El bozo
TdM Règles d'établissement Strophe 3.5 Glossaires Index TGdM
Édition critique interactive
des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse

sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
<< Chant 1, strophe 11 >>
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 

 
 

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     Une famille entoure une lampe posée sur la table (1) :
      — Mon fils*h, donne-moi les ciseaux qui sont placés*i
sur cette chaise.
      — Ils n'y sont pas, mère.
      — Va les chercher alors dans l'autre chambre... (a).
Te rappelles-tu cette époque, mon doux maître, où
nous faisions des voeux, pour avoir un enfant, dans
lequel nous renaîtrions une seconde fois, et qui serait
le soutien de notre vieillesse ?
      — Je me la rappelle, et Dieu nous a exaucés.
Nous n'avons pas à nous plaindre de notre lot*i sur
cette terre. Chaque jour nous bénissons la Providence
de ses bienfaits. Notre Édouard possède
toutes les grâces de sa mère.
      — Et les mâles qualités de son père.
      — Voici les ciseaux, mère; je les ai enfin trouvés.
      Il reprend son travail... Mais, quelqu'un s'est présenté
à la porte d'entrée, et contemple, pendant
quelques instants, le tableau qui s'offre à ses yeux :
      — Que signifie ce spectacle ! Il y a beaucoup de
gens qui sont moins heureux que ceux-là (b). Quel est
le raisonnement (c) qu'ils se font pour aimer l'existence ?
Éloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible; ta place
n'est pas ici.
      Il s'est retiré !
      — Je ne sais comment cela se fait; mais, je sens
les facultés humaines (d) qui se livrent des combats
dans mon coeur. Mon âme est inquiète, et sans
savoir pourquoi; l'atmosphère est lourde.
      — Femme, je ressens les mêmes impressions que
toi; je tremble qu'il ne nous arrive quelque malheur.
Ayons confiance en Dieu; en lui est le suprême
espoir.
      — Mère, je respire à peine; j'ai mal à la tête.
      — Toi aussi, mon fils ! Je vais te mouiller le front
et les tempes avec du vinaigre (e).
      — Non, bonne mère...
      Voyez, il appuie son corps sur le revers de la
chaise, fatigué.
      — Quelque chose se retourne en moi, que je ne
saurais expliquer. Maintenant, le moindre objet me
contrarie*s.
      — Comme tu es pâle ! La fin de cette veillée ne
se passera pas sans que quelque événement funeste ne (f)
nous plonge tous les trois dans le lac du désespoir !
      J'entends dans le lointain des cris prolongés de
la douleur la plus poignante (g).
      — Mon fils !
      — Ah ! mère !... j'ai peur !
      — Dis-moi vite si tu souffres.
      — Mère, je ne souffre pas... Je ne dis pas la
vérité.
      Le père ne revient pas de son étonnement*s :
      — Voilà des cris que l'on entend quelquefois,
dans le silence des nuits sans étoiles. Quoique nous
entendions ces cris, néanmoins, celui qui les pousse*s
n'est pas près d'ici; car, on peut entendre ces gémissements
à trois lieues de distance, transportés par
le vent d'une cité à une autre (h). On m'avait souvent
parlé de ce phénomène; mais, je n'avais jamais eu
l'occasion de juger par moi-même de sa véracité*s.
Femme, tu me parlais de malheur (i); si malheur plus
réel exista dans la longue spirale du temps, c'est le
malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil
de ses semblables...
      J'entends dans le lointain des cris prolongés de la
douleur la plus poignante (2).
      — Plût au ciel que sa naissance ne soit pas une
calamité pour son pays, qui l'a repoussé de son
sein. Il va de contrée en contrée, abhorré partout (3).
Les uns disent qu'il est accablé d'une espèce de folie
originelle, depuis son enfance. D'autres croient
savoir qu'il est d'une cruauté extrême et instinctive,
dont il a honte lui-même, et que ses parents en sont
morts de douleur. Il y en a qui prétendent qu'on l'a
flétri d'un surnom dans sa jeunesse; qu'il en est
resté inconsolable le reste de son existence, parce
que sa dignité blessée voyait là une preuve flagrante
de la méchanceté des hommes, qui se montre aux
premières années (j), pour augmenter ensuite. Ce surnom
était le Vampire !...
      J'entends dans le lointain des cris prolongés de la
douleur la plus poignante.
      — Ils ajoutent que, les jours, les nuits (k), sans trêve
ni repos, des cauchemars horribles le font saigner (l)
par la bouche et les oreilles; et que des
spectres s'assoient au chevet de son lit, et lui jettent
à la face, poussés malgré eux (m), par une force inconnue,
tantôt d'une voix douce, tantôt d'une voix pareille
aux rugissements des combats, avec une persistance
implacable, ce surnom toujours vivace, toujours
hideux, et qui ne périra qu'avec l'univers. Quelques-
uns même ont affirmé que l'amour l'a réduit dans
cet état; ou que ses cris (n) témoignent du repentir de
quelque crime enseveli dans la nuit de son passé
mystérieux. Mais le plus grand nombre*i pense qu'un
incommensurable orgueil le torture, comme jadis
Satan, et qu'il voudrait égaler Dieu...
      J'entends dans le lointain des cris prolongés de la
douleur la plus poignante.
      — Mon fils, ce sont là des confidences exceptionnelles;
je plains ton âge de les avoir entendues, et
j'espère que tu n'imiteras jamais cet homme.
      — (o) Parle, ô mon Édouard; réponds que tu n'imiteras
jamais cet homme.
      — Ô mère, bien-aimée, à qui je dois le jour, je te
promets, si la sainte promesse d'un enfant a quelque
valeur, de ne jamais imiter cet homme.
      — C'est parfait, mon fils; il faut obéir à sa mère,
en quoi que ce soit (p).
      On n'entend plus les gémissements.
      — Femme, as-tu fini ton travail ?
      — Il me manque quelques points à cette chemise*s,
quoique nous ayons prolongé la veillée bien tard.
