TdM RRR / Le Recueil des Récits de Rêve - édition de Guy Laflèche TGdM

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Introduction Auteurs OEuvres Chronologie


Rêves d'Oberman (*)
Situation Localisation Notes Variantes Références Bibliographie

Étienne Pivert de Senancour, Oberman, roman épistolaire, 1804

Lettre LXXXV

Immenstròm,
12 octobre, 9e année (1)

      [...]

      Plus ces fantaisies sont burlesques, plus elles nous (2) amusent. [...].

      Depuis quelque temps nous nous sommes avisés de convenir que celui qui serait une demi-heure sans pouvoir dormir, éveillerait l'autre afin qu'il eût aussi son heure de patience; et que celui qui ferait un songe bien comique, ou de nature à produire une émotion forte, en avertirait aussitôt, afin que le lendemain en prenant le thé on l'expliquât selon l'antique science secrète.

      Je puis maintenant me jouer un peu avec le sommeil [...]. Vers le matin je me mets sur l'estomac. Je ne dors pas, je ne suis pas éveillé; je suis bien. C'est alors que je rêve en paix. Dans ces moments de calme, j'aime à voir la vie; il me semble alors qu'elle m'est étrangère; je n'y ai point de rôle. [...].

      [...] (3).

      D'autres fois je me trouve dans une situation indéfinissable; je ne dors ni ne veille, et cette incertitude me plaît beaucoup. J'aime à mêler, à confondre les idées du jour et celles du sommeil. Souvent il me reste peu de l'agitation douce que laisse un songe animé, effrayant, singulier, rempli de ces rapports mystérieux et de cette incohérence pittoresque qui amusent l'imagination.

      Le génie de l'homme éveillé n'atteindrait pas à ce que lui présentent les caprices de la nuit. Il y a quelque temps que je vis une éruption de volcan; mais jamais l'horreur des volcans ne fut aussi grande, aussi épouvantable, aussi belle. Je voyais d'un lieu élevé; j'étais, je crois, à la fenêtre d'un palais, et plusieurs personnes étaient auprès de moi. C'était pendant la nuit, mais elle était éclairée. La Lune et Saturne paraissaient dans le ciel, entre des nuages épars, et entraînés rapidement, quoique tout le reste fût calme. Saturne était près de la Terre; il paraissait plus grand que la Lune, et son anneau, blanc comme le métal que le feu va mettre en fusion, éclairait la plaine immense cultivée et peuplée. Une longue chaîne, très éloignée, mais bien visible, de monts neigeux, élevés, uniformes, réunissait la plaine et les cieux. J'examinais : un vent terrible passe sur la campagne, enlève et dissipe culture, habitations, forêts; et en deux secondes ne laisse qu'un désert de sable aride, rouge et comme embrasé par un feu intérieur. Alors l'anneau de Saturne se détache, il glisse dans les cieux, il descend avec une rapidité sinistre, il va toucher la haute cime des neiges; et en même temps elles sont agitées et comme travaillées dans leurs bases; elles s'élèvent, s'ébranlent et roulent sans changer, comme les vagues énormes d'une mer que le tremblement du globe entier soulèverait. Après quelques instants, des feux vomis du sommet de ces ondes blanches retombent des cieux où ils se sont élancés, et coulent en fleuves brûlants. Les monts étaient pâles et embrasés selon qu'ils s'élevaient ou s'abaissaient dans leur mouvement lugubre; et ce grand désastre s'accomplissait au milieu d'un silence plus lugubre encore.

      Vous pensez sans doute que dans cette ruine de la terre, je m'éveillai plein d'horreur avant la catastrophe; mais mon songe n'a pas fini selon les règles. Je ne m'éveillai point; les feux cessèrent, l'on se trouva dans un grand calme. Le temps était obscur (a); on ferma les fenêtres, on se mit à jaser dans le salon, nous parlâmes du feu d'artifice, et mon rêve continua.

      J'entends dire et répéter que les rêves dépendent de ce dont nous avons été frappés les jours précédents. Je crois bien que nos rêves, ainsi que toutes nos idées et nos sensations, ne sont composés que de parties déjà familières et dont nous avons fait l'épreuve; mais je pense que ce composé n'a souvent pas d'autre rapport avec le passé. Tout ce que nous imaginons ne peut être formé que de ce qui est; mais nous rêvons, comme nous imaginons, des choses nouvelles, et qui n'ont souvent, avec ce que nous avons vu précédemment, aucun rapport que nous puissions découvrir. Quelques-uns de ces rêves reviennent constamment de la même manière, et semblables dans plusieurs de leurs moindres détails, sans que nous y pensions durant l'intervalle qui s'écoule entre ces diverses époques. J'ai vu en songe des sites plus beaux que tous ceux des Alpes, plus beaux que ceux que j'aurais pu imaginer, et je les ai vus toujours les mêmes. Dès mon enfance je me suis trouvé, en rêve, auprès d'une des premières villes de l'Europe. L'aspect du pays différait essentiellement de celui des terres qui environnent réellement cette capitale, que je n'ai jamais vue; et toutes les fois que j'ai rêvé qu'étant en voyage, j'approchais de cette ville, j'ai toujours trouvé le pays tel que je l'avais rêvé la première fois, et non pas tel que je le sais être.

