrage parue à ce jour. [11

    Compte rendu critique

          En effet, à lire les nombreux comptes rendus de l'essai de Judith Lussier, on ne peut imaginer de quel piètre ouvrage il s'agit. Cela commence avec l'édition. L'éditeur, Cardinal, publie un essai « illustré » de six dessins et dix citations du livre, pleine page, seize pages perdues. Et le livre présente des marges disproportionnées, des pages sans titres courants, avec des notes rejetées à la fin du livre, de très nombreuses notes qui font en moyenne deux lignes. Elles devaient évidemment venir en bas de pages, car elles sont essentielles à l'essai qui cite systématiquement des articles journalistiques qu'on ne peut évaluer sans leur... référence ! Or, sans titres courants, il faut se reporter à la table des matières pour savoir dans quel chapitre on se trouve, pour localiser la note. Bref, l'éditeur devrait se trouver un traitement de texte moderne.
          La piètre qualité de l'essai se voit dès son titre qui commence avec un vocable en style bigenre, « annulé(e) », et se poursuit en anglais, « réflexions sur la cancel culture ». Canceled, to get canceled, to cancel someone, cela ne se dit pas en français, évidemment, car si l'on annule une conférence, on ne peut annuler le conférencier. L'auteure (qui n'est évidemment pas une autrice, n'ayant vraiment rien d'une créatrice) ne sait pas de quoi elle parle. Non, je ne veux pas dire qu'elle ne connaît rien à son sujet, ce qui est bien le cas, mais, plus radicalement, qu'elle ne sait pas... quel est son sujet !
          Le lynchage intellectuel, le lynchage, a été parfaitement bien décrit, défini et, surtout, dénoncé par la lettre collective de 153 intellectuels au Harper's Magazine le 7 juillet 2020, « A letter on justice and open debate ». On n'a évidemment pas à prendre en considération la prétendue réplique parue sur Tribune le 10 juillet suivant « A more specific letter on justice and open debate », s'agissant d'une attaque (de signataires souvent... anonymes !) contre les auteurs de la Lettre, multipliant les procès d'intention, alignant (« more specific » !) des exemples supposés pour dénigrer les cas caractérisés par la Lettre, cas dont l'un ne fait aucun doute ici, s'agissant de dénoncer absolument les atteintes à la liberté universitaire. Les auteurs de la lettre du 7 juillet dénoncent le fait de s'en prendre pour des riens à la liberté de presse, à la liberté d'expression et d'opinion, à l'aide de campagnes de masse anonyme; des artistes, des professeurs et des journalistes, voire des comités de rédaction en viennent par précaution à s'autocensurer. Des bibliothèques retirent des livres de leurs tablettes, tandis qu'une librairie doit annuler une conférence sous les menaces. Des professeurs d'université sont dénoncés, humiliés et ostracisés pour avoir légitimement utilisé le mot « nègre » dans un cadre strictement pédagogique, sans obtenir le soutien légitime des administrateurs de leur institution. Et les signataires de la Lettre ouverte du Harper's Magazine précisent bien que ces attaques injustifiées viennent de tout bord, de la gauche comme de la droite, de progressistes comme de conservateurs.
          Voici le texte état-unien que je viens d'adapter au Québec : « The free exchange of information and ideas, the lifeblood of a liberal society, is daily becoming more constricted. While we have come to expect this on the radical right, censoriousness is also spreading more widely in our culture : an intolerance of opposing views, a vogue for public shaming and ostracism, and the tendency to dissolve complex policy issues in a blinding moral certainty. We uphold the value of robust and even caustic counter-speech from all quarters. But it is now all too common to hear calls for swift and severe retribution in response to perceived transgressions of speech and thought. More troubling still, institutional leaders, in a spirit of panicked damage control, are delivering hasty and disproportionate punishments instead of considered reforms. Editors are fired for running controversial pieces; books are withdrawn for alleged inauthenticity; journalists are barred from writing on certain topics; professors are investigated for quoting works of literature in class; a researcher is fired for circulating a peer-reviewed academic study; and the heads of organizations are ousted for what are sometimes just clumsy mistakes. Whatever the arguments around each particular incident, the result has been to steadily narrow the boundaries of what can be said without the threat of reprisal. We are already paying the price in greater risk aversion among writers, artists, and journalists who fear for their livelihoods if they depart from the consensus, or even lack sufficient zeal in agreement ».
          Ces lynchages n'ont évidemment rien à voir avec les dénonciations légitimes, c'est-à-dire à visage découvert, voire les protestations publiques collectives, qui font partie de la liberté d'expression. Sofia Nolin, pour prendre un exemple chéri de Judith Lussier (p. 75-83, 218), avait tout à fait le droit et même le devoir de dénoncer publiquement une caractérielle, ce qui n'a absolument rien à voir avec un lynchage. Or, bien compté, Judith Lussier nous aligne quinze « affaires » du genre, exemples pris au fil de sa lecture des journaux.
          Mais elle passe à la sauvette sur les cas flagrants de lynchages intellectuels qui nous occupent ici, s'agissant de la liberté universitaire, dans deux petits passages de son essai (p. 42-48 et 167-169) où elle réussit le tour de force d'édulcorer ces très graves dérives des administrations universitaires ! « Questions sans réponse », situation « difficile à démêler », « confusion ».
          Voilà d'ailleurs la première caractéristique de l'essai. Judith Lussier, on le voit, ne sait pas de quoi elle parle, elle ne connaît pas le sujet à l'étude. Ce sujet, répète-t-elle, est fort « complexe » (de la page 13 à la page 132 !). Le tout en mode conditionnel, chaque phrase reprenant l'affirmation contraire en mode interrogatif. Nous voilà donc devant un « nouveau phénomène », un phénomène « difficile à comprendre ». Évidemment, tel n'est pas le cas. Il s'agit d'un comportement immoral qui doit être dénoncé. Il faut dire que le quart de l'essai, certainement, est constitué de citations et d'exposés pris aux articles et interventions de Mathieu Bock-Côté... qui n'a pas toujours tort ! (p. 164, par exemple).
          Et tout cela susuré avec l'objectif de « débats », et même de « sains débats », de « dialogues » et de « conversations », de belles pages écrites pour ne rien dire (p. 113) ou pour aligner des truismes (p. 184). Alors qu'il devrait s'agir de dénoncer le lynchage intellectuel, tout cela est vraiment désolant. « On doit réfléchir collectivement... » (p. 230). Ah ! oui ? Ah ! bon ! Si elle avait commencé par réfléchir un tout petit peu, toute seule, elle n'aurait tout simplement pas écrit ce livre mielleux d'une incroyable roseur. Cela au moins, son éditeur l'a vu instinctivement, qui l'a mis tout en rose. Voilà tout de même, finalement, une qualité.

    Moreau, Patrick, « Vive la critique, et à bas la censure », le Devoir, 8 mars 2021, p. A7. [12

    Reichman, Henry, Understanding academic freedom, Baltimore, Johns Hopkins University, 2021, 248 p. [13

    Brève présentation

          L'introduction de l'ouvrage correspond exactement à la Déclaration des 153 intellectuels du Harper Magazine du 7 juillet 2020 contre le lynchage intellectuel. Et c'est le moteur du livre, qui présente les attaques contre la liberté universitaire, de plus en plus menaçantes. Mais, dans ce contexte, le principal et le plus important objectif d'Henry Reichman est d'expliquer précisément ce qu'est la liberté universitaire. Comme on l'a lu deux fois, au cours de cet essai, la liberté universitaire qui nous vient du Moyen Âge et de la Renaissance, est par avance un renforcement de la liberté de penser, de parole et d'opinion, qui date pour nous de la Révolution française. C'est le droit de tout citoyen. Mais un professeur ou un chercheur qui s'exprime dans le cadre de son domaine de recherche, où que ce soit, dans ses cours ou sur la place publique a, en outre, le droit d'être appuyé et défendu par son université.

          Henry Reichman présente toutes les dimensions de la liberté universitaire et analyse minutieusement de nombreux cas où elle a été menacée ou défendue. La table des matières de l'ouvrage énumère d'un mot ces aspects dans un ordre logique. (1) Histoire, (2) recherche, (3) enseignement, (4) liberté de parole (« citizenship »), (5) permanence, (6) législations, (7) étudiants et (8) savoirs.

          Le premier chapitre décrit la mise en place de l'idéal de la liberté universitaire aux États-Unis. Je présume que l'histoire en question ressemble beaucoup à celle qui s'est déroulée au Québec, quelques décennies plus tard. L'enseignement supérieur a dû se dégager de l'emprise du clergé, alors qu'on lui devait la mise en place, souvent rigoureuse, de cet enseignement; puis de l'emprise politique; et finalement, des puissances socio-économiques. Bref, la création de l'Université du Québec doit représenter l'aboutissement de la mise en place de l'idéal de la liberté universitaire.

          La suite de l'ouvrage présente, sous forme critique, les points de vue à partir desquels la liberté universitaire doit être envisagée. La présentation, je l'ai dit, est logique, mais le résultat synthétique. La liberté des étudiants n'est pas moins importante que celle des professeurs; les administrateurs, sauf à protéger cette liberté, n'y ont évidemment aucun accès, car aucune direction universitaire ne peut intervenir auprès des membres de la communauté universitaire, ni non plus auprès du public.

          Le dernier chapitre est vraiment symptomatique des débats des toutes dernières années, où s'inscrit le « réquisitoire » d'Henry Reichman. Épidémie du corona-virus et vaccination, puissance des pétrolières et changement climatique, interventions massives d'ignorants sur les réseaux sociaux... Les directions d'université ont le devoir d'appuyer leurs professeurs et leurs chercheurs pour contrer la désinformation, notamment et surtout si elle vient d'un président de la nation...

          Henry Reichman ne s'en cache pas : il s'en vante. Il est un défenseur et un porte-parole de l'American Association of University professors (AAUP). Nous n'avons pas au Québec l'équivalent, car ces associations sont chez nous toutes récentes et n'ont donc pas la même séculaire expertise. En revanche, il ne fait pas de doute que Reichman doit compter, au Québec, comme l'un des nôtres. La liberté universitaire n'a pas de frontières.

    Rey, Alain, directeur, Dictionnaire historique de la langue française, articles « nègre » et « noir », Paris, Le Robert, 1992, 2 vol. [14

    TLF, Trésor de la langue française. Fondation de Paul Imbs en 1960, à Nancy, de ce qui deviendra le Centre de recherche « Analyse et traitement informatique de la langue française », ATILF; publication du dictionnaire, par P. Imbs, puis Bernard Quemada, 16 vol., 1971-1994. Sa version informatique sera le TLFI, le TLF informatisé. La base de données se trouve aujourd'hui sous deux versions, l'ATILF en France (centre géré principalement par le CNRS) et l'ARTFL Project de l'Université de Chicago (< artfl-project.uchicago.edu >). C'est cette dernière base de données qui a été utilisée ici. [15

    *  *  *  *

    Anne Gilbert, Maxime Prévost et Geneviève Tellier, éd., Libertés malmenées : chronique d'une année trouble à l'Université d'Ottawa, Montréal, Leméac, 2022, 402 p. [16

          Après l'introduction et l'entrevue avec la victime, avant une bibliographie proposant une « Chronologie des événements », le recueil présente trois séries de trois articles sous les titres « témoignages », « analyses » et « propositions ». En réalité, il s'agit d'une série concordante de témoignages et d'essais qui tentent d'expliquer l'affaire Verushka Lieutenant-Duval.

          En voici la table.