      — Moi, aussi, je n'ai pas fini un chapitre commencé*s.
Profitons des dernières lueurs de la lampe;
car, il n'y a presque plus d'huile, et achevons chacun
notre travail (q)...
      L'enfant s'est écrié :
      — Si Dieu nous laisse vivre !
      — Ange radieux (4), viens à moi (5); tu te promèneras
dans la prairie, du matin jusqu'au soir; tu ne travailleras
point. Mon palais (6) magnifique est construit
avec des murailles d'argent, des colonnes d'or et des
portes de diamants. Tu te coucheras quand tu voudras,
au son d'une musique céleste, sans faire ta
prière. Quand, au matin, le soleil montrera ses
rayons resplendissants et que l'alouette joyeuse emportera,
avec elle, son cri, à perte de vue, dans les
airs, tu pourras rester encore au lit, jusqu'à ce que
cela te fatigue. Tu marcheras sur les tapis les plus
précieux; tu seras constamment enveloppé dans une
atmosphère composée des essences parfumées des
fleurs les plus odorantes.
      — Il est temps de reposer (r) le corps et l'esprit.
Lève-toi, mère de famille, sur tes chevilles musculeuses*i.
Il est juste que tes doigts raidis abandonnent
l'aiguille du travail exagéré. Les extrêmes n'ont rien
de bon.
      — Oh ! que ton existence sera suave ! Je te donnerai
une bague enchantée (7); quand tu en retourneras
le rubis, tu seras invisible (s), comme les princes, dans
les contes de fées.
      — Remets tes armes quotidiennes dans l'armoire
protectrice, pendant que, de mon côté, j'arrange mes
affaires.
      — Quand tu le replaceras*i dans sa position*s ordinaire,
tu reparaîtras tel que la nature t'a formé, ô
jeune magicien. Cela, parce que je t'aime (8) et que
j'aspire à faire ton bonheur.
      — Va-t'en, qui que tu sois; ne me prends pas par
les épaules (9).
      — Mon fils, ne t'endors point, bercé par les rêves
de l'enfance : la prière en commun n'est pas commencée
et tes habits ne sont pas encore soigneusement
placés sur une chaise... À genoux ! Éternel (t),
créateur de l'univers, tu montres ta bonté inépuisable
jusque dans les plus petites choses.
      — Tu n'aimes donc pas les ruisseaux (10) limpides, où
glissent des milliers de petits poissons, rouges, bleus
et argentés ? Tu les prendras avec un filet si beau,
qu'il les attirera de lui-même, jusqu'à ce qu'il soit
rempli. De la surface, tu verras des cailloux luisants,
plus polis que le marbre.
      — Mère, vois ces (u) griffes; je me méfie de lui (11); mais
ma conscience est calme, car je n'ai rien à me reprocher.
      — Tu nous vois, prosternés à tes pieds, accablés
du sentiment de ta grandeur. Si quelque pensée orgueilleuse
s'insinue dans notre imagination, nous la
rejetons aussitôt avec la salive du dédain*d et nous
t'en faisons le sacrifice irrémissible.
      — Tu t'y baigneras avec de petites filles, qui t'enlaceront
de leurs bras (12). Une fois sortis du bain, elles
te tresseront des couronnes de roses et d'oeillets.
Elles auront des ailes transparentes de papillon et
des cheveux d'une longueur ondulée, qui flottent
autour de la gentillesse de leur front.
      — Quand même ton palais serait plus beau que le
cristal, je ne sortirais pas de cette maison pour te
suivre. Je crois que tu n'es qu'un imposteur, puisque
tu me parles si doucement, de crainte de te faire
entendre (v) (13). Abandonner ses parents est une mauvaise
action. Ce n'est pas moi qui serais fils ingrat. Quant
à tes petites filles, elles ne sont pas si belles que les
yeux de ma mère.
      — Toute notre vie s'est épuisée dans les cantiques
de ta gloire (w). Tels nous avons été jusqu'ici, tels nous
serons, jusqu'au moment où nous recevrons de toi
l'ordre de quitter cette terre.
      — Elles t'obéiront à ton moindre signe (x) et ne songeront
qu'à te plaire. Si tu désires l'oiseau qui ne se
repose jamais, elles te l'apporteront. Si tu désires la
voiture de neige, qui transporte au soleil en un clin
d'oeil, elles te l'apporteront. Que ne t'apporteraient-
elles pas ! Elles t'apporteraient même le cerf-volant,
grand comme une tour, qu'on a caché dans la lune,
et à la queue duquel sont suspendus, par des liens de
soie, des oiseaux de toute espèce (14). Fais attention à
toi... écoute mes conseils (15).
      — Fais ce que tu voudras; je ne veux pas interrompre
la prière, pour appeler au secours. Quoique
ton corps s'évapore, quand je veux l'écarter, sache
que je ne te crains pas.
      — Devant toi, rien n'est grand, si ce n'est la flamme
exhalée d'un coeur pur.
      — Réfléchis à ce que je t'ai dit, si tu ne veux pas
t'en repentir.
      — Père céleste, conjure, conjure les malheurs qui
peuvent fondre sur notre famille.
      — Tu ne veux donc pas te retirer, mauvais esprit (16) ?
      — Conserve cette épouse chérie, qui m'a consolé
dans mes découragements...
      — Puisque tu me refuses, je te ferai pleurer et
grincer des dents comme un pendu (y).
      — Et ce fils aimant, dont les chastes lèvres s'entrouvrent
à peine aux baisers de l'aurore de la vie (z).
      — Mère, il m'étrangle... Père, secourez-moi !... Je
ne puis plus respirer (17)... Votre bénédiction !
      Un cri d'ironie immense s'est élevé dans les airs.
Voyez comme les aigles, étourdis, tombent du haut
des nuages, en roulant sur eux-mêmes, littéralement
foudroyés par la colonne d'air.
      Son coeur ne bat plus... Et celle-ci est morte, en
même temps que le fruit de ses entrailles, fruit que
je ne reconnais plus, tant il est défiguré... Mon
épouse !... Mon fils !... Je me rappelle un temps lointain
où je fus époux et père (18).
    Il s'était dit, devant le tableau qui s'offrit à ses
yeux, qu'il ne supporterait pas cette injustice. S'il
est efficace, le pouvoir que lui ont accordé les esprits
infernaux (19), ou plutôt qu'il tire de lui-même, cet
enfant, avant que la nuit ne s'écoule (aa), ne devait plus
être.


