L A   B R O U I L L O N N O L O G I E

TdM


Guy Laflèche, Université de Montréal

TGdM

Laflèche Grésillon Biasi Cerquiglini BIBLIOGRAPHIES

  1. Les ornementations du manuel
  2. Les ignorances du manuel
  3. Les enseignements du manuel
  4. Éléments de brouillonnologie

Le manuel de CGMM d'Almuth Grésillon
Le manifeste de l'école de l'ITEM


   Lorsqu'on mange des tulipes, faut-il commencer par croquer la tige, les feuilles ou les pétales ? Est-il préférable de les servir en vinaigrette ou à la mayonnaise ? Crues ou cuites ? Certes, il est clair que la certitude n'existe pas en ce domaine, mais si j'avais déjà écrit un ouvrage de 250 pages à ce sujet, il serait probable qu'on finisse par remarquer que mes savants travaux reposent sur quelques a priori. En tout cas, il serait préférable de réfléchir encore un peu à ces brillantes questions, et de résoudre quelques problèmes préalables, avant d'entreprendre mes éléments de cuisine florale : manger les fleurs modernes... Pourtant, Almuth Grésillon ne procède pas autrement avec ses éléments de critique génétique : lire les manuscrits modernes. Qu'est-ce donc qu'un « manuscrit moderne » ? Peut-on lire n'importe quel brouillon pour le plaisir de la chose ? Est-ce que la « critique génétique » se sert froide ? Sans avoir jamais répondu à aucune de ces trois questions fondamentales, il peut paraître difficile de faire tout un livre sur le « manuscrit moderne » sans passer pour un parfait imbécile. L'exemple d'Almuth Grésillon est convaincant à cet égard, mais peut-être le dernier mot n'est-il pas dit. Il convient donc de situer le sujet qui nous occupera avant de présenter le livre dont je ferai ensuite le compte rendu critique, les prétendus Éléments de critique génétique. La question préalable se formule alors ainsi : mais de quoi s'agit-il au juste ? Et la réponse : mais de brouillons, tout simplement.

   La brouillonnologie est l'étude scientifique des brouillons. Personne n'oserait contester que voilà une science bien jeune et promise à un brillant avenir, puisqu'elle n'existe pas encore. Du moins officiellement. Pourquoi ? Tout simplement parce que nos brouillonnologues tournent depuis plus de vingt-cinq ans autour du « manuscrit moderne » comme des mouches autour du pot, sans savoir de quoi il s'agit. Le brouillon représente deux opérations différentes ou deux sortes de rédaction qu'on désigne par deux périphrases opposées : « écrire au brouillon » (c'est-à-dire « écrire sans brouillon ») et « écrire un brouillon », selon qu'on se propose ou non de se corriger. Les résultats de ces deux premières opérations sont des objets qui peuvent se présenter sous de multiples formes. On peut toutefois classer les brouillons en trois catégories générales : soit d'un côté le texte rédigé à vif qui restera « au brouillon » et ne sera généralement jamais revu, sauf erreurs de faits, de dates, de calcul, etc., comme l'inscription (la copia) du commis dans un registre, soit d'un autre côté le brouillon proprement dit, c'est-à-dire la rédaction préliminaire destinée à être corrigée et mise au net, qui présente elle-même deux catégories : non pas le brouillon et sa mise au net, puisque le propre n'est pas un brouillon, mais les deux états du brouillon, avant et après la correction. Du point de vue de son résultat, il y aura donc trois états distincts de brouillons : (1) la rédaction au fil de la plume, de la machine à écrire ou du clavier de l'ordinateur d'un texte qui restera tel et sera lu comme tel, (2) l'écriture d'un texte de premier jet destiné à être corrigé et (3) ce premier jet corrigé destiné lui-même à être mis au net. Si la rédaction et la correction sont deux activités différentes, rien n'empêche qu'elles se fassent en même temps, de sorte que le « déchet » qu'elles produisent ne permet pas toujours de les distinguer. On peut considérer que les trois sens du mot brouillon ou les trois sortes de brouillons qu'on est susceptible de rencontrer sont en fait trois états d'un processus qui peuvent se rencontrer sur une même feuille dans des proportions fort diverses. C'est le cas, par exemple, lorsque des notes marginales (des dates de rédaction ou les consignes non destinées à figurer dans la mise au propre) accompagnent un texte corrigé sur quelques lignes qui ont été rayées après avoir été recopiées au net plus bas (et bien entendu travaillées à nouveau). Et les situations paradoxales sont nombreuses et évidentes. Ainsi la rédaction d'une lettre sans brouillon, comme on dit, relève de la première catégorie, tandis que la transcription d'un acte légal comme un extrait de naissance tient de la troisième. La position centrale pourra être la rédaction la plus correcte possible d'un message électronique (une lettre d'affaire, par exemple) qu'on prendra simplement le temps de relire pour en corriger les fautes et les coquilles qui, précisément, sauteraient aux yeux, la qualité de la rédaction n'important pas autrement. À l'école, on append aux enfants à faire des brouillons, au collège les élèves apprennent à les corriger. Le brouillon représente un des mécanismes fondamentaux de la rédaction pour toute personne qui fait métier d'écrire. En littérature, nous avons de très célèbres brouillons d'oeuvres inachevées, comme les Pensées de Pascal ou le Tombeau d'Anatole de Mallarmé. Par ailleurs, depuis une centaine d'années, quelques écrivains ou leurs héritiers, de nombreux collectionneurs et d'innombrables commerçants ont réussi à persuader les institutions publiques d'acquérir des archives essentiellement constituées par des brouillons d'écrivains célèbres. Ces fonds se développant, il n'en fallait pas plus, depuis une trentaine d'années environ, pour que des fonctionnaires universitaires se « spécialisent » dans l'étude de ces brouillons. Bien sûr, lorsque j'écris qu'« il n'en fallait pas plus », je veux dire que ces professeurs et ces chercheurs du domaine des études littéraires, qui n'étaient pas autrement qualifiés pour faire ces travaux, ont simplement tiré profit d'une situation aberrante au lieu de l'étudier et de la maîtriser, voire de la dénoncer. Bien au contraire, ils sont devenus des créatures de la chose. Et voilà pourquoi l'étude scientifique des brouillons n'existe pas encore aujourd'hui. En revanche, nous avons un fort contingent de fonctionnaires et d'universitaires spécialisés dans la « génétique littéraire » qui aurait pour tâche d'étudier et d'éditer les « manuscrits modernes ». Il s'agit tout simplement d'une coûteuse plaisanterie qui doit être vigoureusement dénoncée, la « critique génétique du manuscrit moderne », la CGMM. Aucune science du brouillon ne peut relever des études littéraires.

