TdM RRR / Le Recueil des Récits de Rêve - Édition de Guy Laflèche TGdM

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Introduction Auteurs OEuvres Chronologie


Table de l'anthologie des songes classiques et médiévaux


Le songe d'Iseut
Situation Localisation Notes Variantes Références Bibliographie

Béroul, le Roman de Tristan, roman, XIIe siècle, vers 1150, avant 1190

Mais or oiez des (1) endormiz,
Que li rois out el bois gerpiz.
Avis estoit a la roïne
Qu'ele ert en une grand gaudine (a),
Dedenz un riche pavellon (b) :
A li venoient dui lion,
Qui la voloient devorer;
El lor voloit merci crïer,
Mais li lion, detroiz (c) de fain,
Chacun la prenoit par la main.
De l'esfroi que Iseut en a
Geta un cri, si s'esvella.

Voici ce qui advint des dormeurs,
Quand le roi (les quitta et) sortit du bois.
La reine songeait
Qu'elle était dans un vaste enclos,
Sous un riche pavillon :
Deux lions venaient à elle
Qui voulaient la dévorer;
Alors qu'elle voulait leur crier merci,
Les lions, morts de faim,
L'attrapaient chacun par une main.
Dans son effroi, Iseut
Cria, et ainsi s'éveilla.


      On peut encore relire le texte original à l'aide de la traduction et de l'adaptation suivantes.

      Mais revenons aux dormeurs que le roi venait de quitter dans le bois. Il semblait à la reine qu'elle se trouvait dans une grande futaie, sous une riche tente. Deux lions s'approchaient d'elle cherchant à la dévorer. Elle voulait implorer leur pitié mais les lions, excités par la faim, la prenaient chacun par une main. Sous l'effet de la peur, Yseut poussa un cri et s'éveilla.

      —— Trad. Philippe Walter.

    Or, Iseut eut une vision dans son sommeil : elle était sous une riche tente, au milieu d'un grand bois. Deux lions s'élançaient sur elle et se battaient pour l'avoir... Elle jeta un cri et s'éveilla.

      —— Adaptation de Joseph Bédier.


Notes

(1) Mais or oiez de (« Maintenant, désormais, écoutez ce qu'il en est au sujet de ») est dans le Béroul une transition entre les différents segments du récit. On est ici en tête d'un nouveau mouvement.


Variantes

(a) Gaudine : on attendrait gardine (cf. anglais garden) s'il s'agissait d'une adaptation du latin médiéval gardinium, correspondant au français gart et jart, à l'origine du français moderne jardin (mot d'origine francique, DELF). Son emploi correspondrait alors ici à un terme de chasse : la vaste enceinte où les bêtes se trouvent enfermées, naturellement ou artificiellement.

(b) Le pavillon est bien une tente, mais ce dernier mot convient mal à la somptuosité des abris temporaires des princes et des nobles du Moyen Âge. D'autant qu'ici, il s'oppose à l'abri précaire des amants.

(c) Détruire va s'employer très longtemps au sens de « tuer » et de « mourir », d'où morts de faim, « affamés ».


Références

Tristan et Iseut, les poèmes français et la saga norroise, éditions respectives de Philippe Walter et de Daniel Lacroix, Paris, Le Livre de Poche (coll. « Lettres gothiques », no 4521), Librairie générale française, 1989, 639 p., p. 116 et 118, pour l'édition et la traduction de Ph. Walter.

      On trouve en regard ma traduction littérale. Ensuite la traduction de Philippe Walter et l'adaptation de Joseph Bédier.

Édition originale

      Manuscrit de la Bibliothèque nationale de France, FF 2171, fo 1-32.

Éditions critiques

Le Roman de Tristan, poème du XIIe siècle, édition d'E. Muret, Paris, Champion, 1913, 4e édition revue par L. M. Defourques, 1947.

The Romance of Tristan by Beroul, édition d'A. Ewert, Oxford, 1939, vol. 2, 1970.

Tristan et Iseut, les poèmes français et la saga norroise, éditions respectives de Philippe Walter et de Daniel Lacroix, Paris, Le Livre de Poche (coll. « Lettres gothiques », no 4521), Librairie générale française, 1989, 639 p., p. 116 et 118

Adaptation de Joseph Bédier, le Roman de Tristan et Iseut, Paris, Piazza, 1946, 223 p., p. 109.


Situation matérielle

      Le songe d'Iseut se situe au milieu du manuscrit de Béroul, le plus ancien qui nous soit parvenu, ne racontant qu'une partie de l'histoire des amants de Cornouailles (le rêve commence au vers 2068 et le manuscrit en compte 4484). Cette situation n'a donc pas beaucoup de sens, sauf à considérer que le seul et unique songe du roman en vers se trouve au coeur de l'oeuvre (où il n'occupe aucune position stratégique).


Situation narrative

      Tristan amène Iseut à son oncle, le roi Marc, qui en fera son épouse. Par malheur, sur le navire qui les conduit en Cornouailles, Tristan et Iseut boivent du philtre d'amour qui était destiné aux seuls époux. C'est ce que l'on appelle la passion : les amants n'y peuvent rien. Ils ne pourront pas cacher longtemps leurs amours secrètes au roi Marc, de sorte qu'ils seront bannis et fuiront tout à la fois le royaume pour vivre secrètement et misérablement en forêt, aux frontières.

      L'épisode qui nous occupe ici est très célèbre. Marc découvre un jour (peu importe ici comment) les deux amants endormis en forêt, alors qu'il les pourchasse depuis des années. La logique veut qu'il les tue dans leur sommeil. Mais il découvre l'épée de Tristan entre les deux corps chastement endormis. Pris de pitié, il décide de les épargner. Il change l'épée de Tristan pour la sienne, échange son anneau contre celui de son épouse et place l'un de ses gants au-dessus de sa figure pour la protéger des rayons du soleil. Puis il quitte les lieux.

      Suivent en quelque cinq vers le seul et unique songe de l'oeuvre que le lecteur n'a évidemment pas de peine à « interpréter », les deux lions figurant bien entendu Marc et Tristan. À remarquer que le songe ne joue aucun rôle dans l'histoire, sauf à représenter le sommeil et le réveil de la reine.

Remarque

      S'il s'agit du seul songe qui nous soit parvenu des poèmes français, en revanche, la saga scandinave de Tristan et Iseut (qui traduit les poèmes français en norvégien, vers 1226) en contient un autre. Il a exactement la même forme et pas d'autre fonction. Il se situe plus tôt dans le déroulement de l'histoire, au moment où le sénéchal Mariadoc va découvrir pour la première fois les amours des amants, en suivant les pas de Tristan dans la neige, qui le conduisent à la chambre d'Iseut. Il vient d'être réveillé d'un songe où il voyait un épouvantable sanglier entrer dans la ville, s'attaquant au roi Marc, le blessant sauvagement dans son lit où il le laissait ensanglanté. Le roi et ses gens, interdits, ne savaient se défendre (cf. la traduction Daniel Lacroix, op. cit., p. 566). On comprend que le sanglier représente Tristan qui blesse le roi Marc de son amour adultère; mais, si son symbolisme est plus développé que celui du rêve d'Iseut, sa signification implicite est aussi transparente et sa fonction se résume encore à présenter le sommeil et l'éveil de Mariadoc (en particulier, ce n'est en rien un rêve prémonitoire pour le sénéchal et encore moins pour le lecteur).


Bibliographie

Mireille Demaules, « Le cauchemar d'Yseut », la Corne et l'ivoire : étude sur le récit de rêve dans la littérature romanesque des XIIe et XIIIe siècle, Paris, Champion (coll. « Nouvelle Bibliothèque du Moyen Age », no 103), 2010, 707 p., p. 230-238.



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