1. Variantes

Lapsus, variantes typographiques, graphiques et orthographiques insignifiantes

a) 35: 20  P 1868, B 1869   vieillesse. > vieillesse ?
b) 37: 2  P 1868, B 1869   quelqu'événement > quelque événement
c) 38: 14  P 1868     trêve > trève [correction automatique des deux typographes].
d) 40: 14  P 1868   que son existence sera sera suave ! [sera est répété]
e) 40: 25  B 1869   va-t-en # va-t'en

f) 42: 21  P 1868, P 1869   Quoique ton corps s'évapore # B 1869   Quoique ton coeur s'évapore [l'oeil du typographe a saisi le mot à la réplique suivante, d'où le lapsus].

g) 42: 27  P 1868, P 1869   Père céleste, conjure, conjure les malheurs # B 1869   Père céleste, conjure les malheurs [rayer un mot, c'est un trait de plume : si Ducasse l'avait soustrait à la seconde édition, il l'aurait également biffé sur son exemplaire témoin et on ne le retrouverait pas à la troisième édition; il s'agit donc encore d'un lapsus].

h) 43: 6  P 1868   s'entrouvrent > s'entr'ouvrent [correction automatique des deux typographes].

      Voir également la liste des coquilles typographiques de la troisième édition dans les règles d'établissement, corrigées ici d'office.