   Pour en faire la preuve, je me propose d'éreinter le manuel de nos savants adeptes de la CGMM, ces brouillonnologues qui s'ignorent. L'éreintement a mauvaise réputation et c'est bien dommage. La preuve en est qu'après deux décennies de tartines sans intérêt, petites tranches de travaux soigneusement recouvertes de théorie bien sucrée, Almuth Grésillon a fait paraître ses Éléments précisément parce que personne n'avait pris la peine d'expliquer clairement de quelles confiseries elle fait carrière, ce qui est finalement devenu le « domaine », la « théorie », voire la « méthode » de la génétique (littéraire). Une farce. Il est donc grand temps de le dénoncer. Et il n'y a aucune raison de ne pas le faire en s'amusant. Aussi j'ajoute un petit sottisier à la fin de mon compte rendu pour ne pas priver ceux que je découragerais de jamais lire son ouvrage d'en connaître tout de même quelques-unes des plus belles perles. Mais j'espère surtout faire saliver les amateurs qui ne manqueront pas de se procurer ce manuel qui vaut son pesant d'or en humour blanc. Ces Éléments, comme on le verra, constituent probablement, dans le domaine des ouvrages universitaires, un chef-d'oeuvre inégalé de comique involontaire. En tout cas, il est impossible d'en lire le moindre extrait sans rire.

1. Les ornementations du manuel

   Les Éléments de critique génétique d'Almuth Grésillon sont parus aux Presses universitaires de France, avec le concours du CNRS en 1994. Après une introduction nébuleuse tournant autour de plusieurs pots et n'arrivant pas même à définir les études de genèse (chap. 1), l'ouvrage comprend trois volets qui devraient correspondre logiquement aux trois parties de la brouillonnologie : l'objet, son édition et son analyse. La première partie se fait en deux chapitres. D'abord la présentation du brouillon et ensuite de toutes les pièces du dossier de création de l'oeuvre, qui tiennent bien entendu plus ou moins du brouillon. Mais il faut dire que le premier des deux chapitres dilue considérablement la matière assez mince concernant la matérialité du brouillon manuscrit (le chap. 2, qui s'intitule « Le manuscrit moderne : objet matériel, objet culturel, objet de connaissance »). Le second n'arrive pas à situer le brouillon dans les archives de l'écrivain ou le dossier rassemblant les pièces de la genèse de l'oeuvre (chap. 3, « Comment constituer et lire un dossier génétique »). Mais il est assez naturel d'être confus lorsque l'on ne sait pas de quoi l'on parle. Du brouillon ! Les deux parties suivantes sont inversées, l'analyse littéraire des brouillons (chap. 4, « Comment lire et interpréter les dossiers génétiques ? ») est présentée avant qu'ils n'aient été édités (chap. 5, « Critique génétique et édition »), ce qui serait assez naturel s'il s'agissait d'édition critique, mais on se doute bien que l'édition de brouillons est plutôt de l'ordre de l'édition documentaire, c'est-à-dire de la publication de textes pour fin d'étude et de consultation.

   L'ouvrage se présente comme un manuel. Il est superbe, orné de pas moins de 68 photographies de manuscrits ou de fragments de manuscrits, dont neuf en couleurs, hors texte. Mais une dizaine de ces photographies tout au plus illustrent un point développé dans le manuel, comme c'est le cas des deux catégories d'éditions génétiques, «  linéaire  » ou « en tableau » (fig. 35-39), ou dans une moindre mesure l'analyse thématique d'un vers de Jules Supervielle (fig. 43). Pour tout le reste, il s'agit purement et simplement d'ornementation. Mais bien entendu, ces belles photographies de beaux brouillons présentés comme des « manuscrits modernes » concourent fortement à mettre en place une représentation imaginaire du brouillon. Or ces illustrations mettent en évidence un paradoxe très important de cet ouvrage dès qu'on remarque qu'on n'y trouve pratiquement jamais d'exemples ou d'illustrations venant des études et éditions génétiques auxquels il est censé introduire, comme si l'analyse des brouillons n'avait encore jamais produit le moindre résultat intéressant. Ce qui pourrait bien être exact, puisque, fait remarquable, tous les exemples proposés à la réflexion dans cet ouvrage spécialisé appartiennent à la biographie, à l'histoire littéraire et à la critique la plus classique, comme les annotations de Stendhal tout au long de ses manuscrits (p. 22), le crayon de Heine lorsqu'il se met au lit et l'encre bleue dont Vigny se sert durant six mois (p. 42) ou le rouleau de papier fabriqué par Hélène Cixous (p. 64). Ce sont toujours des lieux communs au sujet des brouillons et manuscrits des auteurs, jamais des résultats d'analyse de genèse faites à partir de l'étude de brouillons.

   Voilà donc une sorte de manuel de généralités. Aucun étudiant qui voudrait s'initier aux techniques de la brouillonnologie, aucun chercheur qui devrait pour la première fois dresser un dossier de création, aucun professeur qui chercherait un manuel pour l'enseignement des études de genèse, personne ne trouvera ici les Éléments de critique génétique annoncés par le titre. Pour tous ceux qui connaissent les manuels d'études bibliographiques de R. B. McKerrows (1927) et de Philip Gaskell (1972), il est assez stupéfiant de voir ces Éléments de critique génétique paraître à Paris en 1994. Cet ouvrage est si éloigné du manuel qui permettrait d'apprendre à décrire et à étudier les brouillons, qu'il n'arrive même pas à situer ni à définir ce travail. Et on sera surpris justement des ignorances qu'il accumule. Il faut dire que la présentation des techniques et des outils qui devraient permettre de décrire le brouillon est d'une telle généralité que la petite section consacrée à l'« objet matériel » (p. 37-76) comprend plus de discussions abstraites (sur le manuscrit, l'écriture, la rature et la variante) que de présentations des procédés efficaces à l'analyse. Pourtant, la description des codex, des manuscrits et des livres nécessite aujourd'hui une telle somme d'expériences et d'expertise qu'on s'étonne de ces généralités au coeur d'un manuel. En tout cas personne ne saurait entreprendre la description matérielle d'un brouillon (calligraphié, tapuscrit, imprimé -- des épreuves d'imprimerie par exemple -- ou informatisé) à partir de ces quelques indications sommaires. On ne trouvera même pas dans cet ouvrage une simple liste systématique et raisonnée des diverses pièces d'archives susceptibles de se trouver dans le dossier de genèse d'un roman moderne, pour prendre l'exemple le plus courant pour nos adeptes de la CGMM.