        Yves Gingras, « Préface : la mission oubliée de l'université », p. 7-23. [16a
        Anne Gilbert, Maxime Prévost et Geneviève Tellier, « Introduction : notre crise d'octobre », p. 25-58. [16b
        E.-Martin Meunier, entretien avec Verushka Lieutenant-Duval, « L'honneur perdu de Verushka Lieutenant-Duval : malentendu, panique morale et violence institutionnelle à l'ère des médias sociaux », p. 61-116. [16c
        François Charbonneau, « Le beau rôle », p. 119-141. [16d
        Geneviève Boucher et Maxime Prévost, « Dialogue de l'éveil : les études littéraires à l'ère du militantisme identitaire », p. 142-180. [16e
        Marc Brosseau, « Les tribulations d'un défenseur de la liberté universitaire », p. 181-206. [16f
        Isaac Nahon-Serfaty, « L'affaire Lieutenant-Duval, les autels du sacrifice numérique et la foule vertueuse », p. 209-234. [16g
        Pierre Anctil, « De message en communiqué, ou comment l'Université d'Ottawa trace les contours d'une crise », p. 235-259. [16h
        Geneviève Tellier, « Comment l'industrie de l'EDI [équité, diversité et inclusion] a contribué à créer une gouvernance universitaire woke », p. 260-283. [16i
        Nathalie Bélanger, « L'expérience étudiante à l'ère de l'université entrepreneuriale (lettre à une étudiante, à un étudiant) », p. 287-309. [16j
        Nelson Charest, « L'école et la suspension of disbelief », p. 310-327. [16k
        Sylvie Paquerot, « Retour sur les fondements de la crise : les failles de la théorie postcoloniale », p. 328-350. [16l
        Anne Gilbert et Christian Vandendorpe, « Annexe : chronologie des événements (d'octobre 2020 à novembre 2021) », p. 353-400. [16m

    Compte rendu critique

          Dans cet essai, je ne retiens pas, on le sait, les textes d'opinion, ni même les témoignages, pour m'en tenir aux faits qu'il s'agit d'analyser. Ce recueil réunit, pour l'essentiel, une série de témoignages, tous doublés de réactions, généralement des tentatives d'explications, souvent proches de textes d'opinion. Or, cette publication est en soi, à n'en pas douter, un événement. Un événement qui redouble, en février 2022, l'événement considérable que fut la « Lettre des trente-quatre », le 16 octobre 2020 (cb 7). Il s'agit d'ailleurs d'une publication de membres du groupe des 34, dont on apprend que la Lettre avait été une initiative de professeurs du Département de français et d'abord de Geneviève Boucher et de Maxime Prévost (bg 16e), surtout lui parce qu'il était alors le directeur du département. Et, du point de vue anecdotique, on apprend aussi que la motivation première des initiateurs de la Lettre était, pour l'honneur de l'Université d'Ottawa, de prendre de vitesse la pétition qui se préparait alors à Montréal (et qui paraîtra dans le Devoir du 20 octobre, signée par 579 enseignants et professeurs). Et, effectivement, la Lettre des 34 sera un événement (considérable), tandis que la pétition publiée à Montréal, comme les déclarations des politiciens, qui suivront, par exemple (François Legault et Justin Trudeau, premiers ministres du Québec et du Canada, qui prennent position, respectivement pour et contre la liberté universitaire), seront de simples réactions, du moins jusqu'à la mise sur pied de la Commission Cloutier (16 juin 2021) et la publication de son rapport (bg 2, décembre 2021).

          Le plus pénible, dans le travail d'un professeur, ce sont les évaluations des travaux, surtout lorsqu'il faut adresser de sévères critiques à des étudiants de bonne volonté, qui ont beaucoup travaillé. Et, durant toute ma carrière, je commençais par les critiques, précisant toujours : l'important, c'est de savoir quels sont les défauts et les faiblesses de son travail, car pour les qualités, vous les connaissez aussi bien (et même mieux ! — et là, j'ironisais) que moi. Le premier défaut du recueil est stylistique et inqualifiable. La plupart des articles sont rédigés en style bigenre (généralement sous la forme de la « rédaction épicène », mais parfois en mode « écriture inclusive »). De la part de professeurs d'université, de professeurs de français ou même de pédagogie, c'est au-dessous de tout : il impossible de se montrer plus insensible à la rigueur de la langue française sur la question de l'expression du genre en français. Car si le seul objectif du style bigenre est strictement idéologique, s'agissant de se présenter comme féministe, le résultat est au contraire la marque la plus flagrante d'anti-féministe de par sa ridicule condescendance envers les femmes. Aucune personne qui connaît le moindrement le français ne peut lire les pages 322 et 323 de l'article de Nelson Charest (le meilleur du recueil !) sans être stupéfait. Le professeur ne se rend pas compte qu'il se ridiculise ? Et cela est vrai de l'ensemble du recueil, parce que, s'il se fait parfois discret, le style bigenre atteint souvent des sommets dignes des journaux étudiants et des publications syndicales, comme c'est le cas de tout l'article de Nicole Bélanger, jusqu'à en défigurer le titre ! (bg 16j). — Il faudrait peut-être que mon essai pamphlétaire se rende à Ottawa : le Style bigenre, la rédaction épicène, l'écriture inclusive : l'Office québécois de la langue française et ses travailleuses du genre (Laval, Singulier, 2020, 224 p.). Je ne rate aucune occasion d'en faire la promotion, pour tenter de vaincre le boycottage du livre par la presse, notamment par peur de représailles.

          Après le style, le style bigenre, le lexique. Étant donné le sujet du recueil, il est incroyable que les auteurs soient incapables d'utiliser le mot « nègre ». C'est avec le plus grand sérieux qu'il est remplacé par l'anglicisme « N-word » ! alors que c'est pour l'avoir employé correctement et à bon escient que Verushka Lieutenant-Duval a sans le prévoir déclenché toute l'affaire. Sauf erreur, le mot ne se trouve que deux fois dans le recueil (p. 167 et 333), alors qu'il fallait toujours l'employer, par principe, puisque c'est le seul qui convient. Les membres du groupe des 34 ne se rendent pas compte que cette incroyable autocensure est risible ? Réussir à ne pas utiliser le mot « nègre » lorsqu'il s'agit de son sujet, c'est évidemment un tour de force déplorable. Écrire, en introduction, que Verushka Lieutenant-Duval a été condamnée « pour avoir prononcé en classe ce qu'il convient désormais d'appeler "le mot en N" » (p. 30), voilà qui est du plus haut comique et... ne convient évidemment pas !

          Question rédaction, pour tous ceux qui comme moi liront l'ouvrage de la première à la dernière page, il est difficile de comprendre pourquoi il est si mal rédigé. Cette rédaction est tellement scolaire qu'on se demande comment des professeurs de littérature peuvent se faire si « professeurs » et si peu « écrivains ». A-t-on idée, en introduction (bg 16b, justement d'une excellente qualité, notamment sa section, « Bref rappel des faits » !, p. 30-35), de prendre cinq pages pour nous présenter « Le contenu de l'ouvrage » (p. 51-58), c'est-à-dire de nous résumer, les uns après les autres, les articles du recueil qu'on a en main ! En principe, un lecteur sait lire et il n'a pas besoin de lire... ce qu'il va lire. Sans compter qu'il va le lire souvent ! Je sais bien qu'un professeur doit répéter, mais en classe, pas dans un livre. Les uns après les autres, les auteurs nous présentent les faits qu'on connaît depuis la quatrième page de couverture. En tout cas, vous n'oublierez jamais que le cours qui a déclenché l'affaire a eu lieu le 23 septembre 2020 et que les deux premiers événements de l'histoire ont été la chronique d'Isabelle Hachey le 15 octobre et la Lettre des trente-quatre publiée le lendemain. Il fallait présenter les « faits » dans un texte liminaire, comme on les trouve exposés dans l'introduction, et donner copie de cet exposé à chacun des auteurs du recueil, pour qu'ils soient informés de ce que le lecteur saura déjà avant de lire son article.

          En revanche, et c'est tout le contraire, l'une des premières qualités du recueil, la répétition quasi systématique de l'évaluation et de l'interprétation de ces faits, principal objet de l'ouvrage, est une réussite, parce qu'elle n'est pas... répétitive. Exactement le même incident s'est produit à Concordia, à McGill et à Ottawa, soit l'utilisation (justifiée) du mot « nègre » par un professeur dans son enseignement universitaire. Mais seulement l'Université d'Ottawa a connu son affaire « Verushka Lieutenant-Duval » et cela n'a qu'une seule et unique explication, le comportement illégal et immoral du recteur Jacques Frémont et de la haute administration de l'Université. Mais ce comportement, qui est d'abord et avant tout constitué d'un déni de la liberté universitaire, a plusieurs causes et peut être analysé de plusieurs points de vue. Et chaque auteur du recueil en présente non seulement un différent mais souvent plusieurs. Or, les causes du comportement du recteur Jacques Frémont, et la série de faits et de méfaits qui en ont découlé, sont parfois, rarement, très simples, mais le plus souvent d'une grande complexité et la preuve en est que le recueil, pourtant si riche et diversifié sur ce point, ne réussit certainement pas à les épuiser. Et ces causes comprennent un mal universitaire qui ne se limite pas à l'Université d'Ottawa. Mais il n'y a pas que les causes : il y a aussi les conséquences, qui, elles, ont frappé l'Université d'Ottawa, ses professeurs et ses étudiants — et souvent des personnes nommément identifiées, dont les auteurs rassemblés pour ce recueil. Voyons cela point par point.

          Oui, le recueil rassemble d'abord des « témoignages », mais ceux-ci sont en fait des « dépositions ». Tout le monde savait déjà, vaguement, que la vie (la vie !) des Trente-quatre n'avait pas été facile. Tout le monde connaissait les insultes de fucking Frogs et de Blancs suprématistes francophones lancées sur les réseaux sociaux, mais c'était une abstraction. On comprend maintenant que Jacques Frémont et la haute administration de l'Université d'Ottawa n'ont pas seulement eu un comportement illégal et immoral, mais également d'une cruauté sans nom, une cruauté qui rejoint le sadisme, car il apparaît qu'ils devaient en être conscients (étant donné les nombreuses actions des Trente-quatre pour tenter en vain de se défendre), mais qu'ils jouissaient de la situation. Quel plaisir d'écraser des racistes pour défendre la dignité et le respect de tous les racisés de l'Université d'Ottawa et faire preuve d'antiracisme militant !

          Pour ma part, je compatis d'abord et avant tout avec le professeur qui a tout de suite annoncé qu'il quittait ou devait quitter le groupe des signataires et, ensuite, avec les quelques-uns, deux ou trois autres, qui se sont tranquillement écartés du groupe (p. 130). Aucun d'entre eux ne pouvait se justifier. Mais tous perdaient le support de la simple cohésion du groupe. Je ne peux croire qu'aucun d'entre eux ait renoncé à son engagement moral initial en faveur d'une chargée de cours victime d'un déni de la liberté universitaire; mais je n'ai pas de peine à comprendre la terrible situation où ils se sont trouvés, qui a conduit à leur triste retrait de l'action.

          Justement, les témoignages de la cruauté de la haute administration de l'université sont accablants. La situation la plus tragique aura été celle de Geneviève Boucher. Elle a été incapable de supporter la pression qui venait de toute part. Elle a dû se placer en congé de maladie, en arrêt de travail (p. 153), et suivre des séances de psychothérapie (p. 159). Elle a eu peur pour son intégrité physique et celle de sa famille, et cela ressort aussi du témoignages de Maxime Prévost (p. 154), comme cela est implicite dans les analyses que je vais maintenant évoquer. Car le plus terrible, pour un professeur est de se faire insulter en classe, par des étudiants que l'administration de l'Université refuse de sanctionner. Nous sommes en pleine dérive : un professeur peut se faire accuser de racisme pour avoir signé la Lettre des 34, alors même qu'il explique la situation (p. 197), et des plaintes « anonymes » (venant de membres du syndicat des étudiants, sur un cours auquel ils n'ont pas assisté, p. 335) peuvent être portées contre une professeure, dans la même situation. Et non seulement les administrateurs ferment les yeux, mais en plus, ils rencontrent les étudiants en question pour... les « écouter » ! (p. 199). Le premier de ces deux professeurs est Marc Brosseau, qui édite les échanges sur Zoom (bg 16f, p. 190-197), où deux étudiantes l'insultent et insultent même une étudiante noire qui a le malheur de prendre la défense de son professeur; celle-ci est accusée de vivre dans le déni, le déni du racisme de son professeur, et tout cela devant toute la classe d'une centaine d'étudiants. Et voilà que la triste situation se reproduit avec des collègues : Marc Brosseau se retire de plusieurs comités, devant l'hostilité qui gronde contre les Trente-quatre. Le second cas est celui de la professeure Sylvie Paquerot, qui doit faire face, elle, à une dénonciation anonyme de membres de l'association étudiante, que son directeur « doit » transmettre à la doyenne. La professeure, pour se moquer gentiment de sa doyenne, propose qu'on scinde son cours en deux groupes (sachant que moins de deux ou trois étudiants quitteront son cours, qui se déroule très bien, et que la plainte que doit gérer la doyenne n'a aucun rapport avec la majorité de ses étudiants, voire aucun d'entre eux). Mais la plaisanterie est prise au sérieux par la doyenne. Je ne vous raconte pas la suite... (p. 334).