      Il vaut la peine de ranger à part ces variantes qui n'ont aucun sens en elles-mêmes, car trois d'entre elles, (a), (b) et (e) notamment, montrent par leur insignifiance même, que la seconde « édition » est l'équivalent objectif d'une « réimpression » tant le texte a été recomposé de près, s'agissant de composition typographique presque aveugle. Manifestement, le texte n'est pas même relu, autrement que par les réflexes du typographe. Paradoxalement, ces variantes confirment, pour la même raison, que la troisième édition est établie sur un exemplaire de la première édition. Le lapsus (f), comme plus loin la simple majuscule de Créateur, v. (77), le montrent bien.


Variantes

      Dans l'édition princeps et sa réédition de Bordeaux, cette strophe, comme la suivante d'ailleurs, a une forme théâtrale et non simplement dialoguée. Non seulement elle comprend quelques didascalies, mais chaque réplique est identifiée au nom de son personnage. En voici l'ouverture :

(Le père lit un livre, le fils écrit, la mère coud. Une lampe est posée sur la table.
Tous ont le dos tourné vers la porte d'entrée).

      LA MÈRE. — Mon fils, donne-moi les ciseaux qui sont placés sur cette chaise.
      L'ENFANT. — Ils n'y sont pas, mère.
      LA MÈRE. — Va les chercher alors dans l'autre chambre. — Te rappelles-tu cette époque, mon doux maître, où nous faisions des voeux pour avoir un enfant dans lequel nous renaîtrions une seconde fois, et qui serait le soutien de notre vieillesse.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

      Dans l'édition définitive de 1869, les noms des personnages disparaissent en tête des répliques et les discalies sont intégrées au texte, ce qui transforme un texte dramatique en une strophe dialoguée. Premier effet, dans cette strophe comme dans la suivante : en éloignant la forme de ses sources d'inspiration, Goethe et Shakespeare, Ducasse homogénéise le Chant premier. En même temps, il rapproche ce premier chant de l'ensemble des Chants de Maldoror, lui soustrayant en partie le caractère d'« exercice de style » de la première édition.

      Du point de vue de l'effet littéraire, le texte dialogué ne change pas le sens des répliques. À une exception près (voir la variante (22) et la note (g)), le lecteur identifie facilement les interlocuteurs (ci-dessus, « LA MÈRE — Mon fils... » et « L'ENFANT — ..., mère »). En revanche, c'est la narration qui profite de la transformation. D'une part la forme poétique s'y trouve accentuée (notamment par le refrain maintenant ajouté) et d'autre part le narrateur prend la place qui lui revient, jouant comme toujours de la confusion avec le personnage, Maldoror.

1) 35: 12  P 1868, B 1869   (Le père lit, le fils écrit, la mère coud. [...] Tous ont le dos tourné vers la porte d'entrée). Soustraction.

2) 35: 12  P 1868, B 1869   Le père..., le fils... la mère... Une lampe est posée sur la table > Une famille entoure une lampe posée sur la table :

      La parenthèse devient une phrase d'introduction (remarquable de concision d'ailleurs), avec ses deux points ouvrant la première réplique, celle de la mère. Corrélativement, la phrase est allégée d'une lourdeur assez inattendue, pur hispanisme : le « dos tourné vers la porte d'entrée » mis pour « tournant le dos à la porte d'entrée ». Enfin, si les activités des parents ne changent pas, en revanche Édouard n'écrit plus.

3) 35: 16  P 1868, B 1869   l'autre chambre. Te rappelles-tu > l'autre chambre. Te rappelles-tu

      Le tiret marquait le changement d'interlocuteur : alors que la mère s'adressait d'abord à son fils, elle s'adresse ensuite à son époux. La soustraction de ce tiret n'est pas une inadvertance : le typographe l'enlève parce qu'il viendrait en tête de ligne où, même sans retrait, il indiquerait un changement de locuteur, d'autant plus que le tiret seul marque maintenant les répliques tout au long de la strophe. Ce sont donc les points de transition, qu'on trouve très souvent dans cette strophe, qui doivent marquer ce changement. Je les ajoute, comme Ducasse lui-même à la variante (5), puis (24).

4) 35: 18  P 1868, B 1869   nous faisions des voeux pour avoir un enfant dans lequel nous renaîtrions > nous faisions des voeux, pour avoir un enfant, dans lequel nous renaîtrions

5) 36: 3  P 1868, B 1869   trouvé. (Il reprend son travail). > trouvé.
    Il reprend son travail...

      Nouvel alinéa et points de transition.