   Le « dossier génétique ». Sans prendre en considération les traces écrites préliminaires susceptibles de nous renseigner sur la naissance du projet romanesque et pour s'en tenir à sa mise en oeuvre, on devrait distinguer (1) la documentation préparatoire : correspondance, notes de lectures et compilation de documents divers de plus en plus liés au projet romanesque; (2) les annotations sur l' « oeuvre à venir » : fragments de correspondance, journaux ou carnets personnels d'idées, de formes et de fragments du projet, avec ses plans sommaires, ses programmes, ses consignes, y compris l'accumulation d'un matériau lexical et thématique encore informel; (3) les rédactions, à partir du moment où les brouillons prennent une forme textuelle : plans détaillés, ébauches et scénarios, synopsis et premiers jets, corrections en cours d'écriture, campagnes de corrections et de transcriptions; (4) les structurations : élagages, additions et réaménagements ou réorganisations dans la masse du texte au fur et à mesure de son développement; et pour finir (5) la mise au net des manuscrits de lecture, puis du manuscrit de l'éditeur (objets de nouvelles corrections, de dernières restructurations et d'ultimes mises au net). Et il faut encore ajouter (6) les corrections d'épreuves en placards, puis des épreuves mises en page (d'abord en feuilleton et encore en volume), de même que les corrections à l'occasion des réimpressions et les remaniements lors des rééditions. Voilà donc cinq ou six étapes d'un processus que la brouillonnologie devrait étudier de près. Gérard Genette a déjà présenté un panorama de ces pratiques, panorama qui constituait bien entendu une critique sévère à l'endroit de la « génétique » (voir le sottisier à l'article « création »). C'est l'occasion de s'épargner ces guillemets de protestation, comme dirait Gérard Genette, la génétique désignant évidemment les études de genèse et non ce qu'il faut dorénavant appeler par son nom, la critique génétique du manuscrit moderne, la CGMM. Tout ce qu'a trouvé à dire Almuth Grésillon pour la défense de la CGMM, donc, plus de cinq ans plus tard, a été de poser la question (!) : « Y aurait-il donc autant de façons d'écrire un roman que de romanciers ? » (p. 100). Et cela après nous avoir offert le petit dépouillement suivant des pièces susceptibles de se trouver dans le dossier de genèse : « Que trouve-t-on alors comme matériaux ? En principe, tout est possible : liste de mots, carnets de travail, notes documentaires, plans, scénarios, ébauches, résumés [sic], essais rédactionnels plus ou moins textualisés, versions textuelles successives, ultimes réajustements, copies autographes, copies établies par un copistes, épreuves corrigées et, même, éditions revues et corrigées par la main [sic] de l'auteur » (p. 95-97). C'est tout. Suivent quelques généralités sur les méthodes de rédaction de Balzac, Flaubert, Zola et Proust, à peine une page. Dans un manuel proposant les Éléments de critique génétique, voilà qui est bien simplet. Décidément, nos brouillonnologues ne sont pas très savants et, à s'en tenir à leur manuel, on voit bien qu'ils n'ont même pas encore commencé à réfléchir sérieusement sur les diverses formes de leurs « manuscrits modernes ». Après vingt-cinq ans de « recherche », ils ne savent même pas que ce sont des brouillons.

2. Les ignorances du manuel

   Il me semble que l'on peut déduire de ces lacunes vraiment surprenantes un enseignement important sur les théoriciens de la CGMM, c'est-à-dire les fonctionnaires universitaires commis à l'étude des brouillons et pièces d'archives apparentées de nos écrivains modernes : il s'agit de novices qui se sont improvisés comme des spécialistes d'un objet qui manifestement leur échappe totalement. On le voit assez clairement au chapitre du livre qui s'intitule « Les généticiens : qui sont-ils ? » (p. 12-14). La « spécialiste » explique très naïvement que leur formation est inadéquate. D'autant qu'elle ajoute plus loin (p. 210) que chaque auteur a ses généticiens. Parce que bien entendu chaque généticien de la secte CGMM ne se consacre jamais qu'aux brouillons d'un seul auteur... Or pourtant ces « spécialistes sans formation » sont entourés de véritables spécialistes dont il est clair qu'Almuth Grésillon n'a jamais tiré aucun profit. Dans tout son ouvrage, vous ne trouverez pas cinq lignes sur le travail de l'archiviste et du conservateur, pas deux lignes sur le bibliothécaire; absolument rien sur le bibliographe, le philologue et le spécialiste de l'établissement de texte, et presque rien non plus à proprement parler sur l'éditeur. Or voilà bien quelques spécialités dont on ne saurait se passer pour approcher le moindre dossier de genèse.

   Plus extraordinaire encore, on l'aura déjà deviné, cet ouvrage est rédigé dans l'ignorance la plus complète de la paléographie ancienne et moderne, comme de l'étude bibliographique (ou la « bibliographie matérielle », comme on dit en France). Dans un manuel consacré aux « manuscrits modernes », réussir à ne jamais évoquer le moindre spécialiste ni même aucun théoricien des deux domaines de recherche qui ont mis au point les nombreuses techniques de description et les méthodes d'analyse des manuscrits et des livres, cela tient proprement du tour de force. Ignorer complètement les sciences du manuscrit et de l'imprimé dans un ouvrage sur les brouillons (calligraphiés, dactylographiés et imprimés) des écrivains modernes, leurs fonds d'archives, je pense bien que ce n'est plus de l'aveuglement, mais un éblouissement d'ignorance. Il y a là quelque chose de tellement inattendu, que la formation inadéquate de ces spécialistes improvisés est patente. Et pourtant, ce ne sont que deux des ignorances de ces prétendus savants, dont l'évidence tient à la matérialité de leur objet.

   En effet, il est à mes yeux une ignorance bien plus importante, s'agissant de l'étude et de l'édition des brouillons, et c'est celle des études philologiques et des techniques d'établissement des textes. Comment voulez-vous, bonnes gens qui prétendez étudier la textualisation, ignorer les sciences fondatrices des études textuelles, celles qui seules vous permettaient de saisir la naissance du texte dans l'avant-texte, la rédaction et les mécanismes en oeuvre dans le brouillon, de même que les procédés d'écriture, l'acte d'écrire et de se corriger ? Car il faut choisir ici entre l'étude psychologique du mécanisme ou celle des produits de la textualisation. Comment présenter avec quelque sérieux les problèmes et les méthodes de l'édition des brouillons ou des dossiers génétiques (p. 177-202), alors que de toute évidence on ignore tout des questions les plus élémentaires de l'édition critique ? Qu'on ignore la différence entre l'édition documentaire et l'édition commentée, entre l'édition diplomatique et l'établissement critique, entre l'étude de texte sous la forme de l'édition et la synthèse d'études diverses sous la forme de l'édition critique, autant d'ouvrages scientifiques dont les pratiques d'établissement textuel sont très différentes. La petite section préliminaire de la bibliographie intitulée « Quelques éditions génétiques récentes » (p. 248) fait la preuve éclatante du peu de sérieux de l'ouvrage à cet égard. Il n'est pas nécessaire d'être grand clerc pour deviner que les questions de variantes, de leçons et de versions connaissent d'innombrables solutions, dont on ne trouve pas un seul mot dans ces Éléments, alors qu'une bonne part de l'ouvrage porte sur l'édition de brouillons qui, dans la conception fabuleuse qui en est proposée, les multiplie, ces variantes, leçons et versions.