          Et ces conséquences auront de longues et nombreuses répercutions psycho-sociologiques, à n'en pas douter, même sur les professeurs qui ont réussi à faire face stoïquement à la situation. On savait que Verushka Lieutenant-Duval a dû affronter une épouvantable tempête. Mais cette femme, intelligente, dit très lucidement que la situation des Trente-quatre a été pire que la sienne, parce qu'elle était isolée et qu'en conséquence elle était protégée des collègues et des étudiants malveillants et, souvent, fanatisés. D'abord, l'intervention des 34 l'a beaucoup encouragée, ensuite, ils ont été son paratonnerre ! (p. 83). En revanche, ceux-ci disent et répètent qu'ils ont été protégés par leur statut de professeur permanent, ce qui n'était et n'est toujours pas le cas de la chargée de cours.

          Après ces terribles conséquences, retour sur les causes. S'il est impossible de justifier la cruauté sadique de l'administration de l'Université d'Ottawa, on peut du moins en analyser les ressorts, et ce recueil sur les Libertés malmenées y contribue, et bien au-delà de tout ce qu'on a pu lire dans les textes d'opinion journalistiques depuis le début de ce que nos auteurs appellent, non sans humour, leur « Crise d'octobre » (pour mes lecteurs étrangers, je précise à tout hasard : voir l'article sur la Crise d'octobre 1970 à l'encyclopédie Wikipédia).

          Pour commencer, je dirais que les textes du recueil, sur ce point essentiel, ne sont pas placés dans le bon ordre. Je les réordonnerais du plus général au très particulier, même si ce critère n'a aucune pertinence en regard de la qualité de chacune des analyses. Il y a d'un côté le mal universitaire, et les causes ici viennent du fonctionnement de toutes les universités depuis plusieurs décennies. Mais il y a aussi des causes qui sont plus directement liées à l'Université d'Ottawa, celles qu'on trouve dans les universités canadiennes, y compris les universités bilingues de Montréal (Concordia et McGill), un mal très particulier (qui touche déjà les universités québécoises et en particulier, très gravement, l'Université de Montréal) : « il s'agit là de la pointe immergée d'un iceberg qui s'est détaché des côtes américaines et qui creuse son sillon délétère vers le Canada depuis des années » (François Charbonneau, p. 135).

          On pourrait croire que Nathalie Bélanger (bg 16j) et François Charbonneau (bg 16d) proposent des analyses « hors sujet », tant ils prennent les choses de haut. Depuis plusieurs décennies maintenant, les universités ont été réorganisées du point de vue économique et, en conséquence, dans leur administration. Ce ne sont plus maintenant, comme c'était le cas depuis toujours, les étudiants qui viennent à l'université, c'est le contraire : l'université doit aller les chercher, les « accueillir » et tout s'organise à partir de cet « accueil ». La section essentielle de l'article de N. Bélanger s'intitule « De l'étudiant au centre [de l'université jusqu'à] l'université entrepreneuriale » (et la page 294 est ici essentielle) : l'université est une entreprise, les étudiants des clients et les professeurs, des pourvoyeurs. D'où l'affaire qui nous occupe et c'est le résultat de la mise en marché : « Si l'université ne représente plus un espace de débat portant parfois sur des questions délicates, difficiles ou des controverses, afin de ne pas heurter les sensibilités ou mettre mal à l'aise, cela ne présage rien de bon » (p. 308). François Charbonneau part de cette conclusion, mais nous conduit beaucoup plus haut, sur le front idéologique. On écarte donc tout débat qui pourrait nuire à la rentabilité de l'entreprise universitaire, et on fausse ainsi tous les débats. Si les professeurs doivent s'adapter à cette situation, ils le font, par vocation, en restant ce qu'ils sont, progressistes. Ils veulent bien plaire aux étudiants, mais pour de bonnes raisons : ils seront avec eux militants (p. 123) de la « déconstruction » (p. 121 et 140). Et si les professeurs doivent être progressistes, leurs administrateurs ne seront pas en reste. En tout cas, ils ne sont surtout pas racistes et... vont en faire la preuve : « Et c'est ainsi que cette crise inventée de toutes pièces a ouvert la voie à une absurde panique morale » (p. 139).

          Mais il se trouve un article qui analyse le problème de manière radicale. Pour Nelson Charest (bg 16k) la crise découle de l'anti-pédagogie qui s'est installée à l'université. Les étudiants doivent renoncer à étudier et, en conséquence, les enseignants à enseigner. Je commence par signaler que l'auteur est un as du décryptage lexical et que l'article commence par inverser les caractérisations des deux « camps » qui se sont affrontés à Ottawa et il le fait d'abord en reprenant le concept exposé par Verushka Lieutenant-Duval dans un cours (interrompu) qui restera toujours célèbre. Il s'agit de la « resignification » (du moins en anglais). Wokes était à l'origine une désignation positive s'appliquant aux « éveillés »; mais pour les Trente-quatre, comme pour tout le monde, elle devenue (tout le contraire de queer) une injure. Or, ces supposés « wokes » n'ont pas été tout à fait capables de répliquer en affligeant leurs détracteurs de l'étiquette de racistes, car tout le monde peut être traité tel, trop facilement. Ce seront donc des entremetteurs du racisme systémique. Et le renversement ne s'arrête pas là, car ces éveillés devenus éveilleurs de la majorité vont s'en prendre en fait aux majoritaires au nom des minoritaires (auxquels ils finissent par s'identifier). Ils s'en prennent donc à la « blanchité systémique » !

          Mais il n'y a pas que la virulence d'un humour sarcastique dans cet article, car il s'agit d'expliquer comment on en arrive à ces extraordinaires renversements où les éveillés endorment en traitant les éveilleurs d'endormis et, en un mot, de racistes. Nelson Charest expose le concept popularisé par Samuel Coleridge et qui s'applique à toute la littérature et, bien plus largement, à tout enseignement, de la petite enfance à l'université et bien au-delà. Il s'agit de la « willing suspension of disbelief » (c'est dans le titre de l'article; cf. p. 319, où se lit tout le contexte du concept de Coleridge). Il le traduit, comme on le fait généralement, en parlant de la « suspension volontaire (ou consentie) de l'incrédulité ». Je crois qu'on peut plus simplement annuler les deux négations et parler de l'« adhésion volontaire à l'incroyable », comme le fait tout lecteur de fiction. Or, et c'est bien ce qu'explique l'auteur, ce concept essentiel des études littéraires est en fait la base de tout apprentissage quel qu'il soit. On commence à faire « comme si » (dans les jeux, à l'école, dans les arts, etc.), avant de pouvoir, adulte, agir « pour de vrai ». Et Nelson Charest d'en donner deux exemples élémentaires et spectaculaires. Le premier est celui du cadavre qu'on présentait aux étudiants de médecine pour illustrer, par exemple, comment on réalise une transplantation cardiaque. L'expérience est difficile, elle peut être traumatisante, puisque les étudiants, devant un cadavre, sont confrontés avec la mort; mais l'équipe de deux médecins et d'une infirmière réalise l'opération en classe, « comme si » le cadavre était un être vivant, précisément pour que les étudiants ne blessent ou ne tuent le patient bien vivant lorsqu'il seront en exercice. Même chose pour le second exemple, même s'il devrait être bien moins terrible, puisque la situation est inversée. Verushka Lieutenant-Duval articule devant toute sa classe le mot « nègre », pour apprendre à ses étudiants, entre autre chose, qu'il y a une différence radicale entre citer le mot, comme elle le fait, et l'utiliser (« pour vrai »). « En décrétant que le mot [nègre] était "totalement inacceptable", peu importe le contexte ou la situation d'énonciation, l'administration de l'Université d'Ottawa a enfreint le principe de willing suspension of disbelief qui régit la formation des individus, de la maternelle à l'université » (p. 324). J'insiste sur la pertinence de cette analyse, parce qu'elle identifie la cause profonde de la dérive que Nathalie Bélanger, comme on l'a lu plus haut, décrit si bien : l'« industrie » de l'enseignement, conduit au refus d'enseigner. Exeunt le cadavre et le mot « nègre ».

          Voilà pour les analyses qui portent sur le « mal universitaire » actuel et frappe tout le monde de l'enseignement. Mais le mal en question peut bien être universel, il n'en a pas moins frappé très concrètement l'Université d'Ottawa; et le groupe des Trente-quatre, à la ligne de front, était fort bien placé pour en exposer les méfaits. Je résume leurs analyses. Le plus incisif est Pierre Anctil (bg 16h), qui pourtant n'a pas réalisé un très gros travail. Il a tout simplement analysé un à un tous les communiqués de Jacques Frémont ! Rarement une simple description des actes performatifs, si je puis dire, d'une personne en autorité dans une université aura été plus incriminante. Certes, on a tous connu ces interventions au fil du déroulement de la crise; mais d'en voir maintenant la synthèse est hallucinant. Oui, le recteur a perdu la bataille de la communication (p. 251), mais c'est la cause de cette défaite que radiographie la crise, toute la crise. La trajectoire conduit d'une série de déclarations fausses et malveillantes, constituant de fait une lutte (rectorale !) contre la liberté universitaire et une propagande pour la « dignité et le respect » des minorités, se renversant pour finir en de désespérantes déclarations pour la défense... de la minorité francophone, à l'Université d'Ottawa, en Ontario et dans tout le Canada.

          Isaac Nahon-Serfaty (bg 16g) ne présente pas, comme on pourrait s'y attendre, le rôle des réseaux sociaux dans le développement de la crise, mais, à partir de la crise, il étudie leur fonctionnement. En citant et en analysant un bon échantillon des messages lancés sur Twitter, il illustre un phénomène tout simple, à savoir que s'y développe un discours religieux, une propagande violente très agressive, mais qui s'adresse à des croyants pour les inciter à une croisade. Le point de départ était de dénoncer (le prétexte de) la liberté universitaire par des professeurs racistes, mais la (fausse) crise, de ce point de vue, s'avère « médiatique ». Un spectacle sacrificiel sans aucun rapport avec la réalité.

          On en vient ainsi aux articles et aux passages du recueil qui visent la cause la plus immédiate de la crise. Et ce sont ces articles qui m'ont « réveillé » ! Je dois dire que je ne connaissais rien de la doctrine et des organismes voués à l'endoctrinement pour « l'équité, la diversité et l'inclusion », soit l'EDI, dite parfois l'EDID, pour y ajouter la « décolonisation ». Or, ces exposés, ceux de Geneviève Tellier (bg 16i) et de Sylvie Paquerot (bg 16l), m'ont permis de comprendre ce qui se passait dans ma propre université, l'Université de Montréal, car c'est cette doctrine de l'EDI qui explique d'où procède le rapport de J.-F. Gaudreault-DesBiens, la comMission du recteur et jusqu'à la Lettre d'opinion de la haute direction qui a déclaré la guerre au rapport Cloutier déposé au Gouvernement du Québec (bg 2a-2e). Ainsi s'expliquent les trois réactions délirantes contre l'utilisation du mot « nègre » à Concordia, McGill et Ottawa. Et il s'agit de la cause première du dénigrement de Verushka Lieutenant-Duval et de la fronde contre les Trente-quatre. Je me permets de reprendre l'essentiel de ces deux articles, de même que plusieurs passages du recueil, de mon point de vue et en mes propres mots. Les auteurs verront si je les ai correctement compris au point d'intérioriser leurs analyses.