      Les didascalies autonomes, constituant un alinéa, sont en caractère régulier. Il y en a trois : la toute première, en tête de la strophe, c'est la variante (1), et deux qui concerneront les cris qu'on entend au loin, variantes (22) et (26). Toutes les autres, dans le corps des répliques, sont entre parenthèses et en italique.

      Ici, la phrase change de sens à la troisième édition, puisque l'occupation d'Édouard n'est pas autrement précisée. En revanche, l'écriture ou ce qu'Édouard écrivait était désigné comme un « travail »; Édouard enfant était présenté sous les traits d'un jeune ou futur écrivain. Tel n'est plus le cas maintenant.

6) 36: 3  P 1868, B 1869   MALDOROR (se présente à la porte d'entrée > Mais, quelqu'un s'est présenté à la porte d'entrée

      Italique, parenthèse et temps verbaux varient en fonction de la transformation du drame en un dialogue. En revanche, le fait que Maldoror ne soit identifié qu'à la réplique suivante et par Maldoror lui-même, voilà une variante significative, la première qui a un effet sur la nature ou la fonction du personnage, comme on va le voir.

7) 36: 4  P 1868, B 1869   Maldoror/quelqu'un s'est présenté à la porte d'entrée et contemple > s'est présenté à la porte d'entrée, et contemple

8) 36: 4  P 1868, B 1869   et contemple pendant quelques instant le tableau > et contemple, pendant quelques instant, le tableau

9) 36: 5  P 1868, B 1869   à ses yeux). > à ses yeux :

      Intégration de la didascalie à la narration : italique + parenthèse > :
  C'est maintenant l'ouverture ou la présentation de la réplique, l'annonce des deux points (:).

10) 36: 6  P 1868, B 1869   Que signifie ce spectacle ? > Que signifie ce spectacle !
11) 36: 11  P 1868, B 1869   (Il se retire). > Il s'est retiré !

12) 36: 11  P 1868, B 1869   (Il se retire). (Apparaissant de nouveau quelques instants ensuite). — Moi supporter cette injustice ! S'il est efficace, le pouvoir que m'ont accordé les esprits infernaux, cet enfant, avant que la nuit ne s'écoule, ne sera plus. (Il se retire).

      Déplacement. Cette réplique sera reprise, réécrite, à la toute fin de la strophe. Variante (109).

13) 36: 12  P 1868, B 1869   Je ne sais comment cela se fait, mais > Je ne sais comment cela se fait; mais
14) 36: 12  P 1868, B 1869   mais je sens > mais, je sens

15) 36: 13  P 1868, B 1869   je sens les passions humaines > je sens les facultés humaines

      Première variante lexicale de la strophe. Elles seront très peu nombreuses. Mais il s'agit de corrections proprement dites. Ici, ce sont les raisons d'être inquiète, la raison, qui n'expliquent pas les inquiétudes du coeur. C'est l'intuition féminine, maternelle, que souligne la variante suivante.

16) 36: 14  P 1868, B 1869   Mon âme est inquiète sans savoir pourquoi > Mon âme est inquiète, et sans savoir pourquoi
17) 36: 21  P 1868, B 1869   Toi aussi, mon fils ? > Toi aussi, mon fils !

18) 36: 24  P 1868, B 1869   (Il appuie son corps sur le revers de la chaise, fatigué). > Voyez, il appuie son corps sur le revers de la chaise, fatigué.

      L'addition est un effet de la transformation du drame en un dialogue, mais elle est extrêmement significative du style narratif qui se rencontre souvent dans les Chants : le narrateur présente la scène qui se déroule sous les yeux du lecteur. C'est donc, au sens métaphorique, une « mise en scène ». Cf. n. (g)

19) 36: 26  P 1868, B 1869   Quelque chose se retourne en moi que je ne saurais expliquer. > Quelque chose se retourne en moi, que je ne saurais expliquer.
20) 36: 27  P 1868, B 1869   Maintenant le moindre objet me contrarie. > Maintenant, le moindre objet me contrarie.

21) 37: 2/3  P 1868, B 1869   La fin de cette veillée ne se passera pas sans que quelque événement funeste ne nous plonge tous les trois dans le lac du désespoir ! > ... funeste nous plonge ...

      Ne, le discordantiel comme l'appellent les grammairiens Damourette et Pichon, est nécessaire ici au sens positif de la phrase : le typographe l'a omis en fin ou tête de ligne. Il s'agit certainement d'une coquille de la troisième édition, même si la soustraction se trouve à nouveau dans le même contexte au tout dernier alinéa de la strophe. Cf. v. (112).