   Et ce n'est pas tout. Figurez-vous que les études de genèse ne sont pas nées en 1970, comme la CGMM. Les études de sources et de genèse se sont établies il y a plus d'un siècle dans les études littéraires. Et bien entendu ces Éléments de critique génétique les ignorent totalement. Pourtant, on ne saurait trouver un volume de la collection des « Textes littéraires français », par exemple, qui ne comporte pas une section de son introduction, parfois d'importantes notices et une bonne part de son annotation sur la genèse du texte édité. Les études de genèse et les analyses littéraires s'appuyant sur des recherches de cet ordre ne se comptent plus aujourd'hui. L'essentiel des ouvrages critiques sur les Essais de Montaigne et les Pensées de Pascal sont des études de genèse au sens le plus strict. Les études de sources et de genèse nous viennent de la Renaissance depuis le XVe siècle européen et ont été largement popularisées par les bollandistes au XVIIe siècle : elles impliquent qu'on ne saurait étudier un texte sans en connaître les sources textuelles et les mécanismes de transcription qui les exploitent, sources et rédaction qui font l'essentiel de la genèse d'une oeuvre.

   L'essentiel, en effet. Avant de déclarer péremptoirement qu'il s'agit là de la « genèse externe » pour l'opposer à une prétendue « genèse interne » qui serait limitée à l'étude des brouillons (p. 100), il faudrait expliquer comment l'étude des brouillons peut correspondre à une analyse « interne » de l'oeuvre. À ce que l'on sache, les brouillons d'un texte n'en font pas partie. Or il est important de rappeler à ce propos une pratique fort simple et pour bien dire élémentaire de l'édition critique. La réécriture d'un texte source présente généralement beaucoup plus d'intérêt que la correction d'une première version pour l'établissement d'un texte. Et par ailleurs, cette correction sera d'autant plus utile à l'étude et à l'établissement du texte qu'elle se trouvera nettement isolée sur un support ultérieur à la version initiale, et non sur le même support que le premier jet (corrigé en même temps, après ou à plusieurs reprises en regard du processus de rédaction); et en corollaire, bien entendu, on peut dire que la seconde version sera nécessairement plus difficile à apprécier si elle est sur le même support (et d'autant plus que le brouillon de premier jet sera corrigé sévèrement et à plusieurs reprises). Bref, un des principes de base de la brouillonnologie veut qu'il faille travailler d'autant plus que les résultats seront moins importants, plus aléatoires et parfois peu intéressants. C'est la règle du plus grand effort et du moindre intérêt. Résumons : pour l'étude de la genèse de l'oeuvre, la genèse interne, il y a plus d'enseignement à tirer de la réécriture de Plaute par Molière ou d'ésope par La Fontaine, avec l'analyse des rééditions de ces oeuvres, que de tous les brouillons que l'on voudra. La confrontation de l'Origine des fables et de l'Essai sur l'histoire de Fontenelle aura plus d'importance pour l'étude de genèse que l'analyse des brouillons manuscrits si on les possédait. Or il ne s'agit pas seulement de mesurer l'importance relative de l'étude des brouillons par rapport à celle des sources et des rééditions; il faut seulement constater que, vu leur importance considérable pour l'étude de la genèse, on ne saurait ignorer complètement dans un manuel de CGMM la recherche, l'analyse et la critique des sources qui se sont imposées depuis le XVIe siècle et dont les techniques se sont développées depuis le siècle dernier; on ne peut pas non plus tout ignorer des travaux de réécriture et des palimpsestes lorsqu'il s'agit d'évaluer le processus même de rédaction en cause dans les brouillons. Pour les étudiants et les néophytes qui vont se procurer et utiliser l'ouvrage publié aux Presses Universitaires de France, il y a là une « désinformation » tout à fait indigne de l'édition universitaire. C'est un scandale.

   En fait, l'objet de la CGMM ne serait nullement la description et l'étude des brouillons. Il s'agirait d'étudier les mécanismes de la rédaction et les impératifs de la création. Dans cette perspective, c'est plutôt le mécanisme de rédaction de ces Éléments de critique génétique qu'il faudrait interroger : une série de questions, quelques citations et de belles phrases creuses permettent de passer, de page en page, à un nouveau sujet, sur lequel on posera une autre série de questions sans portée, ou bien de grandes questions sans réponses, ou bien encore des questions précises auxquelles il fallait avoir répondu avant d'entreprendre la rédaction d'un manuel. Quoi encore ? De nombreux truismes aussi et beaucoup de sottises (voyez le sottisier !). En fait, jamais rien n'est étudié en profondeur, aucune question n'est présentée de façon systématique et il va sans dire que le sujet même du livre, la brouillonnologie, ne fait l'objet d'aucun état de la question le moindrement sérieux, ce qui impliquerait une étude bibliographique et historique rigoureuse des travaux de l'école, de ses maîtres et de ses disciples, depuis 1970. On sera frappé à ce propos de l'indétermination qui caractérise cet ouvrage où l'on traite bien souvent des écrivains, à l'article indéfini (p. 47), à propos d'autres phénomènes qui affectent certains manuscrits (p. 47), sans parler de certains spécialistes qui considèrent les choses de façon différente d'autres (p. 70) sur rien moins que la définition du « manuscrit moderne », au coeur même de l'ouvrage sur ce sujet, pour savoir si l'expression devrait désigner le brouillon ou sa mise au net...

3. Les enseignements du manuel

   En effet, ce manuel est en réalité une sorte d'ouvrage de propagande destiné à populariser les idées de l'école. Car il s'agit bien d'une école. Il suffit de jeter un coup d'oeil à la bibliographie pour constater que les vedettes de la CGMM se publient entre elles dans le cadre de recueils d'actes de colloque, de numéros de revue et autres ouvrages collectifs, généralement subventionnés par le CNRS de Paris, dont le noyau est l'Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM) d'où gravitent les équipes ou les groupes subventionnés par auteur (Flaubert, Gide, Pérec, Proust, Valéry, par exemple). Mais de tout cela, jamais le moindre ouvrage n'a eu depuis vingt-cinq ans un impact important sur les études littéraire, à en juger du moins par le manuel qui devrait précisément les présenter. Qu'est-ce à dire ? Qu'il s'agit d'une vaste mystification dont plusieurs jeunes chercheurs et de très nombreux étudiants ont fait les frais ? Oui, c'est exactement cela, même s'il faut faire la part entre les travaux pratiques et les fumisteries théoriques. Pourtant, les Éléments de critique génétique n'introduisent même pas aux études littéraires faites explicitement dans la perspective de l'école, et pas autrement que par la liste succincte de la bibliographie (p. 249-253), car les travaux cités dans le corps de l'ouvrage sont très peu nombreux (et je dirais fort peu significatifs de tous les chercheurs qui ont voulu profiter de la mode ou qui en ont fait les frais au cours des deux dernières décennies). En revanche, sont bien en place tous les trémolos stylistiques et les trémoussements théoriques qui entretiennent une conception romantique du « manuscrit moderne » sur lequel repose l'industrie de la critique et de l'édition génétiques telles que conçues par la CGMM. Comme on peut le déduire de ce qu'on a vu jusqu'ici, il ne s'agit ni d'une méthode, ni d'un domaine de recherche et encore moins d'une théorie, c'est-à-dire de l'élaboration d'une problématique par des travaux de recherche concrets. Non, il s'agit tout simplement d'une représentation poétique, idéaliste et réductrice de cet objet assez simple et fort courant qu'on appelle un brouillon.

