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Je consigne dans cette section toutes les
questions qui ne peuvent
être tranchées que par des hispanophones. Cela ne veut
pas dire qu'il n'y ait rien à discuter ailleurs, bien
entendu, mais simplement que je ne sais pas encore ce qu'il y a,
ici, à discuter !
Bref, ce sont autant de questions qui vous sont
soumises.
Mais j'en profite pour ranger les notes
grammaticales qui figurent
dans l'établissement du texte, et notamment les hispanismes
morphologiques. Et je commence par ceux-ci :
Avoir, verbe/auxiliaire : cf. tener.
Dans mis pour en : 1.2 n. (a), 1.3 n. (a).
Possessif : expression redondante du pronom possessif,
1.3 (c).
Pronominal, morpho-syntaxe du verbe + [verbe pronominal].
Voir l'exposé de la question, strophe 4.4, n. (l)
Tener/haber : 1.1 (h).
1.9 (P 1869, p. 29: 12)
Voilà une centaine de léviathans qui sont sortis des
mains de l'humanité. Les ordres emphatiques des
supérieurs, les cris des blessés, les coups de canon,
c'est du bruit fait exprès pour anéantir quelques
secondes. Cf. strophe 1.9, n.
(ad).
Bondir sur soi-même. Il est clair que c'est sauter sur
ses pieds (ce qui s'applique assez mal à une poutre...) et
donc l'équivalent de se lever de toute sa hauteur (à
moins de comprendre que la poutre fait des bonds furieux, ce qui en
ferait une expression très mauvaise). Est-ce qu'en espagnol
on bondit sur soi-même ? La viga, saltando sobre
sí misma (Gómez, Álvarez, Serrat). Il
s'agirait dans
ce cas d'un hispanisme dont Aldo Pellegrini rend le sens : de
un salto (d'un bond).
6.10 (P 1869, p. 327: 3) Alors, une poutre séculaire,
placée sur le comble d'un château, se releva de toute
sa hauteur, en bondissant sur elle-même, et demanda
vengeance à grands cris.
Voir anéantir
1.9 (P 1869, p. 28: 28)
[Océan :] Bienheureux sont-ils, quand tu ne les enveloppes
pas définitivement dans tes plis bouillonnants, pour aller
voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques,
comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent
eux-mêmes.
Cf. n. (ab). « Aller
en enfer / Sans chemin de fer » serait-il un refrain
populaire à la fin du XIXe siècle ?
Se choquer contre = se heurter à, frapper à,
parvenir à, rencontrer. Choquer a nécessairement ici
le sens de frapper (et non de déplaire) et s'il n'avait que
le premier complément, les grelots, on comprendrait que les
raisonnement les feraient résonner, mais le second
complément interdit cette interprétation. Pour
compliquer les choses, en mode pronominal, se choquer signifie que
les sujets se frappent l'un contre l'autre, se choquent
les uns contre les autres, ce qui ne saurait s'appliquer au
contexte. D'ailleurs, l'interprétation que j'en propose
pour l'instant (« en arriver à ») est
justement le sens que le contexte donne au syntagme verbal, soit la
parenthèse qui suit. Voir la n. (h). Mais si l'hypothèse
était juste, elle n'explique en rien comment Ducasse est
parvenu à cette tournure, dont la syntaxe est rigoureusement
correcte.
4.2 (P 1869, p. 188: 8) Mes
raisonnements se choqueront quelquefois contre les
grelots de la folie et l'apparence sérieuse de ce qui n'est
en somme que grotesque...
L'emploi normal du verbe :
3.5
3.5 (P 1869, p. 168: 2) ... quand il choquait la paroi, je
le voyais se recourber en lame d'acier et rebondir comme une balle
élastique.
Crier. En français, les bébés pleurent
de faim; est-ce qu'en espagnol ils crient de faim ?
1: 8 (P 1869, p. 18: 9) [Les chiens] se mettent à aboyer,
tour à tour, soit comme un enfant qui crie de faim,
soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d'un toit,
soit...
On crie la faim, à la faim et sa faim, tandis qu'un
bébé pleure de faim, comme on pleure de joie.
Ducasse est le seul, parmi les auteurs des 1880 oeuvres du TLF
à écrire qu'un enfant crie de faim. En
revanche, tous les traducteurs sans exception reprennent
littéralement el niño grita de hambre. On
peut donc penser que la tournure est espagnole.
Intérieur. Dans l'intérieur de (= en el
interior de ?) = au milieu, au centre de. Le mot s'emploie en
français, comme en espagnol, pour désigner
l'intérieur du pays opposé aux frontières, au
littoral de la mer; peut-il s'employer en espagnol pour
désigner ce qui ne sera pas les bords du lac, mais son
« intérieur » ?
6.8 (P 1869, p. 321: 7) De telle
manière qu'il resta
ostensiblement dans l'intérieur du [ = au milieu du]
lac... — À remarquer qu'il s'agit par ailleurs d'un
explétisme : il reste dans, sur le lac, quoique
à l'écart, dans une baie (!)
écartée.
1.9 (P 1869, p. 27: 16) dire que,
malgré la profondeur de l'océan, il ne peut pas se
mettre en ligne, quant à la comparaison sur cette
propriété, avec la profondeur du coeur humain.
Comment expliquer, se mettre en ligne, pour se comparer, ou afin de
se comparer ou encore mis pour se comparer ? Cf. n. (x).
Peau de la poitrine = peau du cou (attraper par
la).
2.11 (P 1869, p. 107: 24) Je t'avertis; la première fois que
tu me désigneras à la prudence de mes semblables, par
l'augmentation de tes lueurs phosphorescentes, comme je n'aime pas
ce phénomène d'optique, qui n'est mentionné,
du reste, dans aucun livre de physique, je te prends par la peau
de ta poitrine, en accrochant mes griffes aux escarres de ta
nuque teigneuse, et je te jette dans la Seine.
Le geste narratif passe du fait de tordre le
cou à celui d'attrapper par le cou, d'abord en prenant le
cou d'une main par devant, puis par la nuque de l'autre main (ce
sont les griffes); on devrait donc lire « la peau de ton
cou », en style ducassien. Alors est-ce que
l'hypothèse suivante est recevable ? L'expression
correcte vient d'abord à l'esprit du bilingue, la peau du
cou, mais la piel del cuello ne convient évidemment pas
à l'esprit hispanique, car c'est le doublet pescuezo qui
s'emploie dans ce contexte (estrirar, aprestar, torcer, retorcer el
pescuezo), d'où le correspondant le plus proche, du point de
vue « anatomique » ! la poitrine, et la
remarquable sonorité de l'expression ainsi
créée (la preau de la poitrine).
On trouve aussi une autre expression difficile à expliquer
(où poitrine suffirait) :
2.15 (P 1869, p. 137: 7) On m'a vu
descendre dans la vallée,
pendant que la peau de ma poitrine était immobile et
calme, comme le couvercle d'une tombe ! (4 occurrences).
Préciser = pouvoir préciser ([poder]
precisar).
5.2 (P 1869, p. 236: 16) [La
tête] : mais,
déjà, je devinais qu'elle n'était pas d'une
forme ordinaire, sans, néanmoins, préciser la
proportion exacte de ses contours. Cf. n. (b).
Le verbe a plusieurs sens que le français ne connaît
pas, mais la question qui se pose ici est de savoir s'il peut
s'employer absolument (« donner, avoir, savoir la
précision »). Lorsque je lis la tournure en
espagnol, il me semble qu'elle est recevable. En tout cas, trois
traducteurs l'ont ainsi transcrite.
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