22) 37: 4  P 1868, B 1869   (On entend dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante). > J'entends dans le lointain ... etc.

      Dans l'édition originale et sa réédition, la didascalie n'était pas en italique, comme la suivante qui lui faisait écho, mais se trouvait toujours entre parenthèses. Il s'agit maintenant d'une intervention du narrateur qui deviendra, on va le voir, un refrain.

      La transformation de la didascalie en une déclaration du narrateur crée un court-circuit entre les deux répliques qui l'encadrent. Dans la première version, il s'agissait de deux répliques de la mêre. Dans la version finale, la seconde, celle qui suit, est une exclamation de la mère, puisque c'est à elle que son fils répond ensuite (« Ah ! mère !... »). En revanche, le lecteur n'est plus assuré, dans l'édition définitive, que la réplique précédente est de la mère (« Comme tu es pâle ! », etc.). Elle sera plus vraisemblablement attribuée au père. Voir la note (g).

23) 37: 8  P 1868, B 1869   Dis-moi vite si tu souffres ! > Dis-moi vite si tu souffres.
24) 37: 9  P 1868, B 1869   Mère, je ne souffre pas. Je ne dis pas la vérité. > Mère, je ne souffre pas... Je ne dis pas la vérité !
25) 37: 10  P 1868, B 1869   la vérité. > la vérité !

26) 37: 10/11  P 1868, B 1869   (Les cris continuent à divers intervalles pendant que parle le père).

      Soustraction, transformation. La didascalie est soustraite; en revanche, comme on va le voir, le « refrain » lancé plus haut, v. (22), sera répété trois fois durant la réplique du père (comme le disait la didascalie), (34), (44) et (51), avant la note finale à ce sujet, (56). Tout se passe comme si l'écrivain rédigeait la nouvelle version sous la dictée de la version antérieure : il met en scène ces cris entendus dans le lointain, dont parlera maintenant le père.

27) 37: 11  P 1868, B 1869   LE PÈRE (Après être revenu de son étonnement). — Voilà des cris ... >

      Le père ne revient pas de son étonnement :
      — Voilà des cris ...

28) 37: 12  P 1868, B 1869   on entend quelquefois dans le silence > on entend quelquefois, dans le silence
29) 37: 14  P 1868, B 1869   néanmoins celui qui les pousse > néanmoins, celui qui les pousse
30) 37: 15  P 1868, B 1869   n'est pas près d'ici, car > n'est pas près d'ici; car
31) 37: 15  P 1868, B 1869   car on peut entendre > car, on peut entendre
32) 37: 18  P 1868, B 1869   mais je n'avais jamais > mais, je n'avais jamais
33) 37: 23  P 1868, B 1869   de ses semblables. > de ses semblables...

      Les points de transition vont interrompre la réplique du père devant les trois occurrences du refrain.

34) 37: 24 et 25  Addition : J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante.
35) 38: 2  P 1868, B 1869   accablé d'une folie originelle depuis l'enfance > accablé d'une folie originelle, depuis l'enfance
36) 38: 2  P 1868, B 1869   D'autres disent > D'autres croient savoir
37) 38: 3  P 1868, B 1869   une cruauté extrême et instinctive dont il a honte > une cruauté extrême et instinctive, dont il a honte

38) 38: 5  P 1868, B 1869   Il y en a qui disent > Il y en a qui prétendent

      Très exceptionnellement, Isidore Ducasse cède à la correction académique, ce qui mérite d'être souligné, d'autant que plusieurs autres suivront dans cette strophe : lui qui jamais ne s'embarrasse de varier les tours ni ne pourchasse les répétitions, le voilà à récrire la série Les uns disent, d'autres disent et il y en a qui disent sous la forme Les uns disent, d'autres croient savoir (36) et maintenant il y en a qui prétendent. Cette « correction » est si peu attendue qu'on peut dire que le style propre aux Chants se trouvaient ici dans les premières éditions !

39) 38: 6  P 1868, B 1869   Il y en a qui disent/prétendent qu'on l'a flétri d'un surnom dans sa jeunesse, qu'il en est resté inconsolable > Il y en a qui disent/prétendent qu'on l'a flétri d'un surnom dans sa jeunesse; qu'il en est resté inconsolable
40) 38: 10  P 1868, B 1869   qui se montre aux premières années pour augmenter ensuite. > qui se montre aux premières années, pour augmenter ensuite.