   De ce point de vue, les Éléments de critique génétique sont un véritable poème de la chose, une ode au « manuscrit moderne », un chant lyrique à la gloire du brouillon. D'un certain brouillon, bien entendu, pas de celui que nous mettons tous les jours à la poubelle, ni même de ces brouillons d'écrivains qui reformulent « proprement » les versions de l'oeuvre en cours (sans laisser d'autre trace des corrections que les réécritures) et encore moins de ces écrits qui, de l'antiquité à nos jours, ont été jetés sur le papier pour conserver la mémoire d'idées et de faits pris sur le vif, sans aucune intention d'en reprendre la rédaction. Ni copia, ni premier jet, ni version corrigée, le brouillon fabuleux de la CGMM est en réalité une création imaginaire postulée par les études susceptibles de s'y appliquer. La tautologie s'exprime ainsi : le manuscrit moderne est le brouillon que la génétique rêve d'étudier (d'où la célèbre définition : la génétique est l'analyse des manuscrits modernes, au lieu d'être l'étude de la genèse des textes). Ce brouillon imaginaire, c'est le « manuscrit de travail » (cf. le sottisier), le « manuscrit tabulaire » (p. 66), « l'écriture en gestation, traversée de ratures et d'hésitations » (p. 71), les brouillons des grands écrivains (car il va sans dire que « les manuscrits des grands écrivains sont en général plus riches en travail d'écriture et de réécriture que les autres », p. 207). Voilà donc de quoi il s'agit : « l'espace manuscrit est délié de toute contrainte, l'écriture y évolue en toute liberté, la ligne horizontale y perd bien souvent ses droits, tant la vectorisation des graphismes peut être multiple : blocs erratiques, entrelacs d'écriture, agencés dans l'espace selon quelle loi et dans quel ordre ? » (p. 51). Voilà encore « le plaisir visible de laisser partir la plume là où elle veut, de la laisser courir, délestée des règles d'un ars bene scribendi, dans tous les sens » (p. 54). Tout cela n'a pas grand chose à voir avec la réalité, bien entendu, car le manuscrit rêvé est tout simplement le brouillon de deux ordres, soit le premier jet faiblement textualisé, soit le brouillon fortement corrigé; dans le premier cas nous sommes dans la perspective d'une textualisation en devenir, dans le second cas d'un premier jet qui se perd sous les ratures, additions, corrections et développements. La caractéristique la plus évidente de ces deux états extrêmes du brouillon est que le texte en sera de lecture malaisée; il suit que les analyses littéraires en seront d'autant plus difficiles, probablement aléatoires et très souvent de peu de profit. Et voilà précisément ce qui plaît à l'édition et à la critique génétiques. Pourquoi ? Puisque ce n'est manifestement pas l'amour de la difficulté qui est en cause, alors ce pourrait bien être l'inverse, la facilité avec laquelle on passe pour savant lorsqu'on est spécialiste du nombril des canards (je parle du savant brouillonnologue qui se spécialisera dans l'étude des brouillons de Walt Disney et qui ne manquera pas, en cherchant bien, de découvrir le nombril de Donald !).

   Tout cela constitue la première étape de la CGMM où le poème lyrique porte très souvent sur la calligraphie, alors que le commentaire tient de la graphologie. Il faut lire les superbes trémolos de la savante théoricienne sur « les marques chatoyantes et fragiles d'une subjectivité » (p. 49), les « tracés réguliers et contrôlés » (p. 48) : « partout transparaît quelque chose d'un pouvoir élémentaire, difficile à expliquer, mais fondamental pour l'acte d'écrire » (p. 45). Et c'est bien entendu sans parler du pouvoir de la « main », expression vivante du « corps » de l'écrivain, « mise à nu du corps et du cours de l'écriture » (p. 7), car dans les rêveries d'Almuth Grésillon les auteurs transpirent beaucoup, en plus d'être douloureusement affectés de divers tremblements émotifs (p. 45, 234), « signes intimes d'une main, respirations changeantes d'un corps » (p. 43). Le brouillon témoigne des « lambeaux du corps » ! (p. 208). Ainsi voyons-nous « le corps de l'écriture s'inscrire sur la page » (p. 13), l'auteur « s'immergeant à corps perdu dans l'écriture » (p. 66). Travail assez essoufflant d'ailleurs : « traits que l'on voit courir sur une feuille, s'arrêter, revenir en arrière, esquisser des ratures, se serrer ou se donner de l'air, s'appliquer ou se crisper, se hâter ou se bloquer; signes intimes d'une main » (p. 43). Bref, nous avons là tous les stigmates d'une sacralisation de la rédaction romantique, celle de l'auteur en transe, dont le manuscrit est censé porter les bavures. À ce niveau d'infantilisme magique, il faut bien que le spécialiste de CGMM soit un peu cartomancien. Mais ce n'est pas assez : le brouillonnologue est également un neurologue ! « Du neuronal au verbal » (p. 17).

   En effet, ce brouillon imaginaire est censé porter les traces de la genèse d'une oeuvre ou plus précisément de l'écriture en acte qui se déploie à partir d'un « projet mental » sur la feuille de papier où se voit l'« écriture en gestation ». Cette seconde étape de l'analyse génétique est ressassée à peu près à toutes les pages du manuel. Disons que de tous les Éléments de la critique génétique, c'est le plus élémentaire : il faut bien que la génétique étudie un peu la genèse. Mais puisqu'il est établi qu'elle ne fait pas d'étude de genèse (disqualifiée on le sait à titre de genèse « externe », p. 100), la génétique va se mettre à la psychologie de la création pour rêver sur « les processus par lesquels un projet mental devient texte » (p. 43), le « processus créatif qui conduit d'un projet mental à une oeuvre » (p. 95). Arrivera-t-on à « percer le secret du passage du cerveau à la main » ? (p. 221). Malheureusement, ces schémas conçus « dans la tête » (p. 101) de l'écrivain posent quelques problèmes de méthode : « quelque chose fait cependant encore défaut. Comment passer de l'observable brut du manuscrit, qui est un tracé figé et inerte, au niveau des opérations ? Comment traduire l'écrit en acte d'écriture, tout en sachant qu'une quelconque remontée à l'origine -- aux neurones de l'écrivain -- est illusoire ? » (p. 149). Comment ? mais à l'aide de la psychanalyse, bien entendu. « À l'époque de Freud, les éditeurs découvrent confusément la vérité cachée des états manuscrits précoces [comme les éjaculations du même nom : nous sommes bien en psychanalyse], les révélations des premiers jets [pollutions manuscrites nocturnes ?], bien souvent barrés, donc niés, enfouis » (p. 182). Malheureusement, Almuth Grésillon ne désigne aucun de ces généticiens précoces et très actifs de l'époque freudienne.