          Je croyais que le rapport de J.-F. Gaudreault-DesBiens était une très originale application, en mode civilisé (par et pour des membres de la civilisation occidentale, tout de même), des principes de la Révolution culturelle chinoise (politique qui sévit à nouveaux encore plus cruellement auprès des Ouïghours actuellement). On allait envoyer les professeurs de la majorité blanche, ceux du moins à la blanchité systémique (Nelson Charest dixit), en période de réadaptation dans des communautés racisées. Or, il n'y là rien d'original, puisque cette plaisanterie est le moteur de l'industrie qui explique le comportement du recteur Jacques Frémont. Tout commence avec les « éveillés » (les « wokes ») qui deviennent des « éveilleurs » (des « wokes », car ce sont les mêmes). Il s'agit de la vaste mouvance qui a inventé, par exemple, le concept de « micro-agression ». Je l'ai déjà dit, mais je le répète avec plaisir : il s'agit d'une sucette sans fondement psychologique aucun (comme le dit très bien ici Geneviève Boucher, p. 164-165, car si le phénomène n'a par définition aucune réalité objective, voilà qu'on prétend l'appliquer aux savoirs, aux contenus même de l'enseignement). Et la mouvance de développer une série d'applications des théories du complot. Voilà où j'en étais avant de lire le recueil du groupe des Trente-quatre qui m'apprend qu'il ne s'agit pas là du comportement diffus de progressistes auto-proclamés, mais bien d'une très luxuriante industrie. Voilà des conférenciers qui vont procéder à la « rééducation » de vos employés malencontreusement endormis et vont les éveiller à leur racisme, à leur antiféminisme, à leur sexisme ou à leur inconscience devant la diversité sexuelle. Des conférenciers, des conférences ? Bien plus, ce sont des spécialistes de l'éveil qui mettent en place des formations, des cours, voire des programmes universitaires. Leur objectif est de réformer votre université, votre compagnie, votre industrie. Et les auteurs du recueil de constater que ces actions n'ont encore jamais prouvé leur efficacité; soit deux sous-titres de l'article de Geneviève Tellier, « Une industrie qui peine à produire des résultats » et « Une solution en quête de problème » (p. 274 et 277). En fait, le bon sens dit que ces entreprises de rééducation sont par définition inopérantes et ne sauraient donner aucun résultat, bien au contraire. Il suffit d'analyser la situation psycho-sociale en cause pour s'en convaincre. Le racisme, par exemple, peut avoir plusieurs formes, mais prenons un raciste ou un groupe de racistes au hasard. Il faudrait les prendre en pitié, ne pas les offenser, car leur racisme est souvent inconscient ? Il faudrait donc leur donner une formation en EDI pour les « éveiller » ? Voyons donc. Seul le militantisme et l'engagement social peuvent, avec le temps, changer cette situation; et la première chose à faire est de ne rater aucune occasion de dénoncer ces racistes et le racisme sous toutes ses formes. Mais il faut maintenant, en plus, dénoncer les missionnaires des « formations » en EDI ? Aucune personne intelligente n'a besoin d'une éducation de cette sorte et si tel devrait être le cas, alors la rééducation est impossible. Si des imbéciles, les wokes, se sont « éveillés », les professeurs d'université ne manqueront pas de le faire sans eux, si ce n'était déjà fait, puisque précisément c'est leur métier. Oh ! mais attention : Verushka Lieutenant-Duval, qui avait dû suivre déjà (comme probablement tous les professeurs de l'Université) une formation EDI a été mise en demeure par son doyen de la suivre à nouveau, en plus de rencontrer celle qui était alors la conseillère spéciale en EDI du rectorat ! Et celle-ci d'exiger qu'elle suive aussi une formation sur le racisme... (p. 78). — À remarquer que « K », l'étudiante à la source de la crise qui a dénoncé son enseignante sur Twitter et divulgué ses coordonnées personnelles n'a dû suivre, elle, aucune formation en EDI, ni en FLJ (voir plus bas).

          Ce mouvement, véritable discipline ou matière d'enseignement, nous vient des États-Unis sous le nom DEI (diversity, equity, inclusion), exactement comme dans Opus DEI. J'en ai découvert l'histoire, qui s'est développée depuis au moins une décennie, dans l'article d'un adepte, Billy E. Vaughn, « The history of diversity training and its pioneers » (Strategic Diversity and inclusion management magazine, vol. 1, no 1, 2007, p. 11-16, < diversityofficermagazine.com >). Mais toutes les universités du Québec ont maintenant leur programme et leur comité consacrés à la promotion de l'égalité, de la diversité et de l'inclusion. Certes, tout le monde est pour la vertu et, notamment, contre le racisme, les inégalités et la discrimination. Mais pourquoi la très surprenante unanimité sur ces trois vertus-là ? L'Université de Montréal ne pouvait pas mettre en place un programme et un comité FLJ pour défendre des valeurs universelles comme l'amour (la fraternité), la liberté et la justice ? Il suffit de poser la question pour comprendre que nos universités n'ont que faire de ces... six vertus. Il s'agit pour elles de soigner leur image et de se prémunir contre les controverses. Lesquelles ? Celles, bien entendu, des éveillés-éveilleurs et cela ne peut venir que des minorités actives (d'étudiants) des minorités et des (professeurs) bien-pensants qui se rangent derrière elles pour se faire du capital de probité militante (pour se donner le beau rôle, comme l'écrit François Charbonneau).

          Et c'est ainsi que s'explique le comportement et toutes les déclarations du recteur Jacques Frémont. Tout a été rigoureusement encadré par la politique de l'EDI de son Bureau des droits de la personne et il n'a pas eu besoin de l'aide du conseiller spécial de l'université en matière d'inclusion, Boulou Ebanda de B'béri ! Cette idéologie nocive, cette politique, qui nous vient des État-Unis et qui contamine maintenant toutes les universités du Québec, explique, non pas entièrement, mais très concrètement l'affaire Verushka Lieutenant-Duval. Elle en est la cause immédiate.

          Voilà pour les causes, après le bref exposé des conséquences. Restent les solutions. Or, même si cela peut surprendre, le recueil n'en propose aucune, s'en tenant à son sujet et à son titre, Libertés malmenées, chronique d'une année trouble...

          Mais dans la préface du livre, Yves Gingras (bg 16a), de l'Université du Québec à Montréal, exprime ce que les professeurs de l'Université d'Ottawa n'ont pas dit clairement, parce qu'ils pouvaient estimer que c'était évident (et peut-être aussi par mépris pour le recteur qui jamais n'est nommé dans l'ouvrage, toujours désigné par son titre) : ce que démontre l'affaire Verushka Lieutenant-Duval, comme on le voit à la lecture du recueil, c'est « l'incompétence et la lâcheté de la direction de l'Université d'Ottawa, du doyen jusqu'au recteur en passant par la vice-rectrice » (p. 8) : « d'où l'importance de s'assurer que les dirigeants dont les actions contredisent clairement leur mission soient appelés à laisser la place à des personnes qui auront le courage de défendre et de promouvoir la raison d'être de l'institution qu'ils entendent diriger » (p. 18). On ne peut être plus clair. Pour mettre fin à la crise, il faut demander, exiger et obtenir la démission du recteur Jacques Frémont.

          Mais il faut aller plus loin. La première chose que devra faire le doyen intérimaire sera de présenter ses excuses à Verushka Lieutenant-Duval au nom de l'Université. Dans la même déclaration, il assurera son syndicat, l'Association des professeurs à temps partiel de l'Université d'Ottawa, que l'Université fera en sorte que les griefs déposés contre elle se règlent rapidement, et déclarera, exceptionnellement, que l'Université s'est très mal comportée à l'endroit de Verushka Lieutenant-Duval. Enfin, le recteur intérimaire annoncera qu'un poste à temps plein conduisant à la permanence sera créé et offert à Verushka Lieutenant-Duval dans les trois mois suivant sa nomination.

          Par ailleurs, le recteur intérimaire remerciera et félicitera, au nom de toute la communauté de l'Université d'Ottawa, les Trente-quatre professeurs qui ont eu le courage de dénoncer la situation qui a conduit à la crise. Il assurera que les griefs qui ont été logés par certains d'entre eux seront rapidement réglés, sûrement à leur avantage, avec les autorités syndicales ou judiciaires impliquées.

          Et c'est ainsi que le crise serait rapidement réglée.

          Resterait alors à s'assurer qu'elle ne puisse plus jamais se reproduire. Dans tout le recueil, il n'y a qu'une personne qui connaît la solution à ce problème, Verushka Lieutenant-Duval, dans l'entrevue qu'elle accorde en tête du recueil (bg 16c). On sait que la commission Bastarach (cb 22), qui devait enquêter sur la liberté universitaire à la suite de l'affaire, mais avec l'interdiction d'étudier l'affaire en question, avait conclu qu'il n'y avait aucune action à prendre, puisque l'Université d'Ottawa avait tous les moyens de défendre la chargée de cours, s'agissant d'une toute simple question de liberté universitaire. On sait aussi que la commission d'Alexandre Cloutier (bg 2 a conclu, elle, que si l'Université d'Ottawa (comme Concordia et McGill) avait pu refuser de défendre la liberté universitaire de la professeure, il fallait donc impérativement mettre en place un processus pour forcer les universités à faire ce qu'elles doivent faire !

    « E.-Martin Meunier — J'aimerais savoir quelle serait ta solution pour qu'une telle controverse ne puisse survenir à nouveau.
    « Verushka Lieutenant-Duval — C'est une bonne question. La première chose qui me vient en tête, c'est la création d'un organisme chargé de traiter les plaintes, comme un ombudsman ou quelqu'un vers qui on pourrait se tourner pour qu'il y ait enquête indépendante dans un cas comme celui-là » (p. 114-115).

    Il s'agit de la création de ce qu'on peut maintenant appeler un « Comité Cloutier » responsable, idéalement, de l'application d'une loi gouvernementale sur la liberté universitaire. La première chose qu'aurait constatée un tel organisme, dit Verushka Lieutenant-Duval, c'est que « tout commence par la publication d'un extrait de courrier étudiante-professeure sur Twitter; il me semble que cela devrait être strictement défendu et protégé par l'administration ». « Si on souhaite aller jusqu'au bout de ce qui s'est passé, de façon objective, une enquête indépendante s'impose impérativement » (p. 115).

          C'est aussi simple que cela. Il faut appliquer rigoureusement les cinq avis et les cinq recommandations du rapport Cloutier. On peut espérer, je crois, que ce recueil d'articles sur les Libertés malmenées à l'Université d'Ottawa contribuera à contrecarrer l'opposition des hautes directions des universités à ce rapport.


    Chrono-bibliographie

          On trouvera en tête de l'annexe 2 du rapport de la Commission Cloutier (bg 3) une présentation succincte, précise et objective, des trois « incidents » présentés, analysés et jugés tout au long de cette chrono-bibliographie, en regard de leurs impacts journalistiques. L'annexe répertorie toutefois plusieurs autres incidents, d'abord parce que la Commission ne limite pas son enquête aux années 2020 et 2021, mais ensuite parce qu'elle enregistre des événement qui débordent la liberté universitaire (lynchage d'une conférence de Mathieu Bock-Coté à l'UQAM en 2017, lynchage du professeur Philip Carl Salzman de McGill en 2020, etc.). Elle envisage également d'importantes questions spécialisées (gestion des tâches professorales ou publications sur le site internet géré par la direction de l'université). Toutefois, les faits énumérés dans cette annexe permettent de mettre en contexte nos trois incidents/événements, symptômes d'une situation fort inquiétante.

          Par ailleurs, cette chrono-bibliographie constitue un « découpage événementiel » de l'histoire à l'étude, telle qu'elle est présentée au tout début de cet essai. C'est dire que, s'agissant d'une étude narrative, le dépouillement s'en tient aux « événements », c'est-à-dire aux événements rapportés par ces textes ou les textes qui sont d'eux-mêmes des événements. Il suit que cette bibliographie ne retient pas les témoignages et les textes d'opinion. Pour analyser l'impact psycho-sociologique de ces événements, il faudrait donc la compléter. On utilisera pour cela la bibliographie d'Anne Gilbert et de Christian Vandendorpe (bg 16m), voire le dépouillement exhaustif à l'origine de leur article (cf. p. 353, n. 1).

    L'affaire Catherine Russell à Concordia

    29 octobre 2019, Catherine Russell présente Nègres blancs d'Amérique (1968) de Pierre Vallières pour introduire le film expérimental de Joyce Wieland (Pierre Vallières, 1972, 30 min.), dans son cours de cinéma à l'Université Concordia.
          Le 31 juillet 2020, donc neuf mois plus tard, une cabale est organisée pour dénoncer le fait que C. Russell a nommé deux fois (en anglais) le titre du livre de Vallières. Il s'agit d'une pétition (pour dénoncer cette « violence anti-noire ») qui compte 200 signataires, pétition qui exige qu'on lui retire son cours à l'automne, 2020-2021. C. Russell présente aussitôt ses excuses, en expliquant qu'elle ne connaissait pas l'impact que pouvait avoir l'emploi de ce mot dans le cadre de son cours.