41) 38: 11  P 1868, B 1869   Ce surnom était le vampire > Ce surnom était le vampire

      L'article est mis en italique. Rien ne justifie cette transformation, le surnom étant constitué du seul substantif (contrairement aux surnoms formés d'adjectifs : Le Petit, Le Grand, Le Gros). Ne faut-il pas comprendre qu'on le désignait sous le surnom de vampire ? D'ailleurs le point d'exclamation qu'on ajoute est également en italique, ce qui tend à montrer que la variante typographique n'est pas significative. Cela dit, je comprends également qu'on pourrait avoir « son surnom était Vampire » (où la majuscule serait attendue). Je laisse donc l'article en italique. En revanche, j'ajoute la majuscule, le surnom étant évidemment un nom propre.

42) 38: 11  P 1868, B 1869   Ce surnom était le vampire. > Ce surnom était le vampire !
43) 38: 11  P 1868, B 1869   Ce surnom était le vampire. > Ce surnom était le vampire !...

44) 38: 12 et 13  Addition : J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante.

      Refrain, deuxième occurrence. Ces deux variantes, (43) et (44), correspondent aux v. (33) et (34).

45) 38: 17  P 1868, B 1869   des spectres s'assoient au chevet de son lit et lui jettent > des spectres s'assoient au chevet de son lit, et lui jettent

46) 38: 18  P 1868   poussé malgré, eux par une force > poussé malgré eux par une force

      La coquille typographique de l'édition princeps est si évidente que les typographes de la seconde comme de la troisième éditions l'ont corrigée. Ils ont simplement soustrait la virgule. En réalité, comme une virgule n'apparaît pas ainsi inopinément, surtout dans les Chants de Maldoror, il faut plutôt croire qu'elle avait été déplacée. Je rétablis donc le texte du manuscrit de Ducasse : poussé malgré eux, par une force

47) 38: 22  P 1868, B 1869   D'autres > Quelques-uns

48) 38: 23  P 1868, B 1869   D'autres ont prétendu > Quelques-uns même ont affirmé

      Encore une correction académique comme celle signalée v. (38) et de même nature. En fait, on voit que la réécriture forme sur ces points un ensemble : D'autres vient d'être remplacé par Quelques-uns (45) parce que l'énumération commence maintenant par D'autres croient savoir, tandis que prétendu devient ici affirmé parce que plus haut, Il y en a qui prétendent.

49) 38: 24  P 1868, B 1869   ou que ses cris témoignent du repentir > ou que ces cris témoignent du repentir

      L'analyse grammaticale, narrative et stylistique montre que cette variante est une coquille de la troisième édition. D'une part, la phrase associe ses cris à son passé mystérieux; d'autre part, le père à identifié « ces » cris à ceux de Maldoror dès le début de sa réplique; « ces cris » ce sont ceux de « celui qui les pousse » et à partir de là il utilisera le possessif jusqu'à la fin de sa réplique (de sorte que l'utilisation du démonstratif ici serait une faute narrative); de troisième part, la poétique du texte joue précisément, par son refrain, de l'opposition entre les cris qu'on entend dans le lointain et les cris de Maldoror, ses cris, que le père interprète tout au long de sa réplique. Il faut donc rétablir la version originale, ce que je fais.

50) 38: 28  P 1868, B 1869   il voudrait égaler Dieu. > il voudrait égaler Dieu...
51) 39: 1 et 2  Addition : J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante.

      Refrain, troisième occurrence. Ces deux variantes, (50) et (51) correspondent aux v. (33) et (34), puis (43) et (44).

52) 39: 6  P 1868, B 1869   LA MÈRE — Parle, ô mon Édouard > Parle, ô mon Édouard

      Le résultat est trop beau pour être vrai ! L'absence du tiret en tête de l'alinéa est une coquille de la troisième édition et elle doit être corrigée, sinon la réplique devient une supplication du narrateur, exhortation à laquelle Édouard répondrait favorablement en s'adressant ensuite... à sa mère, comme le lui demanderait le narrateur. Et d'ailleurs, dans ce cas, on lirait « Édouard » et non « mon Édouard », autodérision que rien ne justifierait dans cette strophe.

53) 39: 6    P 1868, B 1869   Parle, ô mon Édouard, réponds que > Parle, ô mon Édouard; réponds que
54) 39: 8    P 1868, B 1869   Ô mère bien-aimée à qui je dois le jour > Ô mère, bien-aimée, à qui je dois le jour
55) 39: 11    P 1868, B 1869   il faut obéir à sa mère en quoi que ce soit. > il faut obéir à sa mère, en quoi que ce soit.
56) 39: 13    P 1868, B 1869   LA MÈRE — On n'entend plus les gémissements. > On n'entend plus les gémissements.