   À ce propos, Almuth Grésillon va développer dans son ouvrage un délire d'interprétation vraiment fascinant. Au lieu de comprendre qu'on passe au cours du XVIe siècle de la compilation à la confrontation des manuscrits, puis au XIXe siècle à la confrontation des imprimés et à la recherche des versions authentiques (de l'édition princeps, confrontée à ses sources et corrigée avec ses brouillons et ses manuscrits sur la dernière édition revue par l'auteur, l'édition « définitive »); au lieu de comprendre que le traitement des manuscrits tient à l'histoire de l'édition; au lieu de comprendre que la conservation des fonds d'archives d'écrivains modernes tient d'abord et avant tout à leur valeur marchande, puisqu'on y amalgame les brouillons et les manuscrits, tandis que ces archives ont justement généré la CGMM, c'est-à-dire qu'ils ont rendu possible la brouillonnologie; bref, ne comprenant pas grand chose, elle imagine (ce qui est bien difficile à comprendre !) que les auteurs qui ne figurent pas dans nos fonds d'archives, des origines à nos jours, cachaient honteusement leurs brouillons, détruisaient les traces compromettantes de leur rédaction et faisaient disparaître tout papier incriminant qui pouvait porter la trace indécente de leur écriture. Ils auraient tous été atteints du syndrome du « texte définitif ». « Le brouillon, trace d'égarements et de fourvoiements, face nocturne de la création, n'avait pas à être exhibé au grand jour, en tout cas pas à un oeil étranger. Le moyen le plus sûr d'éviter des compromissions publiques [sic] fut bel et bien la destruction pure et simple » (p. 83). Selon Almuth Grésillon, il a fallu attendre les romantiques allemands et leur « expression d'un sujet créateur » (p. 83) pour voir enfin les auteurs surmonter leur pudeur et accepter de « partager le secret de la création » (p. 3), « révéler le secret de la fabrique » (p. 13). Prenons un exemple précis (p. 92). Est-ce par pudeur que Stéphane Mallarmé demande à sa femme et à sa fille de brûler après sa mort le « monceau demi-séculaire de (ses) notes » ? Pas du tout, même s'il invoque le respect de son art précisément parce qu'il sait, lui, comme Nathalie Sarraute et Claude Simon (p. 90), le bon sens le dit, qu'un brouillon est un brouillon, tout simplement. « Il n'y a pas là, écrit-il, d'héritage littéraire » et voilà l'essentiel. Il faut dire que le poète appelle prosaïquement « déchets » les dossiers de genèse de ses oeuvres publiées. Et ses brouillons n'ont, dans son esprit, aucune valeur pour quiconque et en particulier aucune valeur commerciale. Et, en ce qui concerne la valeur d'usage, il suffit d'avoir eu une fois sous les yeux le brouillon du Livre de Mallarmé (dossier édité et étudié par Jacques Scherer en 1957) pour comprendre que l'analyse psycho-historique d'Almuth Grésillon sort tout entier de son imagination : la moindre des difficultés c'est bien de déchiffrer et de transcrire le brouillon, son édition, puisque le défi consiste à l'étudier comme tel, sinon simplement à le lire. Et Dieu sait que les lecteurs de Mallarmé ont l'habitude de l'hermétisme. En tout cas, nous sommes bien loin de la situation qu'imagine Almuth Grésillon en postulant son brouillon fantasmatique comme une opération à cerveau ouvert des facultés créatrices de son auteur... La neurologie imaginaire de la génétique.

   La première étape, celle de la rature. La seconde, celle du système cérébro-spinal inconscient qui commande la rature. Troisième étape, l'aboutissement, celle de la littérature ? Voilà justement le danger dont ne saurait trop se garder la génétique. Il s'intitule la « téléologie » qui est l'« illusion finaliste », « l'idéologie du texte [sic] : le texte comme cette forme parfaite, achevée, vers laquelle tend inexorablement tout le magma avant-textuel des brouillons » (p. 136). « Le dieu-texte » (p. 137). Si, en rédaction, on fait des brouillons pour les corriger et en arriver au propre, en brouillonnologie, c'est logique, on doit s'intéresser aux brouillons. Mais il ne s'ensuit pas qu'on doive oublier qu'il s'agit d'une étape de la rédaction... Or c'est bien ainsi qu'il en est pour les théoriciens de la CGMM, qui ne savent pas qu'ils sont brouillonnologues. Ils étudient l'« avènement de la beauté » (p. 207), la « littérature en train de se faire » (p. 205, n.), l'oeuvre en devenir ou, mieux, le « devenir-oeuvre » (p. 205, 206). Comme on appelle avant-texte l'ensemble des brouillons et pièces assimilées qui précèdent le texte et que ces brouillons par ailleurs semblent précisément avoir été conçus en fonction du texte, les littéraires qui rêvent au fonctionnement neurologique de l'acte génétique sont souvent tentés de s'intéresser à ce qu'ils devraient tout de même connaître un peu, le texte. Faut pas. Le texte du brouillon ? On doit savoir s'en tenir aux processus génétiques du texte en gestation. Et c'est ainsi que la génétique s'acharne à « démystifier » l'oeuvre, le texte, le texte dit définitif. Bien entendu, elle se laisse emporter par sa logique. Car il est assez évident qu'un dossier de genèse n'existe qu'en fonction de l'oeuvre en cours, qu'elle ait été achevée ou non (p. 109) et il est assez saugrenu de penser qu'un tel dossier pourrait exister sans projet d'écriture. Le bon sens le plus élémentaire dit qu'un brouillon est une opération de rédaction et qu'il s'agit nécessairement du brouillon d'un texte, même dans le cas de la copia où le « texte » reste au brouillon. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, les théoriciens de la CGMM en viennent à penser qu'on peut rédiger sans vouloir écrire.