    10 août 2020, Philippe Léger, « Rien n'y comprendre », le Journal de Montréal. Ph. Léger dénonce la situation et surtout la pétition, dont l'initiatrice déclare que « ce qui est arrivé est inacceptable et inconfortable », en affirmant que ces étudiants de l'Université de Concordia manifestent « une méconnaissance profonde de l'ouvrage et de la réalité québécoise ». « Au lieu de rejeter le livre de Vallières, ces pétitionnaires devraient, en fait, l'étudier. Peut-être qu'ils comprendraient un peu mieux la société dans laquelle ils ont fait le choix d'étudier... ». Mais on va vite voir que l'affaire est encore plus gravement tragique de par son insignifiance même, car ce n'est ni le livre ni son contenu qu'on dénonce mais... le titre du livre ou, plus précisément, le mot « nègre » qu'on y trouve. En réalité, nous sommes même ici en-deçà de l'ignorance ! [1

    15 août 2020, Isabelle Hachey, « Mots tabous », la Presse. La chroniqueuse présente elle aussi l'incident qui en deviendra aussitôt un événement. Elle analyse de manière critique le sens de l'expression « nègres blancs » dans le titre du livre; elle conclut que cette cabale relève manifestement de ce que j'appellerai le lynchage intellectuel (la cancel culture) par une meutes de gérants d'estrade des réseaux sociaux (les wokes) dénoncés par nul autre que Barack Obama, précise-t-elle, en rapportant les propos de l'ancien président. [2

    17 août, chronique de Simon Jodoin, présentée par Annie Desrochers à l'émission « Le 15-18 » de Radio-Canada. L'intervention porte essentiellement sur l'impact de la chronique d'Isabelle Hachey. Dix minutes, où l'affaire est traitée, évidemment, avec des gants blancs. Le thème de l'intervention de S. Jodoin est présenté ainsi sur le site internet de l'émission : « Actualité avec Simon Jodoin : certaines idées deviennent-elles taboues ? ». S. Jodoin explique les réactions diverses au sens du titre de l'essai de Vallières en français et dans sa traduction anglaise. Le titre du livre est dit cinq fois. [3
          —— La chronique de Simon Jodoin n'aurait rien à faire ici, puisqu'elle reprend simplement celles de Philippe Léger et d'Isabelle Hachey. C'était sans compter la présence de Ricardo Lamour, invité lui-aussi à l'émission, venu présenter son essai en faveur des jeunes Noirs de Montréal, et qui entend l'intervention de Simon Jodoin dans un autre studio (pour cause d'épidémie), d'où il sera interviewé ensuite). Par la suite, il porte plainte à Radio-Canada, contre la chronique de S. Jodoin. L'affaire se terminera par une analyse critique, dans un texte splendide d'une rare pertinence, de Guy Gendron, l'ombudsman (service français) de Radio-Canada, intitulé « Ce mot dans la bouche d'un Blanc est-il une grenade ? ("Le 15-18") », Ici Radio-Canada, 26 octobre 2020. Cette décision juridique devrait être retenue notamment comme une analyse de très haut niveau du sens du syntagme « nègres blancs » dans le titre de l'essai de Pierre Vallières (complétant l'analyse critique de son contenu par Isabelle Hachey). Mais, du point de vue qui nous occupe ici, bien loin de l'analyse littéraire, c'est la conclusion « juridique » de l'ombudsman qui doit être retenue : Ricardo Lamour a le « droit » le plus strict d'être choqué, heurté, scandalisé et même blessé par la prononciation du mot « nègre » dans le titre du roman; en plus, R. Lamour a tout à fait le droit de protester et d'exprimer sa plus profonde répugnance à ce sujet; mais (mal)heureusement, il n'existe pas de « droit à ne pas être offensé ». [4

    18 septembre 2020, Atumn Darey, « Tenure film studies professor accused of racism », the Link (journal des étudiants de l'Université de Concordia), vol. 41, no 1. Il faut lire cet article confus et indigne du journalisme (étudiant) pour comprendre à peu près l'affaire Russell. [5
          D'abord, Catherine « Katie » Russell, née en 1959, maîtrise et doctorat de l'Université de New York, est une professeure de haut niveau, que son enseignement, ses recherches et ses publications placent sans conteste parmi les grands professeurs dans son domaine. Comme le font périodiquement les professeurs de Concordia au département de cinématographie, elle est chargée du cours de service intitulé « Methods in film studies », à l'automne 2019 (elle a déjà enseigné ce séminaire en 2016-2017). On l'a lu plus haut, dans une séance de son cours d'introduction méthodologique, elle présente l'essai de Pierre Vallières et... en nomme deux fois le titre, afin d'introduire le film expérimental de Joyce Wieland, Pierre Vallières.
          Une étudiante de sa classe, Rose Stiffarm, se « réveille » (et cela s'applique bien au comportement d'une woke !) au printemps suivant pour dénoncer auprès de la direction, à titre personnel, ce qui lui paraît, rétrospectivement, une situation inacceptable. La direction intervient auprès de l'enseignante, qui présente ses excuses (!), le 31 juillet, tout en déplorant que ces récriminations ne lui aient pas été adressées en temps et lieu, soit à l'automne précédent. L'étudiante Rose Stiffarm (qui n'est pas noire, mais amérindienne, indigenous, insiste-t-elle, indigène, autochtone, originaire des États-Unis) est tout à fait insatisfaite de ces « excuses », et lance une dénonciation sur les médias sociaux (où l'on peut voir qu'elle est très, très active, notamment sur Twitter). L'affaire est reprise et même relancée, sous la forme d'une « pétition » pour dénoncer l'utilisation d'un langage raciste (sic) par la professeure Russell, avec une amusante généralisation : « the petition itself was much more direct, stating Russell "weaponized her authority, privilege, and power as a white professor" ». La pétition est remise à la direction de l'Université.
          Tout cela est plus et pire que ridicule. L'article du journal Link, je l'ai dit, est en-dessous de tout. D'abord, le « journaliste » Atumn Darey cite à la sauvette des « déclarations » de l'étudiante Rose Stiffarm d'où il ressort qu'elle n'a pas été traitée justement en regard des autres étudiants de la classe de C. Russell. Et cette affirmation est recopiée par le journal étudiant, alors qu'elle ne s'appuie sur aucun fait précis et vérifiable. R. Stiffarm est au contraire, c'est évident, frustrée de ne pas avoir été traitée comme une vedette. L'étudiante a deux courts métrages à son actif, le plus long a été produit par l'Office national du film : Inside Hothouse 12 (réalisation de R. Stiffarm, 2019, 9 mn). Il s'agit d'un film académique fort bien réalisé, alignant des entrevues (style télévision) qui présentent le douzième stage de création cinématographique organisé par l'ONF, stage qui a été réservé à de jeunes autochtones; ils réaliseront trois films d'animation d'une minute sur une période de cinq mois; le film de Rose Stiffarm montre combien l'expérience a été enrichissante. Cela dit, à en juger par sa déception devant le séminaire de méthodologie de Concordia et son dénigrement de sa professeure, dans ses déclarations informes au journal the Link, il apparaît que Rose Stiffarm n'a probablement pas compris qu'un cours d'études cinématographiques n'a pas pour fonction de saluer les créations des étudiants, s'il s'en trouve, mais de leur apprendre à étudier et à analyser les films.
          Le même article donne la « parole » à un étudiant anonyme qui s'en prend nommément à la professeure Micheline Lanctôt. L'étudiant a fini ses études en 2017, mais s'est apparemment « réveillé » (woked) depuis deux ans pour déplorer, combien, Noir, il avait été ostracisé dans ce département !
          Et le journaliste d'écrire le plus sérieusement du monde que « Russell/Lanctôt did not respond to request for comment ». Tu parles !
          Bref, même si c'est bien long, il est clair que la direction de l'Université de Concordia devait réagir rapidement, non pas pour étouffer l'affaire, mais pour donner son plein appui à la professeure Catherine Russell et dénoncer la vindicte dont elle était victime de la part de quelques étudiants, dont la pétition va jusqu'à demander qu'elle ne donne plus le cours de méthodologie. Ce lynchage n'a pas sa place dans nos universités au Québec.

    L'affaire Lieutenant-Duval à Ottawa

    23 septembre 2020. Une chargée de cours de l'Université d'Ottawa donne sa deuxième sé:ance d'enseignemen de son cours « Art and Gender » (« les arts et les identités sexuelles »). Il s'agit de Verushka Lieutenant-Duval. Elle doit expliquer un concept assez savant, la réassignation subversive qui consiste à transformer une injure ou une désignation méprisante en un vocable positif, employé à contresens, mais qui devient parfois un « marqueur identitaire », dit la professeure. Elle donne l'exemple évident de queer, « détraqué », employé comme injure pour dénigrer les homosexuels. Le mot a été récupéré par un groupe particulier d'homosexuels qui, aujourd'hui, le revendique fièrement. Avant d'achever son cours, qui se termine sur une discussion avec ses étudiants sur ce dernier mot dont ils ne connaissent généralement pas le sens premier, l'enseignante ajoute, en passant, qu'il y a bien d'autres mots qui ont été ainsi détournés de leur sens. Et parmi ces exemple, elle donne celui du mot « nègre » souvent récupéré positivement par les Noirs eux-mêmes. À ce moment, elle prononce le mot en question, mais dans un segment qui n'a pas duré deux minutes. Le cours s'achève sans que personne n'ait fait la moindre remarque à ce sujet. — Le soir même, une étudiante qu'on nomme K lui adresse un courrier électronique pour lui dire qu'elle n'aurait pas dû employer le mot « negger » (le cours se donne en anglais), mais plutôt « N-word ». Du coup, l'enseignante comprend que son exemple n'était peut-être pas approprié, alors que sévit à ce moment le mouvement Black Lives Matter. Si K lui fait cette remarque il est bien possible que d'autres étudiants de sa classe aient eu la même impression. Non seulement elle présente ses excuses à K, mais elle propose d'ouvrir son prochain cours sur cette question; elle lui propose même de préparer un bref exposé sur la charge émotive que peut représenter le N-word aujourd'hui. K décline l'offre, mais Verushka Lieutenant-Duval ouvre effectivement le cours suivant, le 30 septembre, avec une discussion sur les avantages et les inconvénients d'utiliser ou non le mot. La discussion dure moins de quinze minutes et c'est la professeure qui la conclut en disant que le N-word n'était pas un bon exemple, parce que contrairement à « queer », il garde encore toute sa charge négative. Ce que l'enseignante ne sait pas, c'est que K a utilisé des fragments de ses échanges avec sa professeure la semaine précédente, pour en publier des fragments hors contexte sur Twitter, notamment une remarque innocente où elle écrivait qu'au cours de sa carrière universitaire (de 15 à 25 ans, étudiante et enseignante,, elle avait déjà entendu prononcer le mot « nègre » sans que personne n'en fasse d'histoire. K lui fait dire qu'elle a entendu prononcer souvent ce mot à... l'Université d'Ottawa (où elle n'a jamais été témoin de cela), avec la remarque: « U. Ottawa, dites à vos prof de ne plus mentionner le mot en "N" ». Cela soulève tout un tollé sur Twetter, où ne se comptent plus les insultes et menaces à l'endroit de Verushka. Un autre étudiant publie son adresse de courrier électronique, l'adresse de son domicile et son numéro de téléphone personnel. Elle découvrira tout cela le lendemain, 1er octobre, en même temps que... son doyen ! Deux jours après, la professeure est suspendue d'office. — On trouve ce récit objectif des fais, avec beaucoup d'autres informations factuelle dans l'entrevue de Verushka Lieutenant-Duval par E.-Martin Meunier en tête de _Libertés malmenées_ (2022, bg. 16c, « Retour sur l'affaire Verushka Lieutenant-Duval », p. 63-74).

    15 octobre, Isabelle Hachey, « L'étudiant a toujours raison », la Presse (15/10/2020). C'est en effet deux semaines plus tard que la chroniqueuse expose l'affaire qui fera bientôt scandale. Il se trouve qu'elle a non seulement la version de l'enseignante, mais également celle d'un témoin de choix, le professeur retraité Jean-Léopold Munk, qui s'était inscrit à ce cours par pur plaisir. De ces témoignages, la journaliste déduit vite qu'on est (sur Twitter, pas dans sa classe) en face d'une meute qui veut la tête de l'enseignante, dont l'étudiante K (à l'origine de toute l'affaire), qui non seulement a détourné de leur contexte des messages personnels de son enseignante pour les publier sur Twitter (ce qui est passible de poursuite judiciaire), mais a également porté plainte au doyen de la Faculté des arts. Ce qu'on apprendra plus tard (dans l'entrevue citée ci-dessus), c'est que le doyen en question, Kevin Kee, s'est précipité sur Twitter dès qu'il a reçu la plainte de K, le 1er octobre, le lendemain de la 2e séance de cours; il y a trouvé, évidemment, l'avalanche de protestations et d'injures visant la professeure, et sans prendre contact avec celle-ci, sans s'interroger sur la nature de l'incident, il publie dès le lendemain un communiqué qui blâme explicitement la professeure, désignée comme un « chargé de cours » (2 octobre 2020). Et l'enseignante est suspendue des deux (!) cours qu'elle donne à ce moment. Or, tout cela tient au comportement de deux étudiantes, dont celui de K, qui est manifestement de mauvaise foi, ayant non seulement accepté les excuses de sa professeure deux semaines plus tôt, mais lui ayant précisé que, n'étant pas Noire, originaire du Liban, elle n'avait pas personnellement été affectée par son utilisation académique du mot interdit. C'est pourtant elle mène le bal depuis une semaine et qui ira danser avec le doyen au lendemain de la seconde séance du cours. [6

    16 octobre, « Liberté surveillée : des profs de l'Université d'Ottawa dénoncent la suspension de leur collègue », le Droit et le Journal de Montréal. C'est ce qu'on appellera « la Lettre des 34 ». La lettre ouverte est en effet signée par trente-quatre professeurs, professeurs francophones (à l'exception de cinq ou six). La lettre condamne évidemment la suspension de Verushka Lieutenant-Duval, mais plus généralement la confusion entre le « racisme » et le droit d'exposer des idées controversées dans le cadre de l'enseignement universitaire. [7
          S'ensuivra une série de réactions qui vont rendre la vie des Trente-quatre extrêmement difficile. D'abord, ces professeurs seront harcelés par une meute de militants désinformés sur les réseaux sociaux et jusque dans leurs cours. Ensuite, bien plus inattendu, ils devront faire face à l'hostilité de ce qui apparaît vite comme une majorité de leurs collègues anglophones — et ce n'est pas par hasard que de nombreux professeurs anglophones se rangent spontanément derrière une dénonciatrice anonyme et son recteur. Plus grave encore, voilà quatre professeures du département de sociologie et d'anthropologie qui lancent une pétition diffamatoire sur l'internet. Je n'ai trouvé la référence à cette pétition qu'en 2022, dans le recueil des Trente-quatre, Libertés malmenées. Comme on le verra plus bas, même en lisant l'article d'Isabelle Hachey le 22 octobre sur les « trois pétitions », je n'ai pas trouvé celle-là, ce qui ne m'a pas surpris, croyant qu'il s'agirait d'une pétition lancée sur les serveurs de l'Université d'Ottawa, à l'intention de ses professeurs (et peut-être aussi de ses étudiants). Jamais je n'aurais pu imaginer que des professeurs d'université lancent une pétition contre des collègues accessible au gand public sur l'internet, évidemment. Ce comportement est inconcevable et je n'imagine pas que cela puisse jamais se produire à l'Université de Montréal, ni dans n'importe quelle autre université qu'à Ottawa, puisque tel a été et est toujours le cas. Dans une des universités de Montréal, il ne fait pas de doute à mes yeux, que la direction de leur département les aurait immédiatement mis en demeure de retirer leur pétition, faute de quoi la faculté et la direction de l'université les auraient lourdement sanctionnés, c'est le bon sens qui le dit. On peut critiquer publiquement la direction de son université, cela fait même partie de la liberté académique, mais on ne peut jamais s'en prendre à ses collègues, sauf dans le cadre très restreint des questions liées à la recherche et à ses domaines de recherche, généralement dans les revues savantes.

    19 octobre, Phyllis Rippey, Willow Scobie, Karine Vanthuyne and Mireille McLaughlin, « Statement of solidarity with uOttawa BIPOC students and colleagues », sur < change.org >, pétition lancée le 19 octobre 2020. 1 110 personnes ont signé la pétition en quelques mois, mais personne ne l'a plus signée depuis au moins un an maintenant (donc depuis mars 2021). — BIPOC est l'acronyme de Black, indigenous and people of color. [8
    Le Devoir, qui a refusé de publier la Lettre des 34, présente un extrait du texte chapeautant la pétition qui la dénonce : « La liberté universitaire n'est pas la liberté d'expression », 21 octobre 2020. Le titre et le contenu de ce texte sont diffamatoires, laissant croire que des professeurs de l'Université d'Ottawa tiennent des propos racistes sous le couvert de la liberté universitaire. [8a

          La pétition se trouve sur le site « change » pour « Plate-forme mondiale de changement ». Il s'agit d'un site qui permet de lancer n'importe quelle pétition. On y trouve, par exemple, une pétition pour l'interdiction de vendre des animaux domestiques sur Kijiji (421 363 personnes l'ont signée) ou un appel à la libération de Tamara Lich, prisonnière politique du gouvernement du Canada (6 210 appuis). Et cela va jusqu'à la toute nouvelle pétition : retirer le nom de « poutine » au célèbre mets québécois, en appui aux Ukrainiens ! Bref, avec ses 1 110 signataires, la pétition de ces quatre professeures ne fait pas le poids.

          D'abord parce qu'elle prétend s'adresser aux professeurs de l'Université d'Ottawa et à leurs étudiants. Or, c'est évidemment faux. Il s'agit d'une pétition ouverte à tous et à n'importe qui. Et je le sais pour l'avoir signée ! Si je l'ai signée, il y a quelques jours (je suis le 1 111e signataire), c'est pour en connaître tous les rouages, avec le plaisir d'y laisser un message dénonçant la stupide entreprise. Change est un site commercial de type pyramidal. Dès votre signature enregistrée, on vous demande un « modeste » don et, surtout, l'envoi de la pétition sur vos réseaux sociaux (Twitter ou Facebook), de sorte que chaque signataire en entraîne souventde nombreux autres. Ainsi pas moins de 667 des 1 110 signatures d'appui à la pétition sont celles d'« amis » (comme on les appelle sur Twitter). Bref, ce n'est pas très fort, comme résultat.

          Ensuite, les commentaires laissés par quelques-uns des signataires, une cinquantaine peut-être, sont tous rédigés en anglais. Ils sont anonymes, car lorsqu'ils se nomment, ces signataires ne donnent pas leur titre et ni ne désigne leur institution. Et je n'ai pu identifier que deux professeurs de l'Université d'Ottawa, Keri Cheechoo, directrice du programme Indigenous teacher education, et Ruth Kane, de la Faculté de l'éducation. Et tous disent qu'ils sont contre le racisme, comme tout le monde. On n'y lit rien sur l'affaire Verushka Lieutenant-Duval, ni sur la Lettre des 34. Et c'est tout à fait normal, car la présentation (ou justification) de la pétition est mal rédigée et son objectif incompréhensible. Cela est très surprenant de la part d'universitaires, car on se croirait sur Twitter (et l'on ne se trompera pas !). La seule chose qui se comprend, finalement (lorsqu'on connaît bien la situation qui sévissait à l'Université d'Ottawa en octobre 2020), c'est qu'il s'agissait pour ces quatre professeures (fort bien payées, avec sécurité d'emploi) de dénoncer leurs collègues qui se portaient à la défense d'une chargée de cours au statut précaire. C'est tout. En fait, ces quatre professeures voulaient se faire du capital édifiant d'EDI. On lira les insultes dans Libertés malmenées (bg 16, p. 46, 147 et 185-186), bien que l'accusation contre les Trente-quatre de contribuer à la « suprématie blanche » ait été remplacée par celle de propager du « racisme systémique ».

          Je m'en tiendrai au tout dernier alinéa, qui devrait normalement reprendre et résumer le texte (incompréhensible) qu'on a lu jusque-là :

          « L'APUO appelle au débat, aux événements et au dialogue (1). Les étudiante.e.s, les collègues et les membres de notre communauté sont déjà activement engagé.e.s dans ce domaine sur les médias sociaux (2). Les médias sociaux sont, en fait, le moyen par lequel nous avons toute.te.s été informé.e.s au sujet des événements qui ont lancé cette discussion (3). Les étudiant.e.s ont réfléchi et échangé respectueusement des idées (4), mais l'APUO les a ignorer [sic] comme s'il.elle.s n'existaient pas » (5).

          J'ai déjà dit que le texte de présentation de la pétition était mal rédigé, mais ce dernier alinéa dépasse de beaucoup les limites de l'inintelligible, accumulant les obscurités et les fautes de logiques.

    (1) Que vient faire l'Association des professeurs de l'Université comme sujet de cette phrase ? D'abord, l'APUO représente ses membres, négocie leurs conditions de travail et doit défendre les intérêts de chacun d'entre eux. Ensuite, la formulation de ce sujet donne la fausse impression pour finir que l'APUO est l'initiatrice de la pétition ou la cautionne. Enfin, peu importe le sujet, car si l'on peut « appeler au(x) débat(s) et au(x) dialogue(s) », qu'est-ce qu'« appeler aux événements » ? Cela n'a aucun sens. Pas plus qu'en anglais d'ailleurs (« The APUO calls for events »).

    (2) La seconde phrase affirme que tout le monde, à l'Université d'Ottawa, est activement engagé dans le « domaine » des réseaux sociaux. Cette phrase est nécessairement fausse. En plus, « domaine » devrait désigner les personnes qui sont impliquées dans la création et le développement des réseaux sociaux. Ce n'est évidemment pas ce que l'on veut dire, mais bien que « tout le monde est engagé sur les réseaux sociaux », ce qui est évidemment faux, je le répète. La phrase englobe les étudiants et les professeurs de l'Université et y ajoute « les membres de la communauté » : de qui s'agit-il ?

    (3) Les « événements qui ont lancé cette discussion » ? A-t-on déjà vu des événements lancer quelque chose ? Et quels « événements » ? quelle « discussion » ? Ce dernier alinéa devrait les désigner clairement. On se croirait devant une composition d'élèves du cours secondaire. Il faut comprendre que les quatre professeures ont appris sur les réseaux sociaux les « faits » (sic) qui expliquent qu'elles lancent cette « pétition » ou contre « lesquels » (sic) elles le font. Si vous ne connaissez rien de cela, si en particulier vous êtes du Canada anglais, vous ne pouvez pas savoir de quoi il s'agit.

    (4) Je crois comprendre que, selon elles, les étudiants ont « réfléchi », puis ont « échangé » sur les réseaux sociaux et, tout cela, « respectueusement ». Si la phrase n'a aucun sens, elle implique trois affirmations gratuites, aussi bien par leur généralité que par leur manque de pertinence.

    (5) Qu'est-ce que l'APUO vient faire comme sujet de cette phrase ? Pour ignorer les demandes, les opinions ou les idées de qui que ce soit, il faut évidemment qu'elles nous ait été adressées. À remarquer que l'affirmation d'« ignorer comme si [ces étudiants] n'existaient pas », s'appliquant à une association de professeurs, est pour le moins illogique. Il est tout simplement absurde d'accuser une telle association d'ignorer ce qui ne la concerne pas et n'est pas porté à sa connaissance. À ce qu'on sache, ces étudiants ne se sont pas adressés à l'APUO.

          Voilà décortiqué en cinq points un alinéa proprement illisible et qu'on ne comprend pas mieux maintenant, s'agissant d'un texte de quelques lignes qui n'a aucun sens en français. Et, effectivement, les signataires de la pétition ne pouvaient rien y comprendre. En revanche, toute personne informée de l'affaire Verushka Lieutenant-Duval comprendra ce que les quatre auteures de ce texte n'ont jamais voulu dire, à savoir qu'elles sont de parfaites imbéciles. Car ce qu'elles nous disent, très clairement, mais sans s'en rendre compte, c'est qu'elles ont été informées sur Twitter de « faits » qu'elles dénoncent et ne peuvent donc pas connaître. Durant les 10 ou 15 dernières années de ma carrière, j'ai toujours pris le temps d'expliquer comment utiliser adéquatement les médias sociaux. Comme je m'adressais à des universitaires, je n'avais pas besoin de leur expliquer longuement que la pire source d'information est Twitter, qui fonctionne par envois de masse, par et pour des utilisateurs le plus souvent anonymes, qui improvisent n'importe quoi, surtout des envois émotifs, sans aucune connaissance ou expertise sur les sujets de leurs interventions.