      Douze ou quinze fois peut-être, j'ai vu en rêve un lieu de la Suisse que je connaissais déjà avant le premier de ces rêves; et néanmoins, quand j'y passe ainsi en songe, je le vois très différent de ce qu'il est réellement, et toujours comme je l'ai rêvé la première fois.

      Il y a plusieurs semaines que j'ai vu une vallée délicieuse, si parfaitement disposée selon mes goûts, que je doute qu'il en existe de semblables. La nuit dernière je l'ai vue encore, et j'y ai trouvé de plus un vieillard, tout seul, qui mangeait de mauvais pain à la porte d'une petite cabane fort misérable. « Je vous attendais, m'a-t-il dit; je savais que vous deviez venir; dans quelques jours je n'y serai plus, et vous trouverez ici du changement ». Ensuite nous avons été sur le lac, dans un petit bateau qu'il a fait tourner en se jetant dans l'eau. J'allai au fond; je me noyais et je m'éveillai.

      Fonsalbe prétend qu'un tel rêve doit être prophétique, et que je verrai un lac et une vallée semblables. Afin que le songe s'accomplisse, nous avons arrêté que si je trouve jamais un lieu pareil, j'irai sur l'eau, pourvu que le bateau soit bien construit, que le temps soit calme, et qu'il n'y ait point de vieillard.


Notes

(*) Un tableau animé (le volcan) et un récit sommaire (la noyade) à l'occasion d'une réflexion sur le rêve.

      C'est la seconde fois dans l'oeuvre que le héros de Pivert de Senancour aborde la question du rêve. Dans sa lettre 46, Oberman évoque en effet les rêves le loterie ! Il ajoute qu'il a lui-même déjà fait trois rêves prédisant les résultats de la loterie de Paris. « Le dernier fut [le] plus étrange; j'avais vu dans cet ordre : 7, 39, 72, 81... Je n'avais pas vu le cinquième numéro, et quant au troisième, je l'avais mal discerné; je n'étais pas assuré si c'était 72 ou 70 » (éd. Cornély, 1912, vol. 2, p. 218). Pour les amateurs, voici la « solution » : « je voulus mettre au moins le quaterne, et je mis 7, 39, 72, 81. Si j'eusse choisi le 70, j'eusse eu le quaterne, ce qui est déjà extraordinaire, mais ce qui l'est bien davantage, c'est que ma note, faite exactement selon l'ordre dans lequel j'avais vu les quatre numéros, porta un terne déterminé, et que c'eût été un quaterne déterminé, si, en hésitant entre le 70 et le 72, j'eusse choisi le 70 ». Le reste de la lettre et les deux suivantes (lettres 47 et 48) continuent ces considérations sur le hasard et la connaissance irrationnelle, sans plus de rapport avec le rêve. Mais, on le voit, pas de récit de rêve ici.

(1) « Immenstròm, 12 octobre, 9e année ». La 9e année de la correspondance : après neuf ans, nous sommes à la toute fin des lettres d'Oberman, soit la 85e des 89 lettres de l'ouvrage. Oberman avait commencé sa corresponce à l'âge de vingt ans; il approche donc la trentaine. L'épistolier est à Immenstròm depuis le 21 juillet précédent, soit la lettre 67 : « Immenstròm » est le nom fictif d'une ville Suisse qu'on pourrait situer autour de Vevey.

(2) Oberman séjourne en Suisse avec son ami Fonsalbe. La fantaisie en question est celle d'un cordon qui permet aux deux amis de communiquer à tout moment du jour et de la nuit (c'est à l'époque le cordon qui sonne les domestiques).

(3) Suivent, sur quelques pages, des réflexions sous forme de rêverie. Nous reprenons l'édition du texte au moment où la rêverie porte sur les rêves, jusqu'à la fin de la lettre.


Variantes

(a) Les premières éditions portaient : « La nuit était obscure », ce qui contredisait évidemment la belle nuit éclairée par la lune et saturne; il faut comprendre que le temps s'est obscurci.


Références

Étienne Pivert de Senancour, Oberman, éd. G. Michaut, Paris, Cornély, 1912, 2 vol., vol. 2, p. 200-203.

Édition originale

Étienne Pivert de Senancour, Oberman, lettres publiées par M. Senancour, auteur des « Rêveries sur la nature primitive de l'homme », Paris, Cérioux, an XII-1804, 2 vol.

Éditions critiques

Étienne Pivert de Senancour, Oberman, éd. G. Michaut, 2 vol., Paris, Cornély et Hachette, respectivement 1912 et 1913, vol. 2, p. 200-203.

Autres éditions

Étienne Pivert de Senancour, Oberman, éd. Béatrice Didier, Paris, Le Livre de poche, 1984, p. 400-403.

—, Oberman, éd. Jean-Maurice Monnoyer, Paris, Gallimard (coll. « Folio »), 1984, p.


Situation matérielle

      Lettre 75, seconde partie de la lettre. Le roman en compte 89.


Situation narrative

      Oberman, le personnage de Senancour, est proprement une « âme » romantique, tout le contraire d'un héros de biographie d'aventures. De même, son correspondant est si peu dessiné, que la correspondance d'Oberman tient du journal personnel. Même Immenstròm, la ville de Suisse où aboutissent Oberman et son ami Fonsalbe, est une création imaginaire. C'est là, en tout cas, proche de la fin du roman, qu'Oberman rêvasse sur le rêve dans l'une de ses lettres...


Bibliographie

Canovas : 38, 41, 73, 74, 105, 107.



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