   Ici, je crois qu'il faut réagir vigoureusement à l'irresponsabilité probablement inconsciente et ignorante de la CGMM : « L'édition critique est un exemple éloquent [de téléologie] : le telos, c'est le texte, sous sa forme parfaite, achevée, ne varietur; c'est donc lui qui va conférer un statut à la galaxie de variantes, qui auront ou n'auront pas le droit de figurer dans l'appareil critique. Le critère déterminant pour la sélection d'une variante réside dans le fait qu'elle illustre ou non ledit telos » (p. 137). Rien n'est plus faux et, pour bien dire, plus absurde s'agissant d'édition et d'établissement textuel. Voici une affirmation vide sens d'une parfaite rigueur logique : « La démarche téléologique renvoie donc à un idéal de finalité, d'efficacité et de perfection » (p. 137); elle ne saurait s'appliquer à aucun des objectifs de l'édition critique, bien entendu. D'ailleurs la notion même d'oeuvre conçue comme un « texte », un « texte définitif » n'existe tout simplement pas en ce sens. En ce qui concerne « l'édition définitive », elle ne peut provenir que d'une réédition déclarée telle par son auteur ou son éditeur : c'est la dernière édition que l'on compte publier de son oeuvre, celle qui « fait autorité ». Dans ce cas et dans ce cas seulement le concept correspond à peu près à ce qu'on appelle parfois maladroitement « l'édition du texte définitif », qui désigne simplement l'établissement du texte à partir de la dernière édition revue par l'auteur. Il s'agit là de questions classiques et toujours débattues dans le domaine de l'établissement textuel. Dès lors il y a quelque chose de tout à fait irresponsable à lancer l'idée que les travaux d'édition critique consisteraient à « figer » un Texte, comme s'il s'agissait d'un caprice. Depuis la Renaissance, c'est la connaissance critique, l'honnêteté intellectuelle, le respect des textes, des lecteurs et des auteurs qui ont conduit à mettre au point la notion de texte autorisé, établi, sûr. Depuis fort longtemps, dans ce domaine, on a imposé et nuancé le concept du « texte idéal » qu'on ne cessera jamais de développer et qui est une des grandes conquêtes des études textuelles après trois siècles. Il garantit simplement qu'on ne fait pas dire n'importe quoi à qui que ce soit. Jamais ni d'aucune manière ces concepts fondamentaux n'ont eu ni pour objet ni pour effet de sacraliser la version finale d'un processus de rédaction par rapport à ses multiples possibilités, bien entendu, comme le laissent pourtant entendre la CGMM avec son invention du « texte définitif » (p. 3, 138). Il faudrait être complètement analphabète et n'avoir jamais été en petite classe pour ignorer que la rédaction, et a fortiori l'acte créateur, est un processus fort aléatoire. Et je pense qu'il est difficile d'ignorer les affres de nombreux écrivains comme Réjean Ducharme qui ne se résignent jamais à remettre à leur éditeur des versions finales qu'on doit pratiquement leur arracher. Alors, que par ignorance nos adeptes de la CGMM viennent nous dire, en jouant sur les mots, que le texte n'existe pas alors même qu'ils inventent la notion de « texte définitif  », je crois qu'il n'y a là qu'une incongruité d'irresponsables cuistres. Utiliser les brouillons pour établir le texte, technique de base de l'édition critique, voilà qui les conduit à cette idée d'un « texte » sacralisé par rapport à ses brouillons, un renversement de perspective digne d'un hurluberlu confondant la téléologie et la publication, la fin du monde et l'achèvement de la rédaction. Après l'enseignement désastreux de la contraction de texte au collège, voici donc le big crunch de la CGMM.

   Voilà qui nous vaut le poème ou du moins l'étude poétique, fantasmatique et hallucinante du non-texte par des textologues travestis en neurologues du Saint-Esprit, en gynécologue de l'Immaculée Conception ou proprement en généticien de la Genèse, ce qui produit d'assez piètres études littéraires, bien entendu.

4. Éléments de brouillonnologie

   Justement, la question qu'il aurait fallu se poser dès le départ (depuis vingt-cinq ans) est simplement de savoir si la « génétique » relève des études littéraires. Son objet, et en particulier le brouillon imaginaire où les processus d'écriture seraient enregistrés sur papier, ces mécanismes qui auraient été mis en oeuvre pour créer ce qu'on ne se propose nullement d'étudier, un texte. Tel est bien l'objet de la « génétique littéraire ». La question est claire dès la première page du manuel qui se propose d'étudier « les manuscrits de travail des écrivains en tant que support matériel, espace d'inscription et lieu de mémoire des oeuvres in statu nascendi » (p. 1). Dans l'état actuel des études de génétique telles qu'elles sont présentées dans ces Éléments de critique génétique la réponse est évidente : la brouillonnologie ne fait et ne fera jamais partie des études littéraires.

   La preuve que j'en proposerai est si simple qu'elle peut se formuler en une phrase : l'oeuvre littéraire, comme toute oeuvre d'art, échappe par définition aux aléas de sa fabrication si celle-ci n'y est pas matérialisée. Autrement dit, puisque les brouillons de Madame Bovary ne sont jamais ni d'aucune manière impliqués par le roman de Flaubert, ils ne sauraient rien nous apprendre sur lui. Attention, je ne dis pas que ces brouillons n'ont rien à nous apprendre, puisqu'ils sont riches d'enseignement sur Gustave Flaubert et ses mécanismes de rédaction en regard soit de son esthétique, soit d'une histoire de l'écriture littéraire; je dis qu'il n'existe aucune corrélation entre une oeuvre et sa production (sauf dans le cas et dans la mesure où elle s'y inscrit); que les brouillons de Madame Bovary ne sauraient rien nous apprendre sur la nature, le sens et la valeur littéraires de ce roman; bref que l'étude du roman et l'étude de ses brouillons sont deux choses tout à fait différentes. En revanche, outre qu'on ne saurait étudier le brouillon sans l'oeuvre projetée ou réalisée, les techniques des études littéraires, qui permettent précisément de décrire les textes, s'appliquent largement à ces brouillons, dans leurs états comme dans leurs processus, puisque ce sont ceux de l'écrit et de l'écriture. Mais il ne s'ensuit nullement que la brouillonnologie étudie l'oeuvre littéraire, bien au contraire. Bref, et cela ne fait pas l'ombre d'un doute, la brouillonnologie ne porte pas sur les oeuvres littéraires, mais bien sur leurs brouillons. Et c'est trop peu dire. La brouillonnologie s'intéresse à tous les brouillons et il est bien peu probable que les brouillons d'oeuvres littéraires aient quelque particularité qui leur soit propre -- et si tel n'était pas le cas, cela ne concernerait nullement la littérature, mais la création littéraire et en particulier les microtechniques du travail des écrivains.