      Cette fois-ci, contrairement à la v. (52), la soustraction du tiret en tête de l'alinéa correspond bien à la transformation qui commence avec la mise en place du refrain — (22), cf. v. (26) —, refrain qui trouve ici son dernier écho. La réplique de la mère devient une intervention du narrateur.

57) 39: 17  P 1868, B 1869   Moi aussi > Moi, aussi
58) 39: 10  P 1868, B 1869   Profitons des dernières lueurs de la lampe, car > Profitons des dernières lueurs de la lampe; car
59) 39: 19  P 1868, B 1869   car il n'y a > car, il n'y a

60) 39: 21  P 1868, B 1869   L'ENFANT — Si ... >

    L'enfant s'est écrié :
    — Si ...

61) 39: 22  P 1868, B 1869   Si Dieu nous laisse vivre. > Si Dieu nous laisse vivre !

62) 39: 23  P 1868, B 1869   UNE VOIX — Ange radieux, ... > — Ange radieux, ...

      À partir d'ici, dans les deux éditions originales, les répliques de Maldoror étaient identifiées d'abord par UNE VOIX, puis par LA VOIX (7 occurrences). En fait, c'est plutôt le contraire. Une fois que Maldoror s'était retiré, Édouard entendait, à partir d'ici, la voix du mal qui pouvait bien être une voix « intérieure ». Dans la dernière édition, le jeu persiste, mais n'est plus explicite, d'autant que rétrospectivement le dernier alinéa présente la mort d'Édouard comme le fait de Maldoror — ce qui n'était qu'un souhait ou une prédiction dans les éditions antérieures.

63) 39: 23  P 1868, B 1869   Ange radieux, viens avec moi > Ange radieux, viens à moi

      La version originale suivait la formulation du « Roi des aulnes »; cf. n. (5). La correction s'explique mal, puisque la première tentation pour Édouard est de quitter sa famille (pour s'enfuir avec Maldoror), comme ce sera encore le cas plus tard pour Mervyn (cf. 6.5).

64) 39: 24  P 1868, B 1869   Tu te promèneras dans la prairie du matin jusqu'au soir; > Tu te promèneras dans la prairie, du matin jusqu'au soir;

65) 39: 25  P 1868    tu ne travailleras point du tout > B 1869   pas du tout > P 1869 point

      Ces corrections sur un même point, c'est le cas de le dire, ne peuvent être le fait des typographes. Il faut que la correction de la seconde édition soit de Ducasse et qu'il l'ait reportée sur l'exemplaire de la première édition qui sert de brouillon à la troisième et qu'il corrige à nouveau sa correction pour revenir à l'expression originale, en l'épurant. Le résultat n'est pas surprenant, s'agissant d'une correction de niveau de langue (alambiqué > familier > littéraire).

66) 39: 27  P 1868, B 1869   des portes de diamant > des portes de diamants

      Correction de puriste. Par sa nature, on ne peut imaginer qu'un typographe se mêle d'une telle précision, mais encore moins Isidore Ducasse. Voilà un tout petit indice d'un fait important : il appert que l'auteur fait relire sa strophe par un ami correcteur, ce qui explique les surprenantes corrections académiques dont on a déjà vu deux exemples, v. (38) et (48), et qu'on rencontrera encore trois fois, (69), (79) et (98).

      Genèse. Mais alors, une question se pose : pourquoi donc Ducasse fait-il relire sa nouvelle version de la strophe 11, alors qu'on ne voit rien de tel dans les dix précédentes ? La raison en est fort simple : conscient de ses hispanismes, Isidore Ducasse fait relire systématiquement ses textes destinés à la publication (cf. Laflèche, 2005, p. 71, n. 1); dans la mise au point du Chant premier pour son édition en volume, il considère que, contrairement aux retouches faites jusqu'ici, la réécriture de cette strophe est assez importante pour être revue. Comme son correcteur lit un texte qui a déjà été revu l'année précédente pour la première édition, et comme en plus ce correcteur est probablement le même, il a autre chose à corriger maintenant que des hispanismes par trop évidents. D'où ses suggestions académiques et cette fine correction de détail. Plus encore : les correcteurs et les corrections, on le sait, sont souvent à l'origine de nouvelles fautes, d'où les deux démonstratifs qui remplacent inopinément des possessifs bien plus adéquats, (49) et (81), que nous avons dû rétablir — et peut-être aussi la soustraction des deux discordantiels, v. (21) et (112), qui sont plus probablement des coquilles, surtout dans le premier cas.

67) 40: 2  P 1868, B 1869   l'alouette joyeuse s'élèvera > l'alouette joyeuse emportera, avec elle, son cri

Suite des variantes
et de l'apparat critique de la stophe 1.11

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe