On peut encore relire le texte original
à l'aide de
la traduction et de l'adaptation suivantes.
Mais revenons aux dormeurs que le roi venait
de quitter dans
le bois. Il semblait à la reine qu'elle se trouvait dans
une grande futaie,
sous une riche tente. Deux lions s'approchaient d'elle cherchant
à la
dévorer. Elle voulait implorer leur pitié mais les
lions,
excités par la faim, la prenaient chacun par une main. Sous
l'effet de la
peur, Yseut poussa un cri et s'éveilla.
—— Trad. Philippe Walter.
Or, Iseut eut une vision dans son sommeil :
elle était
sous une riche tente, au milieu d'un grand bois. Deux lions
s'élançaient sur elle et se battaient pour l'avoir...
Elle jeta un
cri et s'éveilla.
—— Adaptation de Joseph
Bédier.
Notes
(1) Mais or oiez de (« Maintenant,
désormais,
écoutez ce qu'il en est au sujet de ») est dans le
Béroul
une transition entre les différents segments du
récit. On est ici
en tête d'un nouveau mouvement.
Variantes
(a) Gaudine : on attendrait gardine (cf.
anglais
garden) s'il s'agissait d'une adaptation du latin
médiéval
gardinium, correspondant au français gart et
jart,
à l'origine du français moderne jardin (mot
d'origine
francique, DELF). Son emploi correspondrait alors ici à un
terme de
chasse : la vaste enceinte où les bêtes se
trouvent
enfermées, naturellement ou artificiellement.
(b) Le pavillon est bien une tente,
mais ce dernier
mot convient mal à la somptuosité des abris
temporaires des princes
et des nobles du Moyen Âge. D'autant qu'ici, il s'oppose
à l'abri
précaire des amants.
(c) Détruire va s'employer
très longtemps au
sens de « tuer » et de
« mourir »,
d'où morts de faim,
« affamés ».
Références
Tristan et Iseut, les poèmes français et la
saga norroise,
éditions respectives de Philippe Walter et de Daniel
Lacroix, Paris, Le
Livre de Poche (coll. « Lettres gothiques »,
no 4521),
Librairie générale française, 1989,
639 p., p. 116
et 118, pour l'édition et la traduction de Ph. Walter.
On trouve en regard ma traduction
littérale. Ensuite
la traduction de Philippe Walter et l'adaptation de Joseph
Bédier.
Édition originale
Manuscrit de la Bibliothèque nationale
de France, FF
2171, fo 1-32.
Éditions critiques
Le Roman de Tristan, poème du XIIe siècle,
édition d'E.
Muret, Paris, Champion, 1913, 4e édition revue par L. M.
Defourques,
1947.
The Romance of Tristan by Beroul, édition d'A. Ewert,
Oxford, 1939,
vol. 2, 1970.
Tristan et Iseut, les poèmes français et la
saga norroise,
éditions respectives de Philippe Walter et de Daniel
Lacroix, Paris, Le
Livre de Poche (coll. « Lettres gothiques »,
no 4521),
Librairie générale française, 1989,
639 p., p. 116
et 118
Adaptation de Joseph Bédier, le Roman de Tristan et
Iseut, Paris,
Piazza, 1946, 223 p., p. 109.
Situation matérielle
Le songe d'Iseut se situe au milieu du
manuscrit de
Béroul, le plus ancien qui nous soit parvenu, ne racontant
qu'une partie de
l'histoire des amants de Cornouailles (le rêve commence au
vers 2068 et le
manuscrit en compte 4484). Cette situation n'a donc pas beaucoup
de sens, sauf
à considérer que le seul et unique songe du roman en
vers se trouve
au coeur de l'oeuvre (où il n'occupe aucune position
stratégique).
Situation narrative
Tristan amène Iseut à son oncle,
le roi Marc,
qui en fera son épouse. Par malheur, sur le navire qui les
conduit en
Cornouailles, Tristan et Iseut boivent du philtre d'amour qui
était
destiné aux seuls époux. C'est ce que l'on appelle
la passion :
les amants n'y peuvent rien. Ils ne pourront pas cacher longtemps
leurs amours
secrètes au roi Marc, de sorte qu'ils seront bannis et
fuiront tout à
la fois le royaume pour vivre secrètement et
misérablement en
forêt, aux frontières.
L'épisode qui nous occupe ici est
très
célèbre. Marc découvre un jour (peu importe
ici comment) les
deux amants endormis en forêt, alors qu'il les pourchasse
depuis des
années. La logique veut qu'il les tue dans leur sommeil.
Mais il
découvre l'épée de Tristan entre les deux
corps chastement
endormis. Pris de pitié, il décide de les
épargner. Il
change l'épée de Tristan pour la sienne,
échange son anneau
contre celui de son épouse et place l'un de ses gants
au-dessus de sa figure
pour la protéger des rayons du soleil. Puis il quitte les
lieux.
Suivent en quelque cinq vers le seul et unique
songe de
l'oeuvre que le lecteur n'a évidemment pas de peine à
« interpréter », les deux lions figurant
bien entendu
Marc et Tristan. À remarquer que le songe ne joue aucun
rôle dans
l'histoire, sauf à représenter le sommeil et le
réveil de la
reine.
Remarque
S'il s'agit du seul songe qui nous soit
parvenu des
poèmes français, en revanche, la saga scandinave de
Tristan et Iseut
(qui traduit les poèmes français en norvégien,
vers 1226) en
contient un autre. Il a exactement la même forme et pas
d'autre fonction.
Il se situe plus tôt dans le déroulement de
l'histoire, au moment
où le sénéchal Mariadoc va découvrir
pour la
première fois les amours des amants, en suivant les pas de
Tristan dans la
neige, qui le conduisent à la chambre d'Iseut. Il vient
d'être
réveillé d'un songe où il voyait un
épouvantable
sanglier entrer dans la ville, s'attaquant au roi Marc, le blessant
sauvagement
dans son lit où il le laissait ensanglanté. Le roi
et ses gens,
interdits, ne savaient se défendre (cf. la traduction Daniel
Lacroix, op.
cit., p. 566). On comprend que le sanglier
représente Tristan qui
blesse le roi Marc de son amour adultère; mais, si son
symbolisme est plus
développé que celui du rêve d'Iseut, sa
signification implicite
est aussi transparente et sa fonction se résume encore
à
présenter le sommeil et l'éveil de Mariadoc (en
particulier, ce n'est
en rien un rêve prémonitoire pour le
sénéchal et encore
moins pour le lecteur).
Bibliographie
Mireille Demaules, « Le cauchemar d'Yseut »,
la Corne et
l'ivoire : étude sur le récit de rêve dans
la
littérature romanesque des XIIe et XIIIe siècle,
Paris, Champion
(coll. « Nouvelle Bibliothèque du Moyen
Age »,
no 103), 2010, 707 p., p. 230-238.
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