   Considérons à ce propos quelques questions simples et concrètes qui sont à peine évoquées dans le manuel de la CGMM. Une des questions essentielles de la brouillonnologie concerne les habitudes concrètes de l'écriture en fonction des divers métiers des rédacteurs. Selon ces divers travaux, les modèles ou les formes varient bien entendu considérablement : les communicateurs des grandes entreprises n'écrivent pas comme les journalistes et ceux-ci rédigent leurs « papiers » de façons fort différentes selon qu'ils sont reporters, chroniqueurs ou éditorialistes. Voilà qui est assez évident. Si l'on tentait de répartir les différents rédacteurs selon le nombre et la variété des modèles d'écritures qu'ils sont susceptibles de produire dans leur métier, on établirait une échelle pour situer ceux qui écrivent à peu près toujours sur le même modèle (le reporter sportif, par exemple, ou les rédacteurs de littérature industrielle), ceux dont les modèles nombreux doivent être chaque fois notablement adaptés (les publications d'un sociologue ou les oeuvre d'un romancier populaire), ou ceux encore qui tentent de renouveler les formes de chacun de leurs écrits (l'essayiste pamphlétaire, par exemple, ou le poète expérimental). C'est à partir de cette première analyse que l'on peut poser ensuite la question de savoir si un écrivain travaille avec ou sans plan, sinon le problème n'a aucun sens. Poser dans l'absolu la question des « écriture à programme » (avec plan) et des « écriture à processus » (celles des brouillons improvisés sans plan), comme le fait Almuth Grésillon (p. 102-105), c'est bien entendu se condamner à aboutir à des généralités sans intérêt, à savoir que les écrivains improvisent dans des degrés très divers qui dépendent des genres littéraires, par exemple. Imaginer, même sous forme interrogative, qu'il pourrait y avoir une « tendance des contemporains à refuser le carcan du plan » (p. 104), voilà qui implique un préjugé qui fait fi des mécanismes d'écriture que l'on vient d'évoquer. Dans ces conditions, il n'est pas trop étonnant que les savants rédacteurs de l'Oulipo, Raymond Queneau et Georges Pérec notamment, qui ont fait des mécanismes de rédaction l'objet même de leurs oeuvres, soient totalement absents de la réflexion. Or s'il est un brouillon moderne célèbre dont le rapport au plan de rédaction se pose, c'est bien celui du « Cahier des charges » de la Vie mode d'emploi : il fait la preuve que, pour improviser, il faut parfois un plan fort rigoureux.

   Le second exemple de ces questions que seule une brouillonnologie sérieuse étudiera est bien plus simple que la question de savoir comment on rédige avec ou sans plan. Elle porte tout bonnement sur l'utilisation de la machine à écrire. Pour moi, la preuve éclatante du caractère complètement anachronique du manuel d'Almuth Grésillon concerne ces remarques éculées sur les écrivains qui rédigent « à la main » et non « à la machine à écrire », surtout pour conclure que « les écrivains qui n'écrivent plus du tout à la main semblent encore être une minorité » (p. 42) et que « beaucoup d'entre eux insistent sur le fait que l'invention passent par la main qui trace » (p. 43); « pour l'instant, les écrivains qui se servent d'un simple traitement de texte ne semblent le faire que pour la dernière phase de leur création, la mise au propre, la copie au net, JAMAIS pour l'acte initial, pour lequel ils disent ne pouvoir renoncer à ce contact physique et corporel avec le papier et le crayon » (p. 224) -- généralisation vraiment surprenante en 1994, à croire que les écrivains que fréquente notre savante théoricienne sont vraiment très vieux ou un peu arriérés... Mais la question n'est justement pas là.

   En effet, il est pourtant assez évident que la généralisation de la machine à écrire, au début du siècle, a eu une importance considérable sur tous les travaux d'écriture, à commencer par l'accès aux copies économiques et vite faites, recopies de premiers jets et de brouillons corrigés, qui pouvaient facilement être soumises à nouveau à la correction. Combien d'auteurs et d'écrivains modernes ont fait dactylographier des versions à corriger de leurs manuscrits, lorsqu'ils ne les ont pas tapées eux-mêmes à la machine (dactylographie qui sera souvent une correction à elle seule) ? La machine à écrire à répandu une pratique réservée au XIXe siècle aux auteurs qui pouvaient exiger de nombreuses sorties d'épreuves, Balzac par exemple qui développe considérablement ses écrits sur les placards.

   Cela dit, la mise au point ou non du plan d'un brouillon à rédiger et l'utilisation dans diverses proportions de la machine à écrire, voilà deux questions qui intéressent la brouillonnologie. Nullement les études littéraires. Certes, il est assez évident que l'étude des brouillons devra appliquer les diverses techniques des études textuelles aux diverses étapes de la rédaction, mais il est certain que les résultats de l'analyse seront de l'ordre de la psycho-sociologie. C'est la psychologie cognitive qui situera l'apprentissage de l'opération qui consiste à rédiger un brouillon et à le mettre au propre; c'est la sociologie des métiers de l'écrit et des pratiques de communication qui pourra dresser l'échelle des degrés de liberté que j'évoquais plus haut : dans bien des situations d'écriture, apprendre à écrire sans brouillon, c'est souvent apprendre à écrire tout court, tandis que la conception romantique de l'écrivain, au contraire, ce fut longtemps d'apprendre à faire et à refaire ses brouillons (selon la pratique de Flaubert, par exemple). À la psychologie du langage, on ajoutera l'étude des problèmes, des déviations et des maladies du brouillons, voire des brouillons maladifs, en particulier les opérations qui consistent à brouillonner, c'est-à-dire à écrire inconsciemment, gratuitement ou maladivement. Il est peu probable que le griffonnage inconscient soit d'un moindre enseignement que les lapsus, mais il ne fait aucun doute que les diverses formes d'écriture automatique incontrôlées ne puissent se rapprocher de plusieurs situations étudiées par les pathologistes, de l'aphasie à la logorrhée, du brouillon informel toujours recommencé aux caisses de cahiers manuscrits jamais relus.

   Enfin, parmi les travaux sur les brouillons, il faut prévoir une petite place à la psychologie de la création, comme à la sociologie des écritures littéraires. aux psychologues et aux sociologues. Dans les études littéraires, il me semble que nous sommes bien placés pour constater que les psychologues ne sont pas très efficaces dans la description et l'analyse des processus créateurs. Bien entendu, nous qui ne savons pas trop quelle est la valeur littéraire et qui étudions tant bien que mal ces grands et petits produits de la création, nous n'avons rien à leur reprocher. Ils ont des choses plus importantes à étudier que les brouillons des écrivains, certainement. Mais une chose est sûre, la brouillonnologie, si elle a de l'avenir, ne se fera pas sans eux. En tout cas, la CGMM n'a rien à nous apprendre sur la naissance de l'oeuvre inscrite dans ses brouillons : les Éléments de critique génétique sont tout simplement un traité de nos ignorances en ce domaine. La « science des connaissances qui n'existent pas » (William Beckford, Vathek) encore (du moins pour tout ce qu'ignore Almuth Grésillon), c'est la brouillonnologie, la science du brouillon.


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