          Nos quatre savantes professeures des Études sociologiques et anthropologiques à l'Université d'Ottawa ne savent pas cela ? Leurs motivations se trouvent sur Twitter lorsqu'elles dénoncent à l'aveugle, sans aucune enquête ou analyse digne de ce nom, la Lettre ouverte des 34 ? Et de jouer la carte « Twitter » : « Nous avons entendu des témoignages individuels d'étudiant.e.s de même que suivi sur Twitter de nombreux fils de discussion d'étudiant.e.s Noir.e.s , Autochtones et de couleur, ainsi que des membres de notre communauté élargie qui se sont dit[.e.s] être choqué.e.s que des professeur.e.s de l'Université d'Ottawa tentent d'éluder la question de la blessure et de l'offense et prétendent qu'il n'y a pas encore eu de débat suffisant ». Aucun professeur le moindrement intelligent et compétent ne peut faire une telle affirmation, car il n'y a là aucun fait objectif, alors que la phrase s'ouvre et se termine en rapportant anonymement des propos diffamatoires envers « des » professeurs de l'Université d'Ottawa. Si tout cela vise les 34 professeurs dénoncés par la pétition, comme c'est probable, c'est évidemment très malhonnête.

          Bref, Phyllis Rippey, Willow Scobie, Karine Vanthuyne et Mireille McLaughlin ont droit à mon plus parfait mépris.

    19 octobre, message du recteur Jacques Frémont au Sénat de l'Université d'Ottawa, publié par le Cabinet du recteur, en réaction à ce qui est devenu en moins d'une semaine l'« affaire Lieutenant-Duval ». Cette déclaration donne implicitement tort à l'enseignante (tandis qu'on apprendra qu'elle n'a pas été consultée par le rectorat) et très explicitement raison à l'étudiante qui a porté plainte (assimilée à tous les étudiants du cours), accusant ainsi tout aussi explicitement Verushka Lieutenant-Duval de racisme. En effet, selon le recteur, il ne s'agit pas ici de liberté d'expression ou de liberté académique : « la question est beaucoup plus vaste puisque plusieurs membres de notre communauté [sic] considèrent que leur droit à la dignité a été atteint »; il annonce qu'un autre cours sera offert aux étudiants qui n'auraient pas envie « d'avoir encore une fois à se justifier pour que leur droit à la dignité soit respecté » ! Et d'ajouter que l'enseignante « avait tout à fait le choix, dans ses propos, d'utiliser ou non le mot commençant par -n; elle a choisi de le faire avec les conséquences que l'on sait »... [9

    20 octobre, Isabelle Hachey, « Je suis prof », la Presse. Comme le recteur Jacques Frémont n'a pas cru bon d'obtenir sa version des faits et qu'elle se trouve condamnée ipso facto par son dernier message, Verushka Lieutenant-Duval s'exprime par la voix de la chroniqueuse, à laquelle, par ailleurs, le recteur refuse toute entrevue. Le titre de la chronique est un clin-d'oeil aux manifestations en France à la suite de la décapitation du professeur Samel Paty, pour avoir présenté en classe les fameuses caricatures de Mahomet. « Je suis prof » faisant écho à « Je suis Charlie Hebdo ». Bien entendu, l'enseignante ne craint pas la décapitation, mais le lynchage intellectuel, oui, puisqu'elle doit faire face à un torrent de haine qui déferle sur les réseaux sociaux à son endroit. La chroniqueuse nous apprend que tous ses étudiants ont été déplacés d'office, sans consultation, dans le même cours donné par un autre professeur. Elle ne comprend pas l'attitude cruelle du rectorat à son égard pour un mot prononcé dans le cadre d'une explication savante et pour lequel elle s'est confondue en excuses. [10

    22 octobre. Isabelle Hachey, « Récupérations », la Presse. La chroniqueuse présente les trois pétitions, celle d'étudiants dénonçant l'enseignante, celle dite des 34 et, finalement, celle qui serait signée, croyais-je, par des professeurs de l'Université qui exprimaient leur « indignation face à l'utilisation par [leurs] collègues de leur pouvoir et de leur privilège de contribuer aux structures de la suprématie blanche ». Dans les premières éditions de cette chrono-bibliographie, je disais regretter beaucoup, à la lecture de cet extrait, de ne pas avoir trouvé le texte de ce qui ne peut être qu'un torchon dû à une réaction collective épidermique et... raciste ! Depuis que je l'ai trouvé (cf. plus haut au 19 octobre), je sais que je ne pouvais pas mieux dire. [11

    23 novembre, nouveau message du recteur Jacques Frémont publié par le Cabinet du recteur, « Le recteur Frémont annonce un Comité d'action antiracisme et inclusion ». Le premier objectif de ce second message est de « corriger les faits » au sujet de l'affaire Lieutenant-Duval. Comme on va le voir tout de suite ci-dessous, le recteur déforme et contredit les faits en dénonçant « une foule d'informations erronées ». Il réécrit complètement les événements vécus par Verushka Lieutenant-Duval et ses étudiants, tandis qu'il édulcore la réaction de l'Université, c'est-à-dire sa propre attitude dans cette affaire. Il ajoute même du nouveau, à savoir que l'enseignante aurait, selon des participants à son cours (selon lui !), proféré des déclarations jugées menaçantes. Et il nous apprend que la professeure a été invité à suivre « une formation en équité, diversité et inclusion » ! Plusieurs passages de la déclaration du recteur accusent l'enseignante de racisme et présentent ses étudiants comme des victimes, évoquant au passage le déséquilibre du pouvoir entre les deux parties. Et c'est dans ce contexte précis qu'il faut « poser des gestes immédiats pour contrer le racisme... ».
          Le recteur annonce donc la formation d'un Comité consultatif d'action antiracisme et inclusion. Ce sera le comité présidé par le juge Michel Bastarache, ce qui sera annoncé le 30 mars 2021. [12

    12 décembre 2020, Isabelle Hachey, « Des nouvelles de Verusha », la Presse. La chroniqueuse se fait encore une fois la porte-parole de la professeure. Le recteur ne l'a toujours pas rencontrée, tandis qu'il refuse toute entrevue. L'enseignante a donc logé un grief et son syndicat et ses avocats l'ont reçu favorablement; il s'agit de l'Association des professeurs à temps partiel. On a lu tous ses courriers électroniques concernant cette affaire et visionné les enregistrements Zoom des deux cours impliqués; tout cela concorde avec sa version des faits. La chronique rappelle qu'une seule étudiante a porté plainte officiellement, celle qui a diffusé les coordonnées de l'enseignante sur les médias sociaux. [13

    L'affaire Forestiers et voyageurs à McGill

    29 janvier 2021, Isabelle Hachey, « Les mots tabous, encore », la Presse. L'histoire s'est passée le 28 septembre précédent, à l'Université McGill de Montréal. Une enseignante, chargée de cours, enseigne une introduction au roman québécois. Le premier roman au programme est Forestiers et voyageurs (1863) de Joseph-Charles Taché. En séance de cours, sur l'internet, une étudiante s'exclame, « le mot !, le mot ! ». L'enseignante (qui a demandé à garder l'anonymat) ne comprend pas. « C'est à la page 99 ! » (édition de poche, « Compact Classique »). Et l'enseignante de lire, en effet, à haute et intelligible voix : en forêt, les Voyageurs « ont travaillé comme des nègres ». Et, en tentant d'expliquer qu'il s'agit d'une expression historique convenue dans un livre folklorique, elle a le malheur de répéter l'expression. Le vice-recteur à l'enseignement va lui conseiller de revoir les huit livres au programme de son cours, de trouver les mots « à risque », d'en informer ses étudiants qui pourront ne pas lire ces pages, voire... ces livres ! Or, le mot « Nègre » se trouve dans les fous de Bassan d'Anne Hébert et dans l'Hiver de force de Réjean Ducharme; en plus, le mot « Sauvage » se trouve un peu partout... La professeure a baissé la tête, suivi les consignes du vice-recteur et s'est juré de ne plus jamais donner de cours d'introduction à la littérature québécoise à McGill. [14
          Isabelle Hachey revient en détail sur l'affaire : « Le clientélisme, c'est ça », la Presse, 22 février 2021. La chroniqueuse a pris contact avec trois étudiants du cours (à la demande de l'un deux), dont une jeune Noire qui a porté formellement une des deux plaintes contre l'enseignante. Elle a lu la plainte. Elle a écouté l'enregistement du cours. Elle n'a rien à changé à sa chronique du 29 janvier, sauf à critiquer avec verdeur le comportement inacceptable des autorités de l'Université à l'égard de l'enseignante. Dans l'analyse des réactions des étudiants, la chroniqueuse finit par constater que, pour eux, les faits (qu'ils dénaturent) n'ont aucune importance : seules leurs émotions comptent. Et ils sont sincèrement convaincus du traumatisme qu'ils ont vécu. Interrogé sur cette affaire, l'anthropologue du département de psychiatrie de l'Université, Samuel Veissiere, confirme que certains étudiants sont très gravement atteints par la mise en présence de ces mots tabous : ces « étudiants sont plus fragiles, ils souffrent beaucoup plus de troubles de santé mentale » et la surprotection actuelle (censure, espace idéologiquement protégés, etc.) nuit gravement à leur santé psychologique. Il s'agit d'une génération d'enfants-rois qui exigent que l'Université cède à tous leurs caprices, comme l'ont fait leurs parents. — Et on a le droit de s'amuser un peu : dans sa plainte, une étudiante reproche à la chargée de cours d'avoir de manière impertinente rappelé le passé antisémite de... Céline Dion (il s'agissait de Louis-Ferdinand Céline !). Il faut ajouter que les deux étudiantes qui avaient porté plainte ont abandonné le cours, après quelques semaines seulement, mais il leur a été crédité, sur la note d'un petit travail déjà fait ! (en plus de se faire rembourser le cours...). [15
          Christopher P. Manfredi, vice-principal à McGill, « Liberté universitaire et équité à l'Université McGill », la Presse, 24 février 2021. Le professeur de sciences politiques prend vigoureusement la défense de la liberté d'enseignement universitaire. On ne saurait la diminuer au nom de la légitime promotion de l'équité, de la diversité et de l'inclusion. [16

    L'autocensure à l'Université

    6 février 2021, Isabelle Hachey, « Au-delà du mot qui commence par N », la Presse. Dans le cadre de l'affaire Lieutenant-Duval, la journaliste entreprend une série de quatre chroniques sur le harcèlement des professeurs et des chargés de cours par des « militants ». Elle commence par l'histoire d'une chargée de cours de l'Université du Québec à Montréal qui a dû se mettre en congé de maladie, à l'automne 2018, après deux mois de persécution, par un étudiant, avec son petit groupe, qui lui interdisait de prononcer les mots... « homme » ou « femme » dans son cours d'études féministes, car cela heurtait les transgenres, comme lui, qui se disait queer. Le même étudiant avait déjà sévi, l'année précédente, dans un autre cours, portant celui-là sur l'histoire de l'homosexualité; l'enseignante chargée du cours a renoncé, elle aussi, à enseigner dans le cadre des études féministes. Dans les deux cas, l'Université n'était pas outillée pour faire face à ces situations et, avisée, elle n'est pas intervenue, laissant les enseignantes à elles-mêmes et le militant militer avec un important déficit cognitif, incapable de toute discussion rationnelle en regard de ses dénonciations maladives (c'est moi qui tire cette conclusion de la chronique factuelle d'Isabelle Hachey). [17

    —— « Ils ont peur d'être annulés », 7 février. Jade Boivin, enseignante à temps partiel à l'Université d'Ottawa, vient de décider de réorganiser complètement son cours sur le colonialisme, à la suite de l'affaire Lieutenant-Duval, de peur d'être « annulée » (cancel culture). La même chose s'est produite pour les cours du professeur de philosophie, Charles Le Blanc; même chose encore pour le professeur de... géographie, Marc Brosseau, pour son cours intitulé « Espaces sous tension ». Et paradoxe, une professeure (qui veut garder l'anonymat) a été harcelée sur les réseaux sociaux, avec une plainte auprès de l'Université d'Ottawa, pour avoir refusé de traiter de la question de... l'homosexualité, jadis condamnés à la peine de mort. Bref, il est même interdit de dire qu'on renonce à parler d'une question pour ne pas heurter certains étudiants, cela même les heurte ! [18

    —— « On va bouger », 8 février. C'est ce qu'annonce la ministre de l'Enseignement supérieur du Québec, Danielle McCann. Mais pourra-t-elle légiférer sur une question qui concerne les universités, la liberté universitaire qu'elles ont pour rôle de garantir ? C'est pourtant le souhait de la Fédération des professeurs d'université. Le recteur de l'Université de Montréal, Daniel Jutras, n'en voit pas la nécessité. Lorsque la journaliste lui fait remarquer que son université ne s'est jamais exprimé sur la question, il répond que ce sera bientôt fait (précisons : étant donné la stupeur provoquée au Québec par l'affaire Lieutenant-Duval à Ottawa). La bonne réponse du recteur aurait dû être plutôt la suivante : évidemment, madame Hachey, l'Université de Montréal n'a pas à donner dans les pétitions de principes. Toute université est par définition sujette au poids de la liberté d'expression qui est régie, depuis la Déclaration des droits de l'homme de 1789, par les tribunaux. C'est le droit de parole d'un côté, et l'interdit de la diffamation de l'autre. L'université, toute université, renchérit sur ce droit par celui de la liberté universitaire (cf. Henry Reichman, bg 13). Et cela ne remonte pas à 1789, mais au XVIe siècle. Par définition, tout enseignement universitaire doit être public, libre de toute ingérences extérieures et de toute coercition, dans les limites de la liberté d'expression que je viens de rappeler. Du point de vue de l'enseignement et de la recherche, les concepts d'université et de liberté universitaire sont synonymes. Et le recteur d'ajouter (si j'étais à sa place) : je suis très heureux d'avoir pu répondre à votre question (qui ne se pose pas). [19

    —— « La liberté universitaire en péril : un recteur dans la tourmente », 9 février. Le recteur Jacques Frémont accorde pour la première fois une entrevue à la journaliste. Une entrevue ? Bien sûr que non. Il accepte de répondre ou de rédiger sept réponses à autant de questions. Rien ici ne manifeste des échanges dignes d'une entrevue. La note finale de la chronique relève de l'ironie : « les questions et les réponses ont été éditées par souci de concision et de clarté ». Tu parles ! Le recteur répète sans aucune nuance les affirmations inacceptables qu'il a déjà faites. À mon avis, la chroniqueuse aurait dû refuser d'accueillir ses répétitions dans sa chronique, même si, évidemment, ces affirmations se ridiculisent d'elles-mêmes. La prononciation du mot tabou par Verushka Lieutenant-Duval : « les étudiants [sic] étaient insultés »; « c'est un mot chargé, c'est un mot qui est blessant, c'est un mot qui fait mal, et j'espère qu'à l'avenir, les membres de la communauté universitaire l'auront compris ». Ensuite : « On ne peut pas reprocher à quelqu'un d'être insulté par un mot. Cela appartient à chacun d'être blessé ou non ». Bref, le recteur milite pour un droit qui n'existe pas, le droit de ne pas être blessé par un enseignement, voire un mot. Et finalement d'ajouter : « une dimension qu'on oublie peut-être, c'est la souffrance authentique de certains étudiants et les traumatismes émotionnels véritables, notamment des étudiants racisés. Il y a vraiment des gens qui souffrent ». Et d'ajouter qu'il s'en trouve parmi les... 34 professeurs qui ont apporté leur appui à Verushka Lieutenant-Duval ! Et les étudiants radicaux ? « Si, à leur âge, ils ne militent pas pour la justice sociale (!), pour mettre fin aux discriminations (!), ils ne le feront jamais. Ce sont des voix légitimes qui ont leur place (!)... ». Manifestement, dans l'esprit du recteur, cela caractérise l'étudiante qui a dénoncé son enseignante sur les médias sociaux, en divulgant ses coordonnées. [20

    L'affaire Lieutenant-Duval (suite, sans fin)

    30 mars 2021, Jacques Frémont, message annonçant la création du Comité Bastarache qui examinera « les leçons à tirer des incidents récents survenus chez nous et ailleurs au Canada ». [21

    4 novembre 2021, Michel Bastarache, Rapport du Comité sur la liberté académique, 39 p. et annexes. Le juge à la retraite a bien rempli sa mission, noyer le poisson, et réussir à le faire sans perdre toute crédibilité. Au 4 novembre, nous sommes à plus d'un an de l'affaire qui s'est produite le 28 septembre 2020 et qui n'est évidemment toujours pas réglée, puisque le premier objectif de la création de ce Comité d'action antiracisme et inclusion, qui produit ce rapport, était simplement de gagner du temps. La lecture du rapport prouve, sans l'ombre d'un doute, qu'il n'était nul besoin du comité et de son rapport ! Non seulement ce rapport n'apprendra rien à personne, puisque le comité du juge ne fait que redire ce qui est connu depuis le XVIe siècle, la nature de la liberté universitaire, et son renforcement de la liberté de pensées, d'opinions et de paroles, qui ne sera formulée, elle, qu'avec la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (26 août 1789, bg 5), articles 10 et 11 : « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses [...]. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». On voit mal ce que le Comité Bastarache pouvait ajouter à une jurisprudence plusieurs fois séculaire sur la question. [22
          Il suit que le rapport devait condamner, au moins implicitement, le comportement du recteur Jacques Frémont dans l'affaire Lieutenant-Duval et c'est bien ce qu'il est forcé de faire : « L'Université d'Ottawa a une politique applicable à ce titre [soit l'avis du professeur Murtaza Shaikh, décembre 2020], soit le règlement 121. Elle affirme le devoir de respecter la liberté académique et la liberté d'expression, et l'engagement de ne pas empêcher l'expression sur des sujets controversés ou suscitant des objections, le tout sous réserve des limites imposées par les lois du Canada et de l'Ontario » (p. 34).
          En revanche, le Comité va se faire un devoir de respecter le mandat que lui a confié le rectorat : noyer le poisson. L'ouverture de l'abrégé du rapport explique que la création du comité fait « suite à certains événements ayant causé un important malaise en ce qui concerne le respect de la liberté académique à l'Université d'Ottawa ». Il s'agit d'une série de réactions à un seul et unique « événement » (amalgamé à deux autres sans rapport avec la création du comité), mais obéissant à la formulation volontairement « généralisante » du rectorat sur le troisième objectif du mandat du comité, qui se lit comme suit : « les leçons à tirer des incidents (pluriel) survenus à l'Université d'Ottawa et ailleurs au Canada ». Le Comité a compris qu'il lui était impérativement demandé de ne pas étudier l'affaire Lieutenant-Duval et le rôle du recteur à cette occasion. Il l'écrit d'ailleurs explicitement à son annexe 3, « Toile de fond », p. 3 : dans le cas des trois « incidents » survenus à l'Université d'Ottawa, « le Comité ne veut toutefois pas revoir les conditions dans lesquelles ils ont été traités ni fournir une opinion sur le résultat obtenu » ! Comme on le voit, on assiste à la noyade du poisson : le Comité n'étudiera pas la seule et unique affaire qui a conduit à sa création ! Bref, voilà un comité d'étude créé pour ne rien étudier. Et il va en conséquence faire beaucoup de travail inutile et perdre beaucoup de temps à ne pas le faire, c'est-à-dire à ne rien faire, puisque c'est son mandat...
          Il faut donc lire ce rapport Bastarache et le comparer au rapport Gendron, l'ombudsman de Radio Canada, le 26 octobre 2020 (cb 4), sur la liberté d'expression journalistique, fort proche de la liberté universitaire. Mais pour en (re)venir aux faits, il faudra attendre le rapport de la Commission Cloutier, en décembre 2021 (bg 2).

    5 novembre, Isabelle Hachey, « Pas d'excuse pour Verusha », la Presse. Un an après l'« affaire », la chroniqueuse se demande simplement s'il ne serait pas temps... Non, elle ne demande pas des excuses, ce n'est pas son rôle (voir l'entrée suivante), mais de connaître la version de l'Université d'Ottawa sur l'affaire Lieutenant-Duval. Car le recteur de l'Université, alors même qu'il dépose le rapport Bastarach, laisse circuler des informations totalement fausses qu'il a lui-même répandues : « ce qui a été rapporté dans les médiat ne reflète pas la réalité. "Ce n'est pas ce qui s'est passé" », écrit I. Hachey, rapportant l'affirmation du recteur. Mais alors, que s'est-il donc passé ? demande Verushka Lieutenant-Duval, qui conserve précieusement les enregistrement Zoom, les courriers électroniques et tout ce qui a le moindre rapport avec « son » affaire. Manifestement, Verushka Lieutenant-Duval est beaucoup moins une victime de quelques militants, puis d'étudiants qui ont généralement acceptés ses excuses et sont aujourd'hui débordés avec elle par ces événements, que... de son recteur. Bref, l'enseignante n'aura pas droit à des excuses. [23

    13 novembre, François Chapleau et 72 autres membres de l'Université d'Ottawa, lettre ouverte au recteur Jacques Frémont : « Le temps de la réconciliation ». Le recteur aurait dû profiter de la présentation du rapport Bastarache le 4 novembre pour s'excuser auprès de Verushka Lieutenant-Duval; il doit le faire maintenant, immédiatement, et entreprendre au plus vite la mise en oeuvre des recommandations du rapport et non attendre l'étude du rapport attendu depuis longtemps. [24
          Caroline Plante, « Professeure suspendue à l'Université d'Ottawa : le recteur doit s'excuser, estiment des employés », la Presse, 13 novembre 2021. La publication de la lettre dans le journal suivra quelques heures plus tard, avec l'énumération des 73 signataires. [25

    Un dérapage, avec ça ?

    9 novembre, anonyme, « Censure, menaces et exclusion au Collège de Maisonneuve : quelle liberté d'expression ? », Journal de la Société générale des étudiants du collège de Maisonneuve. [26
          Mayssa Ferah et Henri Ouellette-Vézina, « Collège Maisonneuve : l'emploi "répété" du "mot commençant par N" dénoncé », la Presse, 11 novembre. Les journalistes ont interviewé les collégiennes mises en cause et plusieurs participants du cours. [27
          L'incident laisse pantois. Le 15 septembre, dans son cours de langue, une enseignante non identifiée lance un « débat » sur le thème de la liberté d'expression, prenant prétexte des affaires Russell et Lieutenant-Duval, pour défendre la thèse que « tout doit pouvoir se dire en journalisme ». Mais l'enseignante poursuit avec un exposé sur son propre droit de dire le mot « nègre » et le répète sans cesse. Une collégienne va demander à deux reprises qu'on utilise plutôt l'abréviation, « mot en N », mais l'enseignante refuse d'écouter sa seconde intervention, déclarant, « toi, ça sert à rien de lever la main, je ne t'écouterai pas ». L'exposé étoffé des faits par le journal étudiant ne laisse aucun doute sur sa crédibilité, d'ailleurs corroborée par les deux journalistes de la Presse. Il est clair que l'enseignante s'est livrée à de la pure provocation. Deux étudiantes quittent la salle de classe. Or, l'enseignante adresse à tous ses étudiants le message que cela n'en restera pas là : elle porte plainte contre les deux étudiantes (« éléments perturbateurs ») qui ont quitté le cours auprès des « Aides pédagogiques individuelles » (qui iront jusqu'à parler de « comportements agressifs » contre leur enseignante); et à cela s'ajoutera la confusion des collégiennes dénoncées par l'enseignante ! (qui confondra deux Noires de sa classe, mais pas la Blanche !)... La direction du collège refuse d'intervenir : c'est aux étudiants à régler le problème dans un dialogue serein et respectueux avec leur enseignante ! Je crois qu'à ce point de la présente chrono-bibliographie, on est en droit d'être sidéré par ce comportement surréaliste de l'enseignante et la réaction dadaïste de la direction du collège.

    TdM -